Chp 25 - La Furie

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Je suis tout juste sortie du bain, où j’ai décrassé le moindre centimètre de mon corps -jusqu’à ce que ma peau soit écarlate -, lorsque le téléphone retentit.

J’hésite en voyant le nom sur l’écran. C’est Tom, mon coach à la salle de boxe. Celle dans laquelle je n’ai plus foutu les pieds depuis deux semaines, ce qui n’arrivait jamais avant.

Ma première impulsion est de laisser sonner. Puis je me rappelle mon désespoir quand j’ai réalisé que seuls les amis de Chris s’étaient inquiétés de ne pas le voir revenir, à l’époque de notre disparition, faisant des appels à témoin sur Facebook, des marches silencieuses et autres meetings à la fac. Moi, j’en avais pas. J’étais la fille intello et un peu bizarre, toujours dans les bouquins, à passer tous ses aprèms à la bibliothèque. Jusqu’à ce qu’un blond à lunettes m’aborde.

Hey, ce mec de ma classe dit que t’es hyper calée en mythologie grecque… ça te dirait qu’on aille au ciné voir 300, La Naissance d’un Empire ?

J’ai trouvé le film merdique, évidemment, même si j’ai apprécié que le personnage d’Artémise, la générale perse soit autant mise en avant. En sortant de la salle, j’étais intarissable sur les inexactitudes historiques et certaine, après coup, d’avoir tellement saoulé Christophe qu’il ne me parlerait plus jamais. Mais ça a été le début de notre histoire. Et mon tout premier copain sérieux.

Ne laisse pas tomber les rares personnes qui pensent à toi.

Je saisis le téléphone et décroche, juste avant la dernière sonnerie.

— Ah, Megaira ! Si tu savais comme je suis contente de t’entendre. C’est Tom.

— Salut, Tom.

Il ne peut pas voir mon sourire contrit.

— Ça va bien, toi ? Un moment qu’on ne te voit plus à la salle…

— J’ai eu quelques… empêchements, et j’ai dû arrêter mon entrainement.

— Tu aurais pu me prévenir. Je me suis inquiété !

— Désolée. J’aurais dû te le dire, oui.

Je ne lui dois rien. Mais c’est vrai que Tom m’a beaucoup coachée, et que je me sens mal de l’avoir lâché comme ça.

— On pourrait se voir, un de ces quatre, propose-t-il.

— Oui, on pourrait, réponds-je en relevant la tête vers le couloir. Mais je pense pas revenir m’entraîner avant un petit bout de temps.

Quelqu’un est en train d’ouvrir la porte.

C’est Damian, évidemment. Il a le cran de débarquer comme une fleur après ce qui s’est passé… mais il a sûrement du nouveau.

— C’est pas grave, prends ton temps pour revenir. La santé, ça compte aussi. On peut en discuter autour d’un verre, si tu veux.

Il pense que j’ai un souci psychologique, ou je ne sais quel autre problème personnel. Ce qui est vrai, en un sens.

— Pourquoi pas. Je te rappellerai.

— Pas de souci. J’attends de tes nouvelles !

Du coin de l’œil, je regarde Damian retirer sa veste en cuir, faisant rouler les muscles sous ses biceps tatoués. Il penche la tête sur le côté, étire son cou. Puis me jette un regard froid.

— Je te laisse, murmuré-je à Tom avant de raccrocher.

Damian s’approche, aucune trace de sourire sur le visage. C’est terrible à dire, mais c’est quand il est sombre comme ça, mutique, que je le trouve le plus beau. Quelques boucles noires et désordonnées retombent sur son front, ne faisant que renforcer l’intensité de son regard. Il se plante devant moi… près, trop près.

— Tu sais que t’as merdé, Megane, articule-t-il lentement, la voix basse et un peu rauque.

Je relève un regard bouillant vers lui, hésitant entre le hurlement et la soumission. C’est vrai que j’ai merdé. Mais de quel droit il me parle comme ça, comme à une gamine qui a fauté ?

— D’abord tu me piques mon arme, puis tu viens te jeter dans la gueule du loup, toute seule, comme une idiote… qu’est-ce que tu t’imaginais ? Mon père est un tueur, Meg. Un vrai. Il ne joue pas. Je pensais que t’avais suffisamment de jugeote pour te souvenir de ce qu’il est capable de faire, et réaliser que tu n’as strictement aucune chance, seule contre lui.

— C’est faux, sifflé-je, de mauvaise foi. J’aurais pu l’avoir !

