Chp 24 - Le Démon
Je déteste attendre.
C’est toujours là que ça se joue, dans ces minutes suspendues où tout peut basculer sans que je puisse lever le petit doigt. Je fais les cent pas dans le hall du château, les mâchoires serrées, les nerfs à vif. Chaque seconde qui passe est une seconde de trop pour Meg. Si mon père descend avant que le couteau arrive en bas, c’est fini. Définitivement.
Quand la sonnette retentit, je me fige.
Enfin.
Deux uniformes à l’entrée. La gendarmerie, et non la police nationale. Exactement ce que j’espérais. Une vérification de routine, un coup de pression poli. Mon cœur recommence à battre normalement, juste assez pour ne pas trahir ce qui se passe dans ma tête.
— On cherche le conducteur de la camionnette garée sur votre parvis, dit le plus âgé en jetant un œil soupçonneux à Dimitri. On a eu un signalement… il est là ?
Dimitri se raidit imperceptiblement à côté de moi. Je le vois ouvrir la bouche.
— C’était une…
— C’est moi, coupé-je.
Les deux types me détaillent. Le plus jeune fronce les sourcils.
— On a reçu un appel pour un vol de marchandises.
Je souris. Un sourire posé, sûr de lui. Je m’approche d’un pas, juste assez près pour qu’ils m’entendent respirer.
— Un simple malentendu. Tout est arrangé. Le client a payé.
Je laisse traîner les mots. Je sens la suggestion glisser, s’insinuer, appuyer là où il faut. Ils hésitent. Le regard du plus âgé se voile légèrement. Il acquiesce.
— Très bien… On voulait juste vérifier. Comme vous aviez dit que ça allait chauffer… mais si tout est rentré dans l’ordre, alors…
— Oui, on a trouvé un arrangement. Bonne soirée !
Ils repartent. La porte se referme.
Phase une : validée.
Mais ce n’était qu’une première étape. Destinée, précisément, à faire diversion.
Dans ma tête, je vois les deux gamins traverser le parc par derrière, raser les haies, longer les murs. Je revois la liasse de billets, leurs regards trop brillants, affamés. Je leur ai dit quoi faire. Où frapper. Quand jeter le couteau. Et surtout, quand détaler.
— C’était qui, ces mecs, putain ? grogne Dimitri en me regardant, incrédule.
— La gendarmerie. La fille a volé une camionnette remplie de fleurs pour venir, et son patron a dû porter plainte. Fallait s’y attendre.
— Mais comment elle a su pour les roses, d’ailleurs…
Je ne le laisse pas finir. Mon père vient de débarquer dans le hall, flanqué de ses trois rottweilers, Sarama, Syava et Kalava, nommés d’après les trois gardiens des Enfers dans le Rig-Veda. Je regarde les trois molosses – les seuls canidés que je n’ai jamais réussi à me mettre dans la poche -, me demandant ce qu’il compte faire avec.
Merde. Ces putains de clébards peuvent repérer la trace de Meg facilement. Si elle ne part pas assez vite…
— Je pense qu’elle a obtenu ces infos quelque part, dit-il lentement. J’ai retrouvé sa trace : elle bosse pour un média genre wiki leaks sous le nom de plume de « Megaira » – un nom bien trouvé -, c’est une hackeuse… comme toi, Damianos. Je suis d’ailleurs étonné d’avoir retrouvé ces infos aussi facilement, alors que toi, tu n’as pas réussi en dix ans. C’est le français qui t’a posé problème, après tant de réussites en cyrillique ou en grec ? Tu as fait toute ta scolarité dans cette langue, pourtant.
Je soutiens son regard.
— Je savais qu’elle était ici, dans cette région. C’est pour ça que je t’avais fait venir, je te rappelle…
J’ai l’impression qu’il voit à travers moi, qu’il dissèque chaque micro-réaction. Puis il hoche lentement la tête.
— Bon. On verra ça plus tard. Tu as bien géré les flics, c’est déjà ça.
