Chp 27 - La Furie
Quand j’arrive à l’appart, je constate que Damian n’est plus là. Mais il a sorti et nourri Némésis : elle me fait la fête mais moins que d’habitude, en n’apercevant pas Damian derrière moi. Déçue, elle repart dans son panier.
Purée. Il a même séduit la chienne. C’est dingue.
Le pouvoir des Kyanos… je continue à faire des recherches dessus. L’hypnose, la suggestion mentale, le charisme… et aussi, le prétendu « don » conféré par des dieux-démons à leurs fidèles contre du sang et des fluides génitaux. Un grand classique du pacte avec le diable… dont on retrouve des traces aussi chez les sorcières.
Je me laisse tomber sur mon lit en soupirant. Le matelas, les draps, sentent l’odeur de Damian. Et je trouve des cheveux noirs sur les oreilles. J’ai re-baisé avec lui, hier soir, en rentrant. Erreur fatale. Mais c’est très très dur de lui résister. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle « le démon ».
Mais c’est un psychopathe. Un tueur, un stalker, qui ne connait aucune limite. Et surtout, c’est l’assassin de mon petit-ami, le seul que je n’ai jamais eu.
Je me répète ça tous les jours, comme une litanie. Pour avoir le courage, le moment venu, de presser le poignard sur son cœur. Ça se fera sûrement au lit, vu comment c’est parti. Il y aura du sang partout, ce sera crade.
J’aurais dû le tuer la dernière fois, quand il dormait sur la bâche.
Mais j’ai pas pu.
Je rêvasse un moment, puis prend un grand soupir et décide de me faire couler un bain. Dans l’eau, je me lave de la sueur de mon footing de ce matin – j’ai menti pour faire enrager Damian, je n’y suis pas allée avec Tom -, mais aussi de l’odeur de Damian, encore partout sur moi. Ma main glisse le long de mes cuisses, effleurant l’horrible relief rosâtre imprimé par le fer rouge. J’aurais pu la faire recouvrir, mais beaucoup de tatoueurs répugnent à travailler sur une cicatrice. Et surtout, j’avais trop honte. Trop honte de ce que j’allais lire dans leurs yeux face à ce « propriété d’Hadès Kyanos ». Alors OK, tout le monde ne lit pas le grec ancien. Mais je sais pas. J’avais l’impression d’avoir une étiquette sur le cul : « Je suis la pute de Vassili ». Ce n’est pas sur ma peau qu’il a imprimé ça, mais directement dans mon cerveau.
La pute de Vassili. Et la pute de Damian, son fils, qui va lui succéder. Je pensais avoir une autre identité, celle d’une vengeresse impitoyable, qui ne se laisse pas faire… mais au final, qu’est-ce que je fais, alors que je les ai enfin retrouvés ? Je viens de courir m’enfermer toute seule dans les geôles de l’un, puis m’empaler sur la queue de l’autre, aussitôt délivrée. Y a rien à faire. Je ne pourrais jamais leur échapper, jamais. Parce qu’ils ont reprogrammé mon cerveau. Mis un cadenas sur ma chatte et mon cœur, dont eux seuls possèdent la télécommande.
Mes doigts, cette fois, effleurent mes lèvres. Le piercing, ça n’a pas été trop dur à faire enlever, même si ce connard de Thanatos l’avait soudé. « Une erreur de jeunesse », ai-je prétendu, me sentant aussi stupide et soumise qu’Odile dans Histoire d’O. On m’a cru sans poser de questions. Et la nana n’a pas eu l’air étonnée quand, après, je lui ai commandé ce motif de Médusa. La marque des violées… le symbole de leur rage, de leur colère. Et de leur vengeance.
Pendant dix ans, je ne me suis plus touchée. Le plaisir sexuel m’était interdit, car il appartenait à Hadès, et rien qu’à lui. J’étais tellement conditionnée… je ne me sentais pas capable, en plus, d’avoir à nouveau le morceau du corps d’un homme en moi. Mais avec Damian, j’ai réussi à passer ce cap. Peut-être que je serais capable de ressentir de la jouissance à nouveau, toute seule. Peut-être même avec un homme, qui sait ? Tom manifeste de l’intérêt pour moi depuis longtemps. Il s’est toujours montré respectueux, attentif, protecteur. Je devrais peut-être lui donner sa chance…
Mais il ne m’excite pas. Je ne ressens rien en le visualisant, en pensant à lui. Alors que Damian… c’est autre chose. Un mélange de haine et de désir qui me ronge de l’intérieur. Je veux dormir et jouir dans ses bras, mais je veux aussi sa mort. Je suis certaine que lorsque les Kyanos auront tous disparus, la douleur s’arrêtera… la honte, et le sortilège qu’ils m’ont jeté, aussi.
