Le Manoir - 14
Damian se glisse dans ma cellule, et après avoir esquissé une grimace peu discrète à la vue des bracelets de contention toujours attachés aux barreaux depuis tout à l’heure – Hadès m’a saucissonnée comme un poulet à la broche, en liant mes chevilles au-dessus de ma tête - il dépose sur le lit son cadeau du jour. Pas de tête mutilée et de pénis arraché aujourd’hui : juste de la nourriture, sur laquelle je me jette comme une affamée.
— T’avais faim, observe-t-il en me regardant manger, un bref sourire sur le visage.
C’est vrai. Maintenant que le Minotaure est mort, c’est Thanatos qui apporte la bouffe, et il me donne moins à manger. Je m’en plains à Damian.
— Je veillerais à ce que les repas soient plus conséquents, dit-il. Et je t’apporterai plus de nourriture le soir. Mais réjouis-toi de la mort de Franck : il giclait volontiers dans la nourriture des biches, quand il pouvait.
Je recrache le bout de cake aux fruits que j’étais en train de manger. Franck. Ce taré avait un nom aussi banal : Franck.
— Il faisait ça ?
— Oui. Ça le faisait décoller d’humilier les filles. Chacun ses kinks, fait Damian en haussant les épaules.
Je lève un sourcil, lui jetant un regard par en-dessous.
— Ce type était un grand malade, grincé-je. Comme ton père. Pourquoi il est devenu comme ça, d’ailleurs ? J’ai vu une photo de ta mère sur la table de nuit, l’autre nuit. Il me baisait avec le portrait de son ex-femme morte à côté !
Damian triture nerveusement le drap, sans rien dire. Je viens d’évoquer deux sujets qu’il déteste : sa mère, et les sévices que me fait subir son père.
— Je te jure, ça m’a rendu fou quand je l’ai vu t’emmener dans sa putain de chambre… je savais plus quoi faire. J’espère qu’il ne t’a pas trop malmenée.
Oh, si, il m’a « malmenée ». Et tu le sais bien, d’ailleurs.
— Il m’a sauté toute la nuit, sans répit, précisé-je avec une malveillance vicieuse. Le programme habituel, sans les coups de trique : sodo, gorge profonde, baise bourrine. Je devrais m’estimer heureuse d’avoir échappé au fouet, je suppose ? Ensuite, il m’a virée de son lit comme si j’avais la peste, et il a regardé les infos, au calme. J’ai vu que la police nous cherchait toujours…
Damian baisse les yeux sur ses ongles rongés.
— Je suis désolé, murmure-t-il.
— Arrête de demander pardon à tout bout de champ, grincé-je. Je t’ai déjà dit que je ne t’en voulais pas : c’est pas ta faute ! T’y es pour rien si ton père est un gros psycho.
Le sandwich, maintenant. Manger, et me décharger de ma haine de son père sur Damian, c’est ma seule échappatoire. Ça, et quand il me caresse pendant la nuit. Ça arrive parfois, ces derniers temps. Je sais pas si j’adore ou si je déteste. Mais ensuite, je me sens détendue, et j’arrive enfin à dormir.
Après avoir rangé les emballages et boîtes vides dans son sac à dos, Damian se couche dans le lit avec moi, sous la couverture. Je me cale dans ses bras, contre son corps chaud. Ça caille, dans ce sous-sol. Et je suis nue constamment. Quand je pense que ça fait presque dix mois que je n’ai pas eu un seul vêtement sur moi… Sans Damian pour me servir de me bouillotte, je serais décédée d’hypothermie depuis longtemps. Au début, il me donnait carrément son sweat ou son T-shirt pour dormir. Mais j’ai arrêté de les accepter parce que ça me fait trop mal de devoir les lui rendre au petit matin, quand il remonte à l’étage.
De nouveau, je sens les larmes monter. Pourquoi me fait-on subir ça, à moi ? Qu’est-ce que j’ai commis d’horrible dans une vie antérieure pour mériter un tel traitement ?
La voix douce de Damian s’élève dans le noir.
