Chp 28 - Le Démon

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Je sors et rentre la lame de mon couteau de chasse rythmiquement pour me calmer. Où est-ce que je vais la plonger, d’abord ? Dans sa gorge, son ventre, ou ses couilles ? J’aime égorger mes proies, car le bruit qu’elles font en s’étouffant dans leur sang me plaît. De plus, j’ai une bonne technique, l’ogre me l’a toujours dit. C’est toujours moi qui finissais les bêtes, à la chasse. Mais dans le cas de Tom, je vais peut-être commencer par les roustons. Pour le punir d’avoir osé bander en pensant à Megane.

Mes gestes s’accélèrent. Bordel, si ça se trouve, il est en train de la sauter en ce moment-même… comment ce sale type a pu m’échapper aussi facilement, putain ! Je le tenais presque. S’il n’avait pas sauté dans le Canal…

Mon père pose ses yeux brûlants sur le couteau.

— Arrête ça.

Michail attrape le couteau d’un geste leste. Il rengaine la lame, et le glisse dans sa poche.

— Je te le rendrais plus tard, murmure-t-il à mon attention, avant de se remettre à couper sa viande.

Tom m’a échappé. Puis Megane. Je suis quasiment sûr qu’elle est partie le rejoindre… ça me rend dingue de les savoir ensemble, mais ça ne doit pas être bien difficile de trouver où ce mec habite. Je vais m’y atteler dès ce soir.

Sauf que le padre m’a convoqué au château. J’ai été obligé d’abandonner ma traque pour répondre à sa demande. Et je suis obligé de bouffer avec lui, alors que ma femme se fait troncher par un boxeur à la petite semaine, putain de bordel de merde.

— Je te trouve bien nerveux, Damianos, observe mon père. Un truc te contrarie ?

— Juste une proie qui m’a échappé, grincé-je.

Mon père lève un sourcil.

— Est-ce que je devrais m’en inquiéter ?

Je secoue la tête.

— Non. C’est juste un sale mec qui convoite ma nana, et renifle ses fesses d’un peu trop près.

— Un homme ne devrait pas en laisser un autre manquer de respect à sa femme, dit mon père gravement. J’espère que tu le châtieras comme il se doit, Damianos. Il en va de l’honneur de la famille.

— Je vais le retrouver. Ce n’est qu’une question de temps.

Michail me jette un regard bizarre, puis il tourne son attention vers le saladier à sa droite. Il s’apprête à se servir lorsque mon père se fige.

— Qui a amené ça sur la table ? gronde-t-il en voyant mon frère avec trois feuilles vertes suspendues en l’air.

Aie. De la salade.

Il claque des doigts, et le majordome arrive.

— J’avais dit pas de salade, claque mon père d’un air sec. Virez-moi ça de la table.

Le domestique s’incline.

— Tout de suite, monsieur. Toutes mes excuses, monsieur.

— Que cela ne se reproduise plus.

Michail regarde la salade qu’il voulait manger repartir en cuisine. Pas de chance pour lui, mon père surprend son regard.

— Qu’est-ce que j’avais dit sur cette putain de laitue ?

Mon frère me glisse une œillade en coin. Apparemment, il a oublié.

— Je ne sais pas, père, avoue-t-il. J’ai oublié.

— Damianos ?

— Qu’en manger rend impuissant, récité-je en enfournant une bouchée de taureau grillé.

— Exactement, renchérit l’ogre en pointant son couteau vers moi. Les Grecs de l’antiquité n’en mangeaient pas. C’est un aliment froid, humide, qui amoindrit la virilité de l’homme, le principe chaud et brûlant en lui. C’est la nourriture des morts, et un anti-aphrodisiaque, né de la semence stérile d’Adonis. Une culture sans fruits, qu’un hellène ne devrait pas consommer.

Michail fronce les sourcils, franchement perplexe.

— Marcel Detienne, lui rappelé-je en le poussant du coude. Le philosophe spécialiste de la Grèce. Tu l’as pas lu ?

— Je ne m’en rappelais plus, murmure Michail en zyeutant à regret son assiette vide.

Mon frère n’aime pas trop la viande. Et cela déplaît à notre géniteur, qui aimerait le voir un peu plus… carnassier. Je sais aussi qu’il considère ces conneries platoniciennes pour de la pseudo-science. Mais pour l’archonte du Cercle, c’est important de respecter la façon de penser des Anciens, pour mieux s’approprier leurs pouvoirs.

Le Padre cale son menton barbu sous sa main, son regard pensif posé sur moi.

— T’en as pas l’air, comme ça, mais tu as de beaux restes, Damian, me félicite-t-il.

Je lui balance un sourire candide.

— C’est vrai. J’aurais pu devenir prof de fac, si tu m’avais autorisé à continuer.

— Ne raconte pas de conneries. Tu n’es pas fait pour ça, tu le sais, et je le sais. Mais je reconnais que c’est important, pour un homme d’action, d’avoir la tête bien pleine. Même si tu es appelé à un autre destin, Damianos.

Michail et moi relevons le visage vers notre père. On sent tout de suite quand la conversation devient importante, avec lui.

— Justement, c’est de ça dont je voulais vous parler, ajoute-t-il. À toi, notamment, Damian. Ton frère est déjà dans le CA du groupe… et tu y as ta place toi aussi, officieuse, en tant que traqueur et exécuteur. Mais je pense que tu as suffisamment fait tes preuves, et que ces rôles subalternes ne sont pas dignes d’un Kyanos. Je veux que tu prennes de plus hautes responsabilités, et que tu sois présenté, comme ton frère, aux autres chefs de famille.

