Chp 23 - La Furie
La cave respire lentement, comme une bête repue. Les murs sont en pierre, épais, sans la moindre trace d’humidité. L’air est froid et le lieu, presque propre. Hadès a toujours aimé les lieux nets pour faire des choses sales.
Je suis assise à même le sol, les poignets brûlés par le lien plastique qui me scie la peau, les bras tordus derrière le dos dans une position pensée pour faire mal. Mais ce n’est pas Hadès qui m’a attachée – il connaissait mille et une façon de lier une femme, toutes humiliantes et douloureuses - et ici, au moins, il n’y a pas de cage, pas de chaîne. C’est presque une faveur qu’on me fait… la liberté de bouger, et celle d’être encore habillée.
En face de moi, très haut, presque au plafond, une fenêtre. Une fente étroite, sale, barrée par un cadre métallique. Un rectangle de jour, d’espoir.
La lumière baisse, et à mes pieds, les ombres s’étendent.
C’est ça, la vraie torture. Voir la sortie. La sentir. Et savoir que mon corps ne peut pas l’atteindre. Que derrière, dans le parc, les oiseaux chantent, la vie continue. Le Manoir, il y a dix ans, était un espèce d’espace hors du temps, obéissant à ses propres règles : un lieu maudit, au sol souillé des fluides corporels des innombrables victimes du Cercle. Les arbres étaient lourds, gorgés de sang et nourris d’os. Leurs branches tordues, leurs troncs évoquaient les visages suppliciés des morts. Les ronces étaient florissantes, insolentes : elles étaient là pour arracher les mollets, faire saigner la peau. Tout était au service sinistre du Maître du Labyrinthe : Hadès. Mais ici, la nature n’a pas encore été corrompue. Il n’y a pas eu de morts, ni de tortures. Je serais sans doute la première… et mes cris, mon sang, viendront sanctifier cette terre vierge, et y attirer le mal.
Non. Je ne le laisserai pas faire.
Mes doigts se crispent, mes épaules tremblent. Quand la nuit sera complète, il descendra. Je connais ses habitudes. Il aime bien s’offrir un « moment de détente » après le dîner.
Les souvenirs remontent sans que je puisse les retenir. Les ordres murmurés. La voix calme. Les règles énoncées comme des évidences. La façon dont il me dominait comme s’il possédait jusqu’à mon souffle. Au bout de quelques mois, j’étais complètement à sa botte, allant jusqu’à quémander une minuscule marque d’affection. Je crois que, par rapport à la brutalité du « dressage », qui alternait sodomies et coups de cravache implacables, c’est l’autorité presque bienveillante dont il faisait preuve en tant que maître qui m’a le plus détruite. À la fin, le seul son de sa voix suave et légèrement râpeuse suffisait à me faire mouiller. J’étais complètement conditionnée.
« Écarte les jambes pour moi, beauté. »
« À genoux. »
« Prends ma queue jusqu’au fond comme une grande. »
Le pire, c’était quand il me félicitait. Non pas de l’avoir fait jouir – ça, jamais il ne m’en parlait, car une femme n’a pas à savoir, et un homme n’a pas à lui dire, il prend, c’est tout -, mais d’avoir tout enduré sans trop me plaindre, ou d’avoir gémi doucement, comme il aimait. Les cris et les hurlements le mettaient hors de lui, et le rendaient violent, sanguinaire. Je l’ai vite remarqué. Lorsque je me montrais docile, soumise, les viols duraient plus longtemps – parfois des heures – mais la douleur était plus insidieuse, mêlée à un terrifiant plaisir. Un plaisir qu’il m’imposait… et que je ne me suis plus jamais autorisée à ressentir, depuis.
Mon estomac se noue, la bile me monte à la gorge. J’ai survécu à ça une fois. Je ne suis pas sûre d’y arriver une seconde fois. Cette fois, il me brisera, c’est sûr. Damian n’arrivera pas à recoller les morceaux.
Je ferme les yeux.
Damian.
Son visage s’impose malgré moi. Ses airs nonchalants et narquois. Ses silences. Sa façon de me regarder comme si j’étais à la fois un bâton de dynamite et un vase précieux à protéger. Va-t-il venir me voir pendant mon supplice, comme il le faisait alors ? Ou y participera-t-il, contraint et forcé ? Un fol et vain espoir en moi souhaite qu’il vienne me délivrer, comme le prince d’un conte de fées. Sauf que dans la première version des contes, celle d’avant Disney, le preux chevalier réveillait la princesse endormie d’un « coup d’épée », en lui prenant sa virginité. Puis il l’emmenait, qu’elle soit contente ou non.
Compter sur Damian, ça veut dire, quelque part, lui appartenir. Passer d’un maître à un autre. D’ailleurs, je l’ai déjà récompensé pour son aide, d’une manière charnelle, ce qui prouve bien à quel point je suis conditionnée. Là encore, mon cœur espère désespérément sa venue, et je me déteste pour ça. Pour cette faiblesse. Pour dépendre encore de bon vouloir d’un homme. Pour lui avoir volé son arme, cru pouvoir tout faire seule, et me retrouver ici, attachée comme une idiote. Je voulais faire la fille forte… et au final, je me retrouve victime impuissante, une fois de plus.
Un bruit sec déchire l’air.
Du verre.
Je rouvre les yeux, le cœur affolé. Un fracas étouffé, juste au-dessus de moi. Puis quelque chose tombe et glisse sur la pierre.