*
L’eau est glaciale lorsque je me réveille. Je sors de la baignoire en vitesse, enfile un peignoir et reviens dans le salon.
La lumière dans l’appartement d’en face est allumée. La rue s’enfonce petit à petit dans la pénombre, me donnant accès à l’intérieur comme dans un théâtre d’ombres chinoises. Je saisis une paire de jumelles de chasse dans un tiroir et espionne ce qui se passe chez Damian. Je le vois passer dans le fond de la pièce, farfouiller dans son sac de sport. Il ne cherche même pas à me mater, ou à s’exhiber à la fenêtre… bizarre.
Je retourne dans la salle de bains m’habiller, puis je décide d’aller sonner chez lui. Mais au moment où je m’apprête à sortir, mon téléphone se met à sonner.
Tom.
Putain, qu’est-ce qu’il veut encore…
Je décroche.
— Oui ?
— Meg, c’est Tom, dit-il très vite. T’es chez toi ?
— Euh… ouais. Pourquoi ?
— Est-ce que le mec brun est chez toi ? Le grand, là, avec des tatouages et une cicatrice en travers de la bouche. J’ai oublié son nom. Un truc étranger, qui fait un peu diabolique…
Je vois tout de suite de qui il parle.
Damian.
Mais comment est-ce qu’il le connait ?
— Non, il n’est pas là, mais…
Je relève la tête, au moment même où Damian referme la porte de son immeuble.
— Ne reste pas chez toi, Megaira, assène Tom d’une voix. Ce type est dangereux. Il a essayé de me tuer, là, tout à l’heure, au moment où je fermais la salle. Il dit que t’es à lui, que tu lui appartiens, et qu’il va tuer tous ceux qui t’approchent. Si tu le vois, mets-toi à l’abri, et appelle la police !
Un long frisson me remonte l’échine. Damian s’est donc attaqué à Tom… je pensais pas qu’il irait jusque-là.
Pourquoi t’es étonnée ? Il a égorgé ton petit ami. Décapité trois mecs, comme ça, juste parce qu’ils t’ont parlé.
Et il est là, en train de traverser la rue, se dirigeant vers mon appartement.
Merde.
Voilà ce qui se passe quand on joue avec le feu, qu’on baise avec un tueur.
— Il est là, murmuré-je. Dans la rue, en face de moi.
— OK. Je t’appelle un uber. T’es où ?
— Rue Vélane.
— Va le prendre aux Carmes. Il sera là dans dix minutes max.
— Merci, Tom, soufflé-je.
Je raccroche, retourne vite chez moi, fourre mes clés, mon couteau et mon PC portable dans mon sac à dos. Némésis me regarde, étonnée. Puis, sentant la présence de Damian, elle se lève en remuant du popotin, toute frétillante. La seconde d’après, il frappe à la porte.
— Meg. C’est moi.
— Entre, dis-je en fourrant mon tel dans ma poche.
Mes yeux glissent sur sa haute silhouette, sur le jogging gris et non pas noir qu’il porte. Il s’est changé, depuis que je l’ai vu ce matin. Pourquoi ?
— J’ai commandé à manger, annonce-t-il en soulevant un énième sac en papier kraft, mais y en avait trop pour une seule personne. Alors je me suis dit que je pouvais t’apporter le surplus.
— T’as pas une meilleure excuse pour venir squatter ? grincé-je.
— Si, répond-il avec son demi-sourire caractéristique. Je voulais te baiser, aussi.
Reste naturelle, me persuadé-je alors que Damian me fixe, la tête légèrement penchée sur le côté.
Je soupire avec emphase.
— Pose ça là.
— Tu vas voir, c’est le meilleur grec de Toulouse !
— J’espère que tu ne parles pas de toi…
Damian me répond par un sourire désarmant. Je souffle à nouveau, et lui arrache la bouffe des mains.