— Nan. Il lui a suffi de te demander de poser ton arme et d’attendre qu’il vienne te mettre sa queue dans la bouche pour que tu te soumettes docilement, une fois de plus. Il te domine, Megane. Et ce sera toujours le cas. En plus, t’as blessé mon frère, qui n’avait rien demandé.

— Comment tu oses me dire de telles horreurs ! explosé-je. Quant à ton frère, ce connard glacial et pédant, il fait partie de ma liste, lui aussi !

Le claquement de langue de Damian me donne une bonne indication de son agacement.

— Il serait temps que tu te réveilles, et arrête de te croire dans un putain de film américain, grince-t-il. Déjà, t’as pas le droit d’agir aussi stupidement. Je te rappelle que sans moi, tu serais morte, et qu’avant ça, mon père t’aurait démontée par tous les trous. Il t’aurait sûrement fait baiser par ses chiens, en prime. C’est ça que tu veux ? Te faire sauter le plus salement possible et crever bêtement ?

Comment ose-t-il… Je lui colle une baffe. Mais Damian intercepte ma main, et me jette sur le lit.

— Némésis, attaque ! ordonné-je.

La Doberman grogne et se ramasse sur elle-même, indécise. Mais il suffit à Damian de se tourner vers elle, et de la regarder dans les yeux, pour qu’elle s’arrête net. Elle repart dans son panier en gémissant, le dos courbé.

— M’oblige pas à faire du mal à cette bête innocente, lâche Damian, polaire. J’aime les chiens. Et je suis un Kyanos, moi aussi, n’oublie pas. Si tu continues à me faire chier…

— Tu vas faire quoi ? craché-je. Me punir, comme le faisait ton putain de père ?

Damian ne répond pas. Il fait claquer son zippo entre ses doigts, le faisant passer d’une main à l’autre avec une rapidité qui me rend nerveuse.

— Tu penses pouvoir te passer de moi. Mais si tu veux atteindre mon « putain de père », comme tu le dis si bien, tu dois te fier à moi, Meg. Je suis ta seule et unique chance.

— Je m’en suis bien sorti sans toi ! Regarde. J’ai échappé à ton père.

— C’est moi qui ai payé ces jeunes pour qu’ils pètent le vasistas et te lancent un couteau. Tu l’as mis où, d’ailleurs ? Je veux le récupérer.

— Viens le chercher !

Damian s’avance vers moi avec une froide détermination. Il m’attrape par les jambes pour me tirer vers lui, alors que je l’agonie de coups. Ses mains tâtent partout, mes cuisses, mes fesses.

— Arrête de me tripoter !

Finalement, sa main s’engouffre sous la couture de mon jean. Il en sort ce qu’il cherchait, et me repousse sans ménagement.

— À cause de toi, j’ai perdu mon flingue, dit-il d’une voix atone. Je vais devoir m’en trouver un autre.

— Démerde-toi, grincé-je.

— Non, tu viens avec moi. Je veux t’avoir à l’œil, pour empêcher que tu repartes courir vers mon père en le suppliant de te remettre en laisse.

Une colère immense me bouffe le cœur.

— Mais bordel, comment t’oses dire des choses pareilles ! répliqué-je en criant. Ton père, je le déteste !

Damian glisse son couteau dans la poche de son jean, et relève son regard aigu vers moi.

— Pas assez, visiblement. Je peux comprendre et même admirer la haine, mais pas la connerie. Allez, bouge ton cul. On y va.


*


Les semelles de mes docs claquent sur les pavés mouillés de la rue St Rome. Évidemment, le contact de Damian n’est pas disponible ailleurs que dans une putain de boîte de nuit. Damian prétend qu’il mixe dans un club le soir, et dort pendant la journée : c’est donc difficile de le voir et il veut son flingue tout de suite. Le pauvre garçon se sent nu et impuissant, sans un gun glissé dans le caleçon.

Je me fige en voyant la porte blindée devant laquelle Damian s’est arrêté. « Les Caves », écrit en lettres gothiques blanches sur fond noir. Devant l’arche en pierre se tient un physio, à demi-assis sur un tabouret, qui fume une clope. Il me dévisage des pieds à la tête – je porte un jean et une veste en cuir, ouverte sur un T-shirt noir et basique, la même tenue que Damian, en fait – mais nous laisse passer quand même.

Il fait une chaleur assourdissante à l’intérieur, et les basses lourdes d’un rythme primal font vibrer les murs. Damian me débarrasse de ma veste sans me demander et la donne avec la sienne à la fille au vestiaire, une goth tout en vinyle moulant, avec une petite frange noire et rouge. Puis il me pousse vers l’escalier.