— Meg, ne pleure pas, je t’en prie…
Il resserre son étreinte sur moi et pousse un long soupir.
— Je me sens tellement impuissant, inutile. Je voudrais tant qu’il meure…
— Y a peut-être plus simple. Tu crois vraiment qu’il me retrouverait, si tu m’aidais à m’enfuir ?
— Oui, assène Damian sourdement. Il n’y a rien à des kilomètres, ici, on est en pleine campagne… les flics sont dans le coup, et l’un d’eux a déjà rattrapé une ménade qui s’enfuyait par la route, l’année dernière.
— Arrête de les appeler comme ça, grincé-je. Ces filles sont des victimes, des captives. Elles n’ont pas demandé à participer à ces atrocités. Les ménades, elles, suivaient Dionysos de leur plein gré.
— Oui, pardon… Mais je t’assure que ce n’est pas une bonne idée. Mon père a trois chiens, des cane corso, des chiens d’attaque. La première chose qu’il ferait s’il constatait ton absence, ce serait les lancer à ta poursuite. Et ils te retrouveraient vite.
Je frissonne. Des cane corso, des énormes molosses… bien entendu, il joue sur la ressemblance avec le mythe du roi des Enfers grec, une fois de plus.
Effectivement, il n’y a rien à faire. Je me blottis plus étroitement contre Damian, recherchant sa chaleur. Puis grimace : j’ai encore la fente douloureuse de la séance de ce soir.
— Ça va ? s’enquit Damian, inquiet.
— J’ai un peu mal. Il a vraiment été dur, aujourd’hui. Je crois qu’il voulait me faire payer la nuit dans sa chambre, la dernière fois.
— C’est possible. Mon père n’amène jamais de femme dans sa chambre. T’étais la première.
Quel honneur… Damian passe sa main sur mon ventre, qu’il se met à masser doucement.
— Tu veux que je te lèche, pour faire passer la douleur ? propose-t-il.
— Oui, s’il te plaît.
Quand Damian fait ça, j’ai l’impression qu’il me lave des souillures que son père a mis sur moi. Il est toujours doux, et fait ça très bien. Surtout, il écoute ce que je dis. « Ralentis », ou « plus fort », « plus vite », « plus haut » ou « plus bas » : il obéit à mes moindres désirs.
Damian disparait sous les draps, et place sa tête entre mes jambes. Je plonge mes doigts dans ses épais cheveux noirs, jouant avec ses boucles, pendant qu’il me fait du bien. Sa langue encercle habilement mon clitoris. Ses longues mains caressent l’intérieur de mes cuisses, mon bas-ventre. Il ne touche jamais à mes fesses, ce dont je lui suis particulièrement reconnaissante.
Je soupire, change de position. C’est vraiment le moment de la journée que j’attends avec impatience : quand il vient, me donne à manger, me réconforte, me réchauffe et me fait jouir avec sa langue experte. Je me sens sombrer dans cette espèce de quiétude hébétée qui précède le sommeil, enfin, lorsque la lumière s’allume brutalement.
Je cligne des yeux, surprise.
— Mais qu’est-ce que… Damian ??
C’est la voix de Thanatos. Glacée, je vois son frère émerger de sous le drap, la bouche encore humide. Pris la main dans le sac, si je peux dire.
Damian s’essuie la bouche d’un revers de main, l’air narquois.
— Je m’amuse un peu avec cette biche, c’est tout, réplique-t-il d’une voix dure que je ne lui connais pas.
Michail, debout derrière les barreaux, fronce les sourcils.
— Tu n’as pas le droit. Seul notre père a le droit de la toucher !
— Tu parles. Il la donne à tous ces porcs libidineux, en haut… Je me suis dit que je pouvais en profiter moi aussi.
Thanatos croise les bras, sévère.
— Il t’a donné sa permission ?
— Non, répond Damian en calant sa tête sur sa paume. Je la prends, c’est tout.
Mais son insolence déplait à son frère.
— T’as pas le droit, répète-t-il en plissant les yeux.
— Je vois pas pourquoi.