Je mange rapidement pour donner le change, pendant qu’il m’observe, le menton calé sur le dossier d’une chaise retournée. Quand je le vois me regarder comme ça, le regard fixe et la pupille réduite à une tête d’épingle, je me rappelle pourquoi j’aime pas les chats.
— T’as récupéré ton arme ? lui lancé-je, la bouche pleine.
— Oui, répond-t-il sans me lâcher des yeux.
— Tu comptes l’emmener à la soirée de ton père ?
— Oui.
— Je veux pas que tu le tues. C’est à moi de le faire. Tu as bien compris ?
— Oui.
J’ai l’impression qu’il ne m’écoute pas. Je repose le sandwich avec un mouvement d’humeur.
— J’arrive pas à croire que tu prennes ça aussi légèrement… c’est du sérieux, pour moi.
— Pour moi aussi. J’ai besoin que mon père meure pour passer à la suite de mon plan.
Je plisse les yeux.
— Ton plan ?
Il a évoqué l’existence d’un « plan », une fois, qui dépasserait la seule mort de son père. Je sais que Damian considère Vassili comme responsable du décès de sa mère, et je peux comprendre qu’il souhaite se venger, comme moi. Mais je suis moins sûre de ses intentions envers son frère. Même si leur relation paraît compliquée, ils partagent une certaine complicité.
— Et Michail ? demandé-je en utilisant sciemment son vrai prénom. Tu comptes le tuer quand ? Je te rappelle que c’est lui qui a mutilé toutes ces pauvres filles, et qui nous a dénoncés à ton père.
— S’il ne nous avait pas dénoncés, je n’aurais pas eu le sursaut qu’il fallait pour te faire échapper, Megane, lâche Damian froidement. Et ce qu’il a fait à ces filles ne me concerne pas. Je suis pas un justicier. Si je veux éliminer Hadès, ce n’est pas pour les venger, elles.
OK. Ça, au moins, c’est clair.
— Mais tu me laisserais tuer ton frère ?
Damian baisse les yeux. Il les remonte juste après, mais je trouve ça trop rapide.
— S’il t’attaque, te fait du mal… je te défendrais, dit-il simplement. Tu passeras toujours en premier, pour moi.
— Bien sûr qu’il va m’attaquer, répliqué-je, sourcils froncés. Thanatos est l’âme damnée de ton père ! Il lui a toujours obéi en tout, sans poser la moindre question. Souviens-toi.
Mon téléphone vibre dans ma poche. Tom, qui vient sûrement de me confirmer la réservation. Il est temps de partir.
Je me lève, fous le sachet de kebab dans la poubelle. Surtout, ne pas avoir l’air pressée. Alors que je me lave les mains, Damian en profite pour se lever aussi, et m’enlacer par derrière. Je me fige, tétanisée.
— Détends-toi, souffle-t-il en embrassant ma nuque. Il faut que tu restes zen pour atteindre ta cible.
Ses mains glissent sur mon ventre. Une vague d’irritation teintée de peur me bloque la gorge, mais mes organes internes, se ramollissent immédiatement, comme s’ils attendaient ce contact malvenu.
— Si tu continues, je vais te tuer, Damian Kyanos, murmuré-je en sentant ses longs doigts descendre plus bas.
— Tu me tueras après, propose-t-il, le sourire irrésistible.
Je me retourne.
— Après quoi ?
S’il répond, « après la baise », je jure que je le tue, là, tout de suite.
Mais il est plus malin que ça.
— Après qu’on ai buté mon père.
— Et ton frère, ajouté-je, lugubre.
— Et mon frère. Alors, tu te sens prête ? La fête est dans trois jours. C’est ce que je suis venu t’annoncer.
Je sens mon pouls s’accélérer.
Ça arrive plus vite que prévu.
— Qui me dit que tu ne vas pas me trahir comme la dernière fois, Damian Kyanos ?
Il ouvre de grands yeux étonnés.
— Quand est-ce que je t’ai trahi ? Jamais.
Quand t’as tué Chris. Quand t’as essayé de tuer mon coach de boxe. Les deux seuls hommes à m’avoir traités un tant soit peu dignement.
— Ne m’oblige pas à le dire.
En fait, t’es le pire des trois, pensé-je intérieurement.
Il soupire bruyamment, se détache de moi, puis se laisse tomber sur le lit.
— Pas mon lit, grogné-je.