La musique explose, sombre, froide et agressive. Une espèce de techno pour vampires. Voir tous ses corps pressés les uns contre les autres sous les arches en pierre me met mal à l’aise, surtout quand mes yeux tombent sur une cage à oiseau géante dans laquelle se déhanche une danseuse en bikini noir, accrochée aux barreaux. Une angoisse sans nom me saisit, alors que je me remémore en un flash de cette soirée où on m’avait enchaînée dans une cage similaire, à quatre pattes, et que tous les Maîtres qui le souhaitaient venaient m’enfiler les uns à la suite des autres, sous le regard sombre d’Hadès. Il ne m’a mise dans la « volière » qu’une fois, mais je ne l’ai pas oublié.

Un mec bourré vient s’écrouler contre moi. Damian me tire à lui, me collant contre son T-shirt serré, sous son biceps musclé. Son odeur salée et musquée envahit mes narines. Il repousse le type, presque nonchalamment, puis progresse vers le fond du club, où se trouve le DJ. Son contact, qui connait un type qui connait un autre type qui…

— Attends-moi là, ordonne-t-il en me faisant asseoir dans une alcôve.

Je veux protester, lui dire que je ne suis pas une poupée qu’on pose là où on veut, mais il est déjà parti. Je le vois discuter avec le mec aux platines, lui soufflant je ne sais quoi à l’oreille.

J’ai chaud. Je retourne à nouveau mon attention vers la fille dans la cage. En fait, ça n’a rien à voir avec ce qu’on me forçait à faire. Aucun mec nu à tête de bouc ne la sodomise par derrière, elle est vêtue et ne porte pas de masque en dentelle noire. J’essaie d’imaginer Hadès en train de la prendre. Je l’ai vu faire, une fois. Avec Kitty. Tout le monde cessait ses activités et le regardait lorsqu’il « honorait » une ménade, parce que c’était le Grand Maître de leur Cercle, l’archonte. Je pense aussi que ces types aimaient mater les filles se faire baiser par lui à cause de la taille démesurée de son sexe - qui n’avait rien à envier aux pornstars -, de la façon dont il les dominait sans effort et de son endurance. Même moi, j’avais du mal à m’empêcher de regarder, quand ça arrivait. Et je trouvais les séances moins dures, après.

Damian a raison. Quelque part, je n’ai fait qu’accourir à son claquement de doigts, aujourd’hui. Parce qu’il s’est montré à la fenêtre… il savait ce qu’il faisait. J’ai été stupide. Immensément stupide.

Mes yeux se posent sur les danseurs devant moi. Un type, notamment, qui ne me lâche pas des yeux. Je soutiens son regard. Puis il disparait de mon champ de vision, comme un nuage dans le ciel, oblitéré par un autre. Quelque chose de plus noir encore, de plus sombre.

Je mets un certain temps à me rendre compte que Damian est de nouveau devant moi. Debout, de telle sorte que j’ai le nez face à son ventre, à la limite entre son T-shirt et son jean. Les basses de la musique ont changé de ton. C’est plus sourd, presque charnel. La voix sépulcrale d’un type qui raconte, en français, sa double vie nocturne de dom, lorsqu’il retrouve sa soumise pour la fouetter. Je relève les yeux sans bouger la tête, et soutient le regard de Damian. Il saisit ma main et m’aide à me relever d’une seule traction.

— Viens. On se casse d’ici.

Je le suis alors qu’il fend la foule. Mais au lieu de me conduire vers la sortie, il m’entraîne dans les toilettes. Chez les hommes, il y a un mec en train de se faire une ligne sur le lavabo, en face du miroir bourré de stickers. Damian le vire en l’attrapant par le col et ferme la porte à clé derrière lui.

Je soutiens son regard, encore. Je sais pas ce qui se passe, mais les prunelles de Damian sont dilatées, immenses. Ses yeux sont tous noirs.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? demandé-je d’une voix dure, peu assurée. T’es vraiment bizarre, ce soir.

Soudain, Damian s’avance vers moi, déterminé. J’essaie de me précipiter vers la porte, mais il m’attrape au vol et me pousse contre le mur taggué.

— Mais tu fais quoi, bon sang… aie, lâche-moi !

Damian ne me répond pas. Quand j’essaie de le faire lâcher, il grogne, frustré, puis plaque une de mes mains sur le mur, tout en me maintenant par la hanche. Sa bouche affamée dévore mon épaule. Il halète, comme s’il était possédé.

— Damian, arrête… grogné-je en tentant de le repousser.

En vain. C’est un bloc de granit, un serpent qui me serre dans ses anneaux. Ses mains sont partout sur mon corps, explorant, caressant, dévorant avec sa bouche et sa langue. Il respire fort, sa poitrine se soulevant rythmiquement, et soudain, il se débarrasse de son T-shirt, collant son torse musclé sur moi. Je déglutis, submergée.