Damian se redresse, sort du lit. Je le vois reprendre son sac, sortir comme si de rien n’était. Je sais qu’il joue un rôle pour donner le change à son frère, mais ça me serre le cœur de le voir si froid.
Il se plante devant la porte, toujours gardée par Thanatos qui ne me quitte pas des yeux.
— Tu me laisses sortir, ou est-ce que je dois passer la nuit ici ?
Son frère se pousse lentement. Damian sort, nonchalant. Il s’apprête à remonter lorsque Thanatos me lance :
— Ça te fais quoi, toi, de te faire bouffer la chatte par celui qui a égorgé ton copain comme un porc qu’on saigne ?
Damian se fige. Tout comme mon cœur.
Je me lève lentement. La chaîne de mon collier se tend derrière moi.
— Qu… quoi ?
Thanatos visse son regard minéral sur le mien.
— C’est Damian qui a tué ton petit ami.
Je reste interdite. L’information ne veut pas monter à mon cerveau.
Non… non. Ça ne peut pas être lui. Il est victime de son père, comme moi…
La voix de Damian résonne alors, grave et forte.
— Parce que le Minotaure le torturait, dit-il en réapparaissant devant la cage. Il souffrait trop, et ses blessures étaient trop sérieuses.
Ses yeux sont plantés sur moi. Il soutient mon regard, tout en me disant ça…
— C’est vrai ? demandé-je, les larmes me montant aux yeux. C’est toi qui a tué Chris ?
Damian ne me lâche pas des yeux.
— Oui. Mais c’était pour abréger ses souffrances. Il m’a supplié de le faire.
Thanatos baisse la tête, et ricane, une main sur la lèvre.
— C’est faux. Tu l’aurais tué, quoi qu’il arrive, avoue-le ! s’écrie-t-il avant de se tourner vers moi. Ce n’est pas son premier meurtre. Arrête de t’aveugler : je suis peut-être celui qui mutile des filles, mais jamais je ne prétendrais avoir autant d’efficacité que mon frère quand il s’agit de tuer une proie. C’est lui, le tueur de la famille ! Si tu le veux, lui, tu dois accepter ce qu’il est. Et réaliser que des deux, c’est Damian qui ressemble le plus à notre père ! Il l’a toujours dit : « Damianos, c’est mon portrait craché. J’étais le même, à son âge ! »
Je recule contre les barreaux, revoyant la tête grotesque du majordome, son sexe mutilé. C’est Damian qui a fait ça. Le tueur de la famille…
— Non… NON ! hurlé-je. Il est différent. Dis-lui, Damian. Dis-lui qu’il se trompe. Tu n’es pas comme lui. Hadès me dégoûte !
— C’est pas ce que tu disais la dernière fois, quand tu l’as supplié de te prendre dans son lit, celui de ma mère… que tu as osé profaner avec tes cris impudiques ! assène cruellement Thanatos.
Je m’écroule, anéantie. Damian agrippe les barreaux.
— Megane, regarde-moi. Ne l’écoute pas. Je t’aime. J’ai fait tout ça pour toi.
Les larmes coulent le long de mes joues, intarissables. Je secoue la tête, me bouche les oreilles. Je ne veux plus l’entendre. D’ailleurs, même son frère le regarde, une espèce d’incrédulité horrifiée sur le visage.
— Quand Père saura ça…
Damian verrouille son regard – devenu entièrement noir – sur lui.
— Si tu lui dis quoi que ce soit Michail, je te tue, martèle-t-il froidement.
Thanatos ouvre de grands yeux stupéfaits. Puis, sans rien dire, il remonte à l’étage.
Damian le regarde, comme s’il hésitait à le rattraper. Pendant un court instant, je peux sentir la tension meurtrière qui émane de lui, presque physiquement.
Il se tourne vers moi.
— Megane, il faut que tu me croies ! supplie-t-il.
Je secoue la tête, cachant mon visage et mon corps avec le drap. Puis la porte, en haut, s’ouvre si fort qu’elle vient cogner le mur.
— Damianos ! tonne la voix orageuse d’Hadès. Remonte. Tout de suite.
Damian me jette un dernier regard. Et il s’engage dans l’escalier, lentement.

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