Mais il ignore mes réserves. Étalé dedans comme une foutue panthère, il relève son regard magnétique sur moi, la joue calée contre sa paume.
— Faut que je te raconte ce qui s’est réellement passé cette nuit-là, quand Christophe et toi êtes arrivés au manoir.
Mon cœur se met à battre plus vite, plus fort.
Non. Je veux rien entendre. Rien. Garde ces merdes pour toi. Ressasse-les tant que tu veux, mais ne me torture pas avec.
— Pas la peine. Je connais déjà l’histoire. Dégage de mon lit, par contre ! Ne crois pas qu’y avoir été admis une ou deux fois te confère un accès permanent.
Damian ignore ma mise en garde. Il passe sa main dans ses épais cheveux noirs, nonchalant.
— Ce soir-là, je me suis disputé avec mon père à propos de l’organisation de la bacchanale. Je voulais partir, et c’est ce que j’étais en train de faire quand tu m’as rencontré.
« Rencontré ». Bel euphémisme pour une fuite éperdue, nue dans les ronces avec une meute de fous furieux sur les talons !
— Je m’en contrefous de tes histoires de famille, Kyanos. T’as tué Chris, c’est tout ce qui compte !
Son regard fuse, minéral.
— Oui, je l’ai tué, avoue-t-il. Ou plutôt, j’ai abrégé ses souffrances. Mais même si sur le coup je ne souhaitais pas sa mort, j’aurais fini par le faire, de toute façon. Pour la seule raison qu’il te possédait, sans te mériter ni voir ta réelle valeur. Et que tu ne peux être qu’à moi.
L’éclat sombre qui s’est soudain allumé dans son regard… le même que son père.
— Je ne lui « appartenais » pas, espèce de malade, sifflé-je, les larmes aux yeux et la gorge serrée par la colère. Je l’aimais, et il m’aimait !
Damian se redresse. Il a perdu tout le flegme amusé qu’il affichait à peine une minutes avant. La vitesse avec laquelle son visage se transforme…
— Non, réplique-t-il d’une voix rauque, moi, je t’aime ! Les sentiments tièdes qu’il ressentait n’étaient rien par rapport à mon amour pour toi. Quand il a marchandé ta vie contre la sienne, en disant qu’on pourrait tout te faire si on le laissait partir, qu’il ne dirait rien à la police, j’ai vrillé… Je pourrais mourir pour toi, tuer pour toi, j’ai tué pour toi ! Et je recommencerai, à chaque fois qu’on cherchera à te séparer de moi. Je suis le seul autorisé à t’aimer. Le seul !
La violence de ses paroles me fait l’effet d’un coup de poignard dans le cœur. Et il appelle ça une déclaration d’amour ?
— Regarde toi, putain… on dirait ton père ! rugis-je entre mes dents serrées.
J’ai dit le mot magique. Damian se lève du lit, choqué et furieux. Ses yeux flamboient comme deux brasiers infernaux.
— Ne redis jamais ça ! aboie-t-il.
Je ne recule pas. Même s’il me fait très peur.
— T’es comme lui. Tu finiras comme lui. Ton frère avait raison, sur ce coup-là : tu lui ressembles trop.
— Je ne lui ressemble pas, grince Damian en serrant et desserrant ses poings. Je suis différent.
— Si, t’es en colère, et t’as envie de me remettre à ma place, par la force s’il le faut, comme lui. Si tu ne le fais pas, c’est parce que tu penses qu’il y a un autre moyen pour me mater, plus doux, et peut-être encore plus vicieux. Mais je suis consciente de ce que tu es, Damian. Je vois clair en toi. Et c’est pour ça que tu es mon ennemi, comme lui.
Tout en disant cela, j’ai reculé prudemment vers la porte. Au dernier moment, je prends mon sac à dos, siffle Némésis et sors. J’ai juste le temps de refermer la porte sur son corps puissant au moment même où il se jette dessus. Je mets un tour de clé, histoire de me donner un peu de temps.
— On se revoie dans trois jours, lui dis-je derrière la porte alors qu’il est en train de s’acharner contre la serrure. N’essaie pas de me contacter !
Et je file dans la rue. Je suis déjà au coin de la rue Vélane lorsque je l’entends hurler mon nom. La rage mêlée de tristesse dans son ton me fait frémir. Mais au moment où il débarque, j’ai déjà disparu.

Annotations