— Merde, Damian… !

Je sais plus quoi faire de mes mains. Elles finissent par se poser sur sa peau nue, sur ses épaules larges, ses biceps, tâtant leur dureté plus que cherchant à la repousser. Dans un dernier effort de volonté, mes paumes se plaquent sur ses pectoraux tatoués, mais renoncent à le faire bouger et restent là, collées dessus, presque déférentes.

Putain de sorcier de merde. Il m’a eu…

La musique continue à vibrer derrière la porte, sombre et agressive. Elle fait écho à cette pulsation que je ressens entre les jambes, irrépressible. Je devrais repousser Damian d’un bon coup de genou dans les couilles, pour calmer cet espèce de transe sexuelle bizarre qu’il l’a saisi. Il est en rut, ou quoi ? Mais j’arrive pas à bouger. Il ne m’a pas hypnotisée, pourtant, pas donné d’ordre. C’est juste son odeur, sa chaleur, le frottement de son corps, de ses lèvres, de sa peau contre la mienne. Son souffle, lourd et empressé. Les reliefs virils de son corps divin, son regard dangereux.

Et il ne compte pas s’arrêter là.

Je vacille en sentant son sexe durci frotter contre ma cuisse. Il bande comme un taureau… Sa main serpente sur mon ventre, le bas de mon dos trempé de sueur. Un feu ardent dévore ses prunelles alors qu’il relève les yeux pour me regarder.

— Je te veux, Meg, murmure-t-il, la voix râpeuse. Je veux que tu sois mienne. Maintenant. J’ai assez attendu. Douze ans, c’est beaucoup trop.

Ses mains descendent dans mon jean. Puis, brusquement, il me soulève dans ses bras et me cale sur le lavabo.

— Damian, non… gémis-je.

Je suis pas prête. Surtout pas avec lui. J’ai pas connu d’homme depuis dix ans, mon corps ne pourra pas le prendre. Il le sait, je le sais.

Mais il s’abat sur ma bouche, affamé, sauvage. Il mordille mes lèvres, suce ma langue avec une telle expertise que mon clitoris prend feu, et que mon intimité s’ouvre pour l’accueillir. Et lorsqu’il descend, soulevant mon T-shirt, faisant glisser ses lèvres mouillées sur mon ventre, je n’ai plus aucune volonté. J’ai envie de lui, putain. Plus que tout.

— Damian… doucement…

Il se baisse entre mes jambes, saisit mes hanches, défait la fermeture de mon pantalon avec ses dents. Puis baisse mon jean à mi-cuisses, emportant ma culotte avec. Je gémis, me tortille, brûlant de l’avoir en moi. Damian s’arrête un instant et déboucle son jean, libère sa verge sans me quitter des yeux et attend, comme pour me demander un genre de permission qu’il a déjà pris, de toute façon. Un geignement de défaite franchit mes lèvres, l’autorisant à passer à la suite que pourtant je redoute tant, et il m’empale lentement sur sa queue massive, centimètre par centimètre.

Je me cramponne à ses épaules, enfonce mes ongles dans sa peau. La sensation d’être envahie, à nouveau pénétrée après tout ce temps, me submerge un moment, et je laisse échapper un cri silencieux, mon système nerveux tétanisé. Damian m’emplit complètement. Mais il ne bouge pas, et se contente de me regarder, guettant ma réaction…

Ce n’est pas son père. Ce n’est pas son père. Ce n’est pas son père.

Son père, lui, m’aurait retournée, la tête dans les chiottes, puis enculée sans répit. Il n’aurait pas attendu que je sois prête à le recevoir. Damian est différent.

Une décharge mouillée vient apporter un surplus de lubrifiant, et mon corps s’habitude à la présence du membre mâle, comme si c’était quelque chose de naturel, d’attendu. Mes chairs se détendent, l’acceptent. Et Damian se met à onduler contre moi, précautionneusement, les mains sur mes cuisses pour me soutenir. Sa bouche vient se poser sur la mienne. Je le laisse faire, cette fois, et joins ma langue à la sienne, me concentrant sur les sensations.

Je ne ressens aucune douleur. Que du plaisir. Et lorsque l’orgasme me submerge, et que les souvenirs de ses caresses, de son goût particulier, me reviennent, je réalise cette douloureuse, atroce vérité : je n’ai jamais joui autrement qu’avec Damian ou Vassili Kyanos. Aucune caresse solitaire, aucun homme ne m’a apporté des sensations aussi dévastatrices, intenses et uniques.

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