Les chefs de famille. Des clans comme le nôtre, au-dessus des lois humaines, qui tirent les ficelles dans l’ombre, dominent et écrasent les autres. Les connaître, c’est s’exposer.

— Je ne sais pas si c’est vraiment la peine, dis-je en haussant les épaules. Michail va prendre ta succession, plus tard : continuer à travailler pour lui comme je le fais pour toi me suffit amplement. J’ai pas besoin de plus, et je tiens à ma liberté d’action. Je ne me vois pas participer à ces réunions, prêter des serments sur des crânes dans des caves glauques en buvant du sang humain… les putes, les yachts et les palaces ça me plaît, mais c’est tout.

Le poing de mon père s’abat sur la table, faisait vibrer assiettes et couverts. Puis ses yeux se plantent dans les miens.

— Justement, Damian. Ton frère ne sera pas le prochain chef de la famille Kyanos. Il a refusé ce rôle… et de toute façon, j’ai réalisé qu’il n’était pas appelé.

Je me fige. Hausse un sourcil.

Continue à faire l’innocent.

— Pas appelé ? Comment ça ?

— J’ai besoin de quelqu’un qui me ressemble. Qui possède une certaine… appétence pour faire vivre le Cercle, et le talent de meneur nécessaire pour guider le groupe.

— OK… Michail est parfait, pour ça, dis-je en me tournant vers mon frère.

Ce dernier ne bouge pas. Il reste immobile, le visage inexpressif.

Putain, mais qu’est-ce qu’il a dit à Papa… comme si c’était le moment de mettre un coup de pied dans la fourmilière !

— J’ai l’intention d’annoncer mon futur successeur au groupe très bientôt, continue mon père en piquant sa fourchette dans sa viande. Dès qu’on aura attrapé notre chère perle rousse, en fait.

Je me mords l’intérieur de la joue. Il remet le sujet Megane sur le tapis… comme ça, entre le fromage et le dessert.

— Euh… d’accord. Tu crois pouvoir la retrouver d’ici là ? Vu qu’elle s’est carapatée la dernière fois…

Le lent sourire de mon père, qui révèle ses canines blanches, me colle un putain de frisson.

— Oh, oui. Je sais où la petite traînée se cache… je la laisse se faire fourrer chez son boxeur encore une nuit ou deux, puis je referme la nasse. Fini, la récréation. Dimitri est dessus.

Je déglutis péniblement.

Putain. Il en sait plus que je ne le croyais. Et il a envoyé ce connard de Dimitri…

… sans parler du reste.

— Un boxeur se la tape ? réussis-je à articuler, la voix plus rauque que prévu.

L’ogre porte sa fourchette à la bouche.

— Son coach. Il la tringle de temps à autre, d’après mes renseignements. Cette renarde en chaleur a besoin d’une bite pour calmer ses ardeurs, tu le sais bien. Nous l’avons dressée pour ça. Je doute que ce boxeur raté puisse lui fournir ce qu’elle demande vraiment, mais en tout cas, il s’y essaye, et avec beaucoup d’ardeur. On dit que l’important, c’est de participer, pas vrai ?

Une rage sans nom me tord les boyaux.

Putain. Il se la tape. Il se la paye vraiment. Et je le savais pas. J’ai rien vu… mais lui, il savait.

Mon père me regarde, la tête penchée sur le côté, un peu comme le fait Némésis. Il replie sa serviette d’un air concerné :

— Ça va, Damian ? Je te trouve vraiment énervé, ce soir. Bois un peu d’eau, ça va te calmer.

Le sourire cruel qu’il arbore en me regardant… il exulte, et ne cherche même pas à me le cacher.

Sa main puissante s’abat sur mon épaule, si brusquement que je sursaute.

— Ne t’inquiète pas, mon fils. On lui fera payer au centuple cette petite trahison. Je prévoie une belle apothéose pour elle. Préférer un minable comme ce Tom Hoffman à un Kyanos, c’est une sacrée faute de mauvais goût. Elle est un peu redescendue dans mon estime, je dois l’avouer.

Putain. Il a même son nom. Ça y était pas sur le site du club de boxe. Mais lui, il a trouvé ça facilement.

Je l’ai sous-estimé. Il est toujours Hadès, le roi incontesté des Enfers.

Les yeux braqués dans les miens, il me sourit. Puis il lève son verre dans ma direction.

— Je suis toujours content de constater que j’ai encore quelques leçons à donner à mes fils, dit-il chaleureusement en le vidant, avant de le reposer et de se lever. Surtout à toi, Damian. Bon, je vous laisse. Bambou m’attend.

Bambou. La métisse chinoise qu’il se tape, la fille du Lutétia. Elle a 25 ans de moins que lui, mais elle le regarde comme si c’était Dieu le père, et hurle comme une chatte toutes les nuits dans son lit. Ça me tue. Et moi, je me fais plaquer pour un putain de boxeur de merde.

La main de mon frère se pose sur mon avant-bras.

— Calme-toi, Damian, murmure-t-il. Il sait où appuyer pour faire mal. Tu le sais.

Je ravale ma haine.

Michail a raison. Je dois garder patience. La partie n’est pas finie.

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