Chp 29 - La Furie
L’appartement de Tom sent le café froid, le cuir usé et le liniment. Une odeur rassurante, banale. Celle d’un mec qui n’est ni un assassin, ni un sadique, ni un violeur. Le quartier de Saint-Cyprien bourdonne encore dehors, mais ici, derrière la porte qu’il a refermée à double tour, le monde reste à distance. Ici, les Kyanos ne peuvent pas m’atteindre.
Du moins, je l’espère.
Némésis explore les lieux comme si elle les connaissait déjà. Elle finit par s’asseoir près de moi, droite et vigilante. Tom me regarde, adossé au plan de travail de la cuisine, les bras croisés, comme après un match.
Ç’en était un, d’une certaine façon. Entre Damian et moi.
— Tu veux m’expliquer ce bordel, Meg ? lâche-t-il enfin.
Je devine qu’il s’est longtemps retenu.
Je m’assieds, soudain vidée. J’ai changé de portable une heure plus tôt, mon ancienne carte SIM pulvérisée dans une poubelle publique. Damian ne peut plus me tracer.
Tom se passe une main sur le visage, nerveux.
— Parce que, je vais être clair… ton mec là, ce Damon… il est complètement taré. Un vrai pet au casque !
Je relève les yeux.
— Damian, corrigé-je. Il s’appelle Damian. Et c’est pas mon « mec ». Juste un stalker. Qu’est-ce qu’il t’a fait, au juste ?
Il souffle un rire sans humour.
— Il m’a pourchassé avec une arme blanche à la main. Couru après.
Mon cœur rate un battement.
— Comment ça, « couru après » ?
— Comme dans un film d’horreur, Meg. Sérieux. Un slasher. Scream, tu vois ? Le mec avec le masque, là ? Ton Damian avait relevé un espèce de foulard sur son nez, un sourire grimaçant de squelette sur fond noir. Et il me courait après dans Toulouse en brandissant un putain de couteau cranté. Il en avait rien à cirer qu’on puisse le voir ou quoi ou qu’est-ce : il était plus déterminé qu’un foutu Terminator !
Tom se lance, parle vite, comme s’il devait vider ça avant que ça ne le rattrape.
Il me raconte Damian surgissant de nulle part au moment où il ferme la salle, le regard fixé sur lui. Ses menaces, ses yeux brillants comme un loup dans le noir, puis le couteau de chasse qui apparait dans sa main gantée de cuir noir. La course folle. Les poumons en feu. Le canal, près du musée George Labit. Le saut sans réfléchir, l’eau glacée, la panique. Le temps que Damian fasse le tour par le pont, Tom avait réussi à grimper, trempé, à monter dans un bus.
Tout cela m’évoque de tristes souvenirs. Je sens la nausée monter.
— Et tu sais quoi ? dit-il en me regardant droit dans les yeux. Il me fixait. Sans bouger, sans me lâcher des yeux, derrière la fenêtre du bus. Tout le long, jusque le bus démarre enfin. Il avait encore son poignard. Comme un putain de psychopathe ! Il a souri. Et il a fait ça.
Tom passe lentement son doigt sur sa gorge, mimant l’égorgement.
— Ce mec est malade !
Le silence retombe, lourd.
— Dis-moi la vérité, Meg, finit par asséner Tom. Tu couches vraiment avec ce type ?
Je ferme les yeux.
— C’est compliqué.
— Je vois, soupire-t-il. Mais ce… Damian est dangereux ! Tu devrais t’en éloigner. Où tu l’as dégoté ?
Je pousse un long soupir. C’est peut-être le moment de tout dire à Tom.
— Je ne l’ai pas « dégoté ». Il me traque depuis longtemps… depuis des années, en fait.
Je vois Tom pâlir.
— Comment ça ?
— Damian est… le fils d’une famille mafieuse d’origine grecque qui m’a retenue en captivité pendant des mois, alors que j’avais à peine vingt ans. J’étais partie en road-trip en Bourgogne avec mon copain de l’époque, Christophe, et on a eu la malchance de crever et de trouver refuge dans un de leur repaires, un manoir loin de tout qu’ils gardaient pour organiser leurs orgies secrètes. Le père était un criminel patenté, un sadique notoire, à la tête d’une espèce de secte… ils ont tué Chris, puis m’ont enfermé au sous-sol. Je leur ai servi de… d’esclave sexuelle, pendant des mois.
Ma gorge s’étrangle sur cette dernière phrase. Jamais je n’ai dit ça à haute voix. Jamais. C'est la première fois que je montre mes failles, mes faiblesses, à un autre homme qu'Hadès ou Damian Kyanos.
— Merde, Meg… murmure Tom, horrifié.
— Damian m’a aidé à m’enfuir quand son père a décidé de m’éliminer. Mais c’est lui qui a tué Chris… il l’a égorgé lui-même, de ses propres mains. Comme il voulait faire avec toi. Il considère que je lui appartiens…
Une larme, une seule, coule le long de ma joue. Tom s’assoit en face de moi, en silence. Avec une voix d’outre-tombe, je lui raconte tout. Cette nuit fatidique d’il y a dix ans. L’enlèvement. Le manoir. Hadès. Le père de Damian. Sa voix calme. Sa cruauté méthodique. Les semaines qui n’en finissaient pas. L’impression d’être dissoute, effacée. Et comment ils n’ont jamais été inquiétés, jamais. Protégés par leur position.
— Ils ont des contacts partout, dis-je. Police, justice, politique. Si tu vas les voir, tu me condamnes.
Ma voix tremble, mais je continue.
— Et je veux me venger d’eux moi-même. C’est pour ça, aussi, que je ne les ai pas dénoncés. J’aimerais que tu fasses de même… de toute façon, ils sont étrangers. La police ne peut rien contre eux.
Tom ne dit rien pendant un long moment. Son regard a changé. Plus dur. Plus grave.
— Tu me jures que tu ne porteras pas plainte ? demandé-je. Je comprendrais que tu veuilles le faire. Mais ce serait contreproductif. Ça pourrait même te mettre en danger, d’ailleurs. Ils pourraient te retrouver…
Tom hoche lentement la tête.
— Je te le jure.
Je m’effondre un peu, rassurée.
— Je suis désolé qu’il te soit arrivé ça, Meg, finit par dire Tom. Je me doutais bien qu’il y avait quelque chose, mais… je n’aurais jamais imaginé une telle horreur. Je comprends, maintenant, d’où vient ta force. Ton envie de gagner, d’en découdre. Une telle combattivité, ça ne vient pas de nulle part.
Je relève les yeux vers lui. Il ne me voit pas comme une victime… j’aime cette image qu’il me renvoie.
— Tu peux prendre une douche, dit-il enfin. Et dormir ici. Le canapé-lit est confortable.
Je le fixe, méfiante malgré moi. Une partie de moi attend une phrase de trop, un geste ambigu. Mais heureusement, rien ne vient.
Il n’est pas comme eux. D’ailleurs, il ne bande même pas.
Je peux sentir ces choses-là. Le désir sale, charnel d’un homme. Tom ne sent pas cette odeur.
— Je vais me coucher, ajoute-t-il simplement. La porte de la chambre sera fermée.
Il s’éloigne sans se retourner.
Je reste là, Némésis contre ma jambe, l’eau de la douche coulant bientôt sur ma peau, pour la première fois depuis longtemps sans peur immédiate.
Ce soir, au moins, je suis en sécurité.
Mais je n’en ai pas fini avec les Kyanos. Ça, non. Entre nous, ça ne sera jamais terminé. Pas tant qu’il en restera un seul en vie.
Damian y compris.

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