Je ravale le goût métallique dans ma bouche.
— Demain, on fera disparaître la camionnette, ajoute-t-il. Inutile de laisser traîner ce genre de détail.
Un lent sourire étire ses lèvres.
— Et maintenant… il est temps d’aller voir notre invitée.
Mon estomac se contracte.
— Je viens avec toi, proposé-je, trop vite peut-être.
Il m’observe, penche légèrement la tête. Une seconde, deux. Ce regard perçant, qui fouille en moi… puis il finit par acquiescer.
— D’accord.
Les chiens suivent. À peine arrivés en haut de l’escalier, ils dévalent à toute vitesse, se mettent à renifler partout. Ils ont tout de suite compris qu’il y avait un problème. Mon père lâche un bref ordre en grec. « Suis. » Kalava, le plus gros des molosses, remonte l’escalier quatre à quatre.
Il vient de le lancer à la poursuite de Megane. Il a compris.
La cave est vide, bien sûr. C’était ce que j’avais prévu, mais je suis tout de même soulagé de le constater.
Mon père s’arrête net. Son regard glisse sur le sol, les murs, puis se fixe sur la fenêtre brisée, vers laquelle aboie furieusement Syava. Ses yeux froids tombent sur les liens coupés. L’absence évidente de sa proie. Il ne se fâche pas, le lâche pas un mot. Juste ce sourire étrange, presque amusé.
Je comprends alors qu’il avait prévu cette éventualité. Qu’il a laissé faire. Ou qu’il voulait voir jusqu’où Megane était capable d’aller. À quel point elle lui avait échappé.
— Elle n’est pas là, constaté-je.
— En effet, s’amuse-t-il. Bien vu, Damian.
Je baisse la tête, lui glisse un regard de côté. Petit, je me sentais souvent con et nul devant lui. Michail plus que moi encore, car c’était l’aîné, celui sur lequel reposait tous les espoirs futurs. Mais très vite, j’ai appris à me détacher de son mépris glacial, en m’efforçant, notamment, de le décevoir par tous les moyens possibles et imaginables. Je me fous de son opinion, de son mépris. Ce qui m’emmerde, là, c’est que je ne comprends pas sa réaction.
Pourquoi ? Pourquoi ne s’énerve-t-il pas ? Il a traqué Meg pendant dix ans. Il soupçonne quelque chose, c’est sûr…
Mais il ne peut pas m’accuser. J’étais en haut, avec lui et les flics. Propre, insoupçonnable.
Il se dirige lentement vers la meurtrière, caresse son chien au passage, inspecte le cadre. Il recueille une minuscule tache de sang, pensif… Megane s’est blessée, en sortant. Il goûte son index, rapidement, les yeux posés sur le parc par l’ouverture, comme s’il pouvait encore la voir courir.
Puis il se détourne de la minuscule ouverture. Remonte, sans même m’attendre. Je presse le pas pour le rejoindre, comme un foutu petit chien.
Dans le hall, Dimitri attend, raide et tendu.
— Je pensais vraiment qu’elle avait plus rien, je…
L’ogre s’arrête devant lui et, sans prévenir, lui assène un revers violent. Dimitri vacille, manque de tomber.
— C’était ta dernière erreur, dit-il froidement.
Dimitri baisse la tête, bredouille des excuses que personne n’écoute.
Mon père tourne alors les yeux vers moi.
— Ça vaut pour toi aussi, Damian.
Rien de plus.
Il ne précise pas. Il n’explique pas. Il me laisse avec cette phrase suspendue comme une lame au-dessus de la nuque. Puis il remonte l’escalier avec ses chiens, jusqu’à disparaître dans son bureau. Ni Dimitri ni moi n’osons nous regarder.
Je reste immobile.
Mon cœur cogne trop fort.
Il sait quelque chose. Je l’ignore encore, mais je le sens dans mes tripes. Et je me demande si cette partie n’est pas en train de m’échapper.

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