Un couteau papillon. Je reconnais celui de Damian.
Je reste figée une fraction de seconde, incrédule, avant d’entendre des pas précipités, des voix jeunes, mal assurées.
— C’est bon, on se casse maintenant !
— Dépêche, putain !
Le silence retombe.
Mon corps se remet en marche avant ma tête. Je me penche comme je peux, roule sur le côté, attrape le couteau du bout des doigts. Le métal est froid. Réel. J’ouvre la lame maladroitement, les mains tremblantes, et je scie le lien, évitant tant bien que mal de me couper les doigts avec. Le plastique cède d’un coup sec. La douleur explose dans mes poignets, mais je suis libre.
Un rapide coup d’œil autour de moi, comme un animal aux aguets, m’apprend que rien n’a changé. Je suis toujours seule, et l’escalier est toujours silencieux. J’entends des voix à l’étage, néanmoins, et mon cœur bat très fort. En outre, il fait nuit maintenant. Hadès ne va pas tarder à descendre. J’ai beau avoir les mains libres, je ne suis pas de taille à lutter contre lui sans arme : je l’ai compris tout à l’heure. Il faudra procéder autrement, revenir mieux préparée. Mais pour l’instant, une seule chose compte : battre en retraite.
Je ne respire plus. Je grimpe.
Le mur est glissant. Mes bras engourdis protestent. J’atteins la fenêtre, trop étroite. Je frappe encore. Le verre déjà fissuré cède en éclats. Les bords me lacèrent les avant-bras, la peau s’ouvre, le sang coule, mais je m’en fiche : on verra ça plus tard. Je passe une épaule, puis l’autre, me contorsionne, coince un instant. Panique. Je force, ça râpe, et un éclair de douleur blanche me cisaille le flanc jusqu’à ce que l’étroite meurtrière, enfin, me vomisse sur le gravier, comme un accouchement sanglant qui me fait basculer dehors dans un souffle rauque.
Le pars s’étend devant moi, sombre et silencieux.
Je m’accroupi, cachée derrière un buis rond. Sur ma gauche, à l’angle de la maison, j’aperçois la camionnette du fleuriste. Je pourrais l’atteindre, mais alors, j’aurais très peu de temps pour atteindre le portail, en admettant qu’il soit encore ouvert. En outre, rien ne garantit qu’Hadès et ses sbires aient laissé les clés sur le contact. Les connaissant, sûrement pas.
C’est alors que j’entends des voix masculines converser avec l’accent du coin. Sûrement pas des hommes de Hadès… Ce sont deux gendarmes. L’un d’eux balaie les arbres avec sa torche. La lumière passe près de moi sans me toucher.
Un court instant, l’ancienne Megane me crie de me signaler, de les rejoindre. Mais la nouvelle, elle, a déjà calculé la suite. Leurs soupçons face à mon uniforme volé et déchiré, mon air hagard, mon absence de papiers d’identité. Quelqu’un a dû signaler l’emprunt de la camionnette… Je les entends déjà interroger le maître des lieux, si rassurant, si persuasif dans sa froide autorité. Et les deux détonations sourdes d’une arme à feu à laquelle on a vissé un silencieux, aux mains d’un mafieux albanais, ou peut-être de son propre fils. Thanatos, ou Daimon. L’un des deux. Hadès n’aura peut-être même pas besoin de ça. Une fois, lors d’une soirée, je l’ai vu ordonner à une fille qui l’avait déçue de se jeter par la fenêtre. Elle l’a fait. Sans même ciller.
Les flics ne peuvent rien. Même si j’arrive à les convaincre que le châtelain me retenait prisonnière, deux hommes seuls face à Hadès, réclamant sa proie, ce n’est pas une protection, c’est une provocation. Et surtout, je dois accomplir ma vengeance. Seule. Je n’ai pas le temps d’aller passer la nuit au commissariat, à tenter de broder une histoire pour éviter de raconter la mienne.
Je recule. M’éloigne. Me fonds dans l’ombre.
Je longe le mur du parc, trouve une aspérité, grimpe malgré les mains en feu, bascule de l’autre côté. La route est là. Vide. Je marche vite, à couvert, jusqu’à ce qu’une voiture arrive. C’est une femme au volant, d’un certain âge. Je lève le pouce, et, miracle, elle s’arrête.
Les dieux sont avec moi, aujourd’hui.
— Vous allez dans la direction de Toulouse ? demandé-je, modulant ma voix pour la rendre la plus aimable, la plus normale et la plus maîtrisée possible.
Je garde un œil sur la route derrière nous, dans la direction du château, qui est encore trop près à mon goût.
— Fronton, répond-elle.
C’est là où j’ai laissé ma voiture, sur un parking près de l’Église.
— C’est parfait, alors. Je peux monter avec vous ? J’ai eu un accident, et le responsable ne s’est pas arrêté, expliqué-je en montrant mon uniforme souillé et abimé, mon visage tuméfié. Mon téléphone n’a plus de batterie.
La femme me regarde de haut en bas, en silence. Puis elle me fait signer de monter.
Le moteur repart. D’un rapide coup d’œil dans le rétro, je m’assure que nul ne nous a vu. Personne.
Le château disparaît derrière moi. La nuit est complète maintenant. Je prends une inspiration silencieuse, et un lent sourire de soulagement se dessine sur mes lèvres.
Je m’en suis sortie.

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