Le Manoir - 16

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Deux jours entiers sans voir personne. Depuis que je suis enfermée ici, c’est la première fois qu’Hadès ne vient pas me rendre visite. Jusqu’ici, il s’est rendu dans le sous-sol tous les jours, sans exception. Mais il n’est pas venu depuis avant-hier…

Et pour la première fois, les séances me manquent. Pas pour ce qu’elles me faisaient ressentir – honte, douleur, et une fois sur trois je finissais le cul ou le dos en sang, voire les deux -, mais parce qu’elles étaient ma seule garantie de rester en vie. Tant qu’Hadès me trouvait une valeur – n’importe laquelle -, j’avais un sursis.

Un bruit métallique retentit dans le noir : la lourde porte s’ouvre. Thanatos. Il vient ici trois fois par jour, pour nous nourrir, nous laver. Je l’ai vu monter Kitty à l’étage hier. Puis la redescendre deux heures plus tard, les fesses zébrées de coups de fouet. Je sais que c’est Hadès qui s’est défoulé sur elle. Elle avait l’air contente, satisfaite : son visage était moins absent, moins vide que d’habitude. Le Maître lui avait à nouveau accordé de l’attention, ce qui n’arrivait plus depuis mon arrivée.

Le premier fils Kyanos se plante devant ma cellule. Il n’y rentre jamais, mais passe mon plateau par une fine ouverture au sol près de la porte, puis vient ouvrir le cadenas de ma chaîne pour que je puisse atteindre ledit plateau. Tout ça par l’extérieur. Mais aujourd’hui, il commence par le cadenas, je ne sais pas pourquoi. Et au moment où il passe le repas dans la lunette, je lui attrape les poignets. Il se fige, et relève ses yeux froids et verts de reptile sur moi.

— Michail, murmuré-je. Parle-moi. Qu’est-ce que ton père va me faire ?

— Ne m’appelle pas comme ça, dit-il d’une voix glaciale. Et lâche mes poignets, ou je te les coupe.

Je sais qu’il est armé, et qu’il mettrait sa menace à exécution. Je le lâche, et il retire ses mains.

— Tu seras sacrifiée lors de la prochaine bacchanale, m’annonce-t-il alors, dans une semaine. À Hadès, le vrai.

Je ferme les yeux brièvement.

Ça y est. C’est la fin.

Au moins, je vais sortir de ce cauchemar.

— Et ton frère ? Qu’est-ce qu’il est devenu ? Est-ce que votre père l’a puni ?

— Père a envoyé Damian en Suisse. Il s’est rendu compte qu’il était trop attaché à toi, et que ta présence divise la famille. On va le rejoindre là-bas après la cérémonie : ce sera la dernière ici. Ensuite, on nettoie tout et on ferme la maison.

Ils s’en vont. Ils achèvent les dernières bêtes, effacent les dernières traces… puis ils partent.

— Et Kitty ? Lydie, Roxie ?

— Elles seront sacrifiées aussi, avec toi. Elles ont fait leur temps.

Mon Dieu. Ils vont toutes nous tuer…

Mais c’est sans doute mieux de mourir, pour nous. La seule chose, c’est la souffrance. J’ai peur de la douleur. Et je sais qu’Hadès ne sera pas clément avec nous.

— Puis-je te demander comment on va nous exécuter ?

— Lydie, Kitty et Roxie seront incinérées dans le taureau d’or, m’annonce froidement Michail. Quant à toi, tu seras découpée, et consommée lors du banquet final par les bacchantes. C’est moi qui vais me charger de ça. Si ça peut te rassurer, je travaille très vite, et très précisément. Je te donnerai un petit coup de scalpel sur la carotide et la fémorale, accidentellement, pour que tu te vides de ton sang plus vite. Je le fais toujours pour les filles avant le taureau d’or. Père ne dit jamais rien. Ce qui compte, c’est la forme du sacrifice.

Brûlées. Découpée. Vivantes. C’est donc ainsi qu’on va finir.

Je recule, me laisse tomber sur le lit de camp dans ma cellule. Une semaine. C’est tout ce qui me reste. