Chp 30 - Le Démon
Quand le doute s’impose, il est déjà planté comme un clou dans le crâne : mon père SAIT. Pas tout, peut-être. Mais assez. Et Meg est en danger.
J’appelle. Une fois. Deux fois. Dix. Le téléphone sonne dans le vide. Je tombe sur sa messagerie. Je réessaye, encore, sans résultat.
Putain. Putain. Réponds, Megane.
Je serre le téléphone jusqu’à en blanchir les jointures. Je change d’appli, de ligne, de méthode. Rien. Silence total. Elle a coupé tout contact avec moi. Volontairement ou non, ça revient au même.
Est-ce qu’elle est en train de niquer avec Tom…
La rage me prend d’un coup.
Je balance la chaise contre le mur. Le verre de la table basse que j’avais achetée pour le cas où Meg consentirait à venir dormir chez moi explose. Je renverse une étagère, envoie valser les trucs qu’il y a dessus, frappe dans la porte du placard jusqu’à sentir la douleur me remonter dans l’avant-bras. Ça ne me soulage pas. Ça ne fait que prouver une chose : je ne contrôle rien.
Quand je m’arrête, l’appartement qui était minimaliste ressemble à un champ de bataille, une scène de meurtre. Je respire fort, les deux bras appuyés sur le verre brisé du miroir. Longtemps. Puis mon cœur redevient froid.
Michail.
Je sais où le trouver quand il a besoin de disparaître loin du regard de l’ogre un petit moment. L’Ours Blanc, place Wilson. Il s’est pris une chambre là-bas, il me l’a dit. J’y suis toujours pas allé. C’est peut-être le moment.
J’enfourche ma moto et roule vers l’hyper-centre.
Le réceptionniste me prend pour un client. Je monte dans l’ascenseur, l’estomac serré, impatient d’en demander plus à mon frère. Faut peut-être que je lui balance la vérité, pour Megane. Je trafique la serrure avec ma carte universelle, la porte se débloque. J’ouvre.
Et je m’arrête net.
Michail est là, torse nu, une serviette nouée bas sur les hanches. Ses cheveux blond pâle coulent sur ses épaules, encore mouillés. Sa peau brille sous la lumière. Il se retourne, me voit… et blêmit.
Derrière lui, dans le lit, Dimitri. Nu. Endormi, le drap rejeté sur le côté.
Le monde se fige une seconde.
— Damian… je… je peux t’expliquer…
Je lève la main.
— Te fatigue pas. Je m’en doutais.
Mon frère me fixe, abasourdi.
— Tu… quoi ?
— Depuis longtemps, dis-je calmement. T’es pas aussi discret que tu le crois.
Michail passe une main tremblante dans ses longs cheveux.
— Si père apprend ça… il me tuera.
Il ne dramatise pas. C’est un simple constat, un état de fait.
— Je sais. C’est pour ça que je ne lui dirais rien.
Je le regarde. Vraiment. Mon frère. Le médecin. Le silencieux, le discret. Celui qui préférait réparer plutôt que détruire. En réalité, notre foutu géniteur lui a fait plus de mal qu’il ne m’en a fait, à moi.
— Je ne dirai rien, Michail, répété-je. Tu as ma parole.
Il fronce les sourcils, dubitatif. Je le sens au bord de la panique.
— Jure-le.
Je m’approche, pose une main sur son épaule.
— Je te le jure, murmuré-je. Sur la mémoire de maman.
Ses épaules s’affaissent d’un coup, comme si tout le poids lui tombait dessus en même temps. Il s’assoit sur le bord du lit, la tête entre les mains.
— Merci…
Dimitri bouge légèrement, grogne, sans se réveiller. Je détourne les yeux. Ce qu’ils trafiquent tous les deux, ce n’est pas mon affaire.
— J’ai un problème, dis-je enfin. Et il est grave.
Michail relève la tête.
— Megane ?
J’acquiesce.
Putain. Il sait tout.
— Je l’ai retrouvée. Et je me la tape.
— Ben tiens, ironise mon frère. Première nouvelle !
Je suis content de constater qu’il a retrouvé son ton sarcastique.
— Je crois que le patriarche est au courant, lui dis-je en me grattant la tête.
— Tu crois ? Bien sûr qu’il sait. Il ne t’aurait pas fait passer ce message tout à l’heure, sinon. Tu sais qu’il est loin d’être con. Et il ne parle jamais pour ne rien dire.
Michail se lève.
— Viens, dit-il en m’entraînant dans le salon. Dimi comprend très mal le français, mais on ne sait jamais.
Je me laisse tomber sur le canapé crème du living. Michail se sert un verre, et m’en propose un. On trinque en silence.
— C’est elle, ta fameuse copine « rencontrée sur le Net », observe-t-il.
Je hoche la tête.
— Ouais.
— Et tu vas l’amener après-demain, tout droit dans la gueule du loup…
Je me prends la tête dans les main, puis relève les yeux vers mon frère, à travers mes doigts écartés.
— J’ai aucun moyen de la prévenir… elle s’est barrée avec son coach de boxe, là, et ne réponds plus au téléphone. Je sais pas où elle est, ce qu’elle fait. Ça me rend dingue !
— Calme-toi. Ça m’étonnerait bien qu’elle se tape ce mec : papa a dit ça pour te faire enrager. Ce qui m’étonne, c’est que tu tombes dans son jeu à chaque fois… écoute Damian, je vais te dire la vérité. Je n’aime pas Megane. Je pense que cette fille est un danger pour notre famille, et elle m’a tiré dessus. Mais je sais que tu as des sentiments pour elle. J’ai lu ton journal, à l’appart’ l’autre jour… je l’ai même planqué.
— C’est toi qui l’as pris ? Je croyais que c’était papa, murmuré-je, soulagé.
Ce journal, je le tiens depuis que j’ai dix ans. Je suis passé à Word crypté depuis, mais jusqu’à l’âge de vingt ans, je l’écrivais à la main, en français, pour m’entraîner. J’ai gardé ces carnets, et je les transporte partout avec moi.
— Il est au château, dans ma chambre : je te le rendrais après la fête. Je te conseille de le brûler, si tu restes avec Megane. Enfin, si elle survit, bien sûr.
— Tu penses qu’il va la tuer…
Michail plante ses yeux verts dans les miens.
— Bien sûr qu’il va la tuer. Megane est la seule à lui avoir résisté, avec maman. À lui avoir échappé. Il ne supporte pas ça. D’autant plus que, comme toi, il a des sentiments pour elle.
— Des sentiments ? grogné-je. Après tout ce qu’il lui a fait… et il veut la tuer !
Michail croise les bras.
— Tu le connais. Pour lui, aimer est une faiblesse. Il considère Megane comme sa plus grosse erreur : il veut rectifier le tir. Et tu sais comment il est. Il détruit tout ce qu’il touche. C’est Midas aux mains d’or.
C’est vrai. Il a détruit maman. Nous, ses fils. Et maintenant, il veut détruire Meg.
Je ne le laisserai pas faire.
— Il va lui tendre un traquenard…
— Dis-toi qu’il aura tout de même les mains liées, tempère Michail. Il y aura tous ses invités, qui s’attendent à une orgie avec des putes légales, pas à une tuerie. La première chose qu’il essaiera de faire, c’est d’isoler Megane dans sa chambre, de l’enfermer afin de la faire extrader en Grèce dès le lendemain. C’est ce que m’a dit Dimitri. À moi, il ne m’en a même pas parlé… mais Dimi l’a entendu parler au téléphone avec des hommes de la famille Kelmendi.
Les Kelmendi. Encore eux… le clan avec lequel il veut renforcer ses liens, en me faisant épouser leur fille.
— T’es au courant pour mon mariage ? lui demandé-je en relevant la tête vers mon frère. Avec Afrëdita Kelmendi.
Michail hoche la tête.
— Oui. Je suis désolé pour toi, Damian. Mais tu sais qu’on ne peut pas aller contre la volonté de Père. Il veut que tu lui succèdes à la tête du clan, et que tu fasses de notre famille un clan encore plus puissant… pour ça, il faut reconnaître que les Kelmendi constituent d’excellents alliés. Ils font partie des anciennes familles, mais ils ont aussi des contacts avec les nouvelles. Et elle est amoureuse de toi. Tu ne pouvais pas rêver mieux.
— Mais je ne veux pas épouser cette fille, soufflé-je. Je veux épouser Megane. C’est elle, que je vais mettre à la tête du clan Kyanos. Même l’ogre a convenu qu’elle serait parfaite !
— Il n’acceptera jamais ça, soupire mon frère avec un air désolé. Si tu veux sauver Megane, tu vas devoir passer sur son corps froid, Damian. Tu te sens prêt à faire ça ?
— Plutôt deux fois qu’une, grogné-je. Ne serait-ce que pour venger maman !
— Mère est morte de sa propre volonté, réplique Michail en baissant la tête. Il n’y est pour rien. Elle n’a pas supporté l’accident lors de la première bacchanale, avec son étudiante. Elle se sentait trop coupable, et elle a sombré dans la dépression et la paranoïa.
La toute première bacchanale. Une expérience archéologique qui a mal tourné… les participants se sont intoxiqués avec des psychotropes antiques reconstitués dans la cuisine des parents, et quand tout le monde s’est réveillé le lendemain, nu et échevelé, il y avait un mort. Une fille, horriblement massacrée. Le tout premier sacrifice.
Et selon mon père, c’est là où maman a perdu la boule.
— C’est ce qu’il prétend ! rugis-je. Mais j’étais là, moi. Il l’a laissée dans l’eau !
— Il t’a sauvé d’abord, murmure Michail, parce qu’il savait que maman lui en voudrait toute sa vie s’il t’avait laissé mourir pour la faire vivre, elle. Mais ensuite, il est retourné la chercher. Je l’ai vu plonger : j’étais là, moi aussi… sauf qu’elle s’était volontairement enchaînée le pied au mat. Il n’a rien pu faire.
Encore ce mensonge.
— C’est faux ! Comment tu peux croire ça ?
— Parce que ce n’est pas une croyance : c’est la pure vérité. C’est toi qui te mens à toi-même, Damian… ta haine t’aveugle. Père est dur, certes, impitoyable, cruel parfois. Mais il t’aime, et il aimait maman. Plus que tout. Il ne s’est jamais remis de sa mort : il sait qu’elle s’est suicidée à cause de lui, parce qu’elle avait découvert sa face sombre, qu’elle pensait qu’il était possédé par le diable. Et elle a essayé de t’emmener avec elle, Damian, même si elle l’a regretté après. Elle pensait que tu avais hérité de la « malédiction ».
Toutes mes forces me quittent, alors que je me remémore cette horrible nuit. Maman qui m’emmène à l’embarcadère, dans les ténèbres et le froid, alors que le vent soufflait trop fort. Je la vois encore sortir la grande voile, ses cheveux noirs soulevés par la tempête. Je n’étais qu’un gamin, mais je me rendais bien compte qu’elle accumulait les erreurs de navigation. Sauf que ce n’était pas des erreurs. C’était fait exprès. Elle voulait me tuer… nous tuer. Tous les deux. La façon dont elle me tenait contre elle, sous l’eau. L’étau de ses bras, sa détermination. La lutte avec mon père, qui m’a arraché à son étreinte glaciale, les poumons en feu. Michail sur la plage, qui croisait et décroisait les doigts d’angoisse. Mon père au-dessus de moi, trempé, qui appuyait sur ma poitrine comme un fou, me secouait pour me faire rejeter toute l’eau que j’avais avalé. Ses yeux agrandis, brûlants. Je croyais que c’était de la haine, mais c’était des larmes. Et lorsque la quille s’est soulevée une dernière fois avant de disparaître définitivement dans l’eau noire, il est tombé à genoux sur le sable. Je l’ai entendu hurler comme une bête blessée. Plus jamais je n’ai entendu un son pareil. Plus jamais, même après toutes les horreurs que j’ai vu depuis.
— Je veux pas la perdre, murmuré-je à mon frère en sentant mes yeux s’humidifier. Je veux pas la perdre comme j’ai perdu maman.
— Mais est-ce qu’elle t’aime, elle ? m’assène Michail, sans pitié. Je dis pas ça pour t’accabler, petit frère. Mais pour te protéger. Je pense que Megane te hait. À mon avis – c’est comme ça que j’ai analysé la chose -, elle est fascinée par papa, et c’est lui qu’elle recherche, pas toi. Si j’étais sûr qu’elle avait des sentiments pour toi comme toi tu en as pour elle, je jetterais toutes mes forces dans la bataille pour la protéger et faire en sorte que vous viviez heureux, elle et toi. Mais je crois qu’elle veut vraiment te tuer. Comme maman. Alors qu’Afrëdita, elle, t’aime vraiment, Damian.
Au fond de moi, je sais que Megane me hait. C’est pour ça que j’ai mis autant à me déclarer à elle. Je savais qu’elle me rejetterait, tout comme maman l’avait fait. Parce que je suis le fils du diable, que je lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Michail, lui, est pur. C’est juste un ange à qui on a coupé les ailes, qu’on a souillé. Alors que l’ogre et moi… on est pareils, tous les deux. Les mêmes, avec quelques décennies d’écart. Le même sang noir coule dans nos veines. La malédiction des Kyanos, le don obscur qu’il sait m’avoir transmis.
Mais je peux pas le laisser avoir Megane. Il l’a déjà ruinée, sans réussir à la briser. À cause de mon comportement égoïste, elle a souffert horriblement. C’était plus fort que moi, mais je peux encore me racheter, même si le plan initial a peu de chances de fonctionner, maintenant qu’il est courant qu’elle est là.
Tant pis. Tout ce que je peux faire à présent, c’est la protéger. Parce que je sais qu’elle va revenir se rejeter dans la gueule du loup, attirée par le piège, comme il y a dix ans. C’est inévitable.
Michail s’inquiète pour la famille : son souhait le plus cher, c’est que nous restions tous les trois. Mais ce sera l’ogre, ou moi.
Cette fois, je ne reculerai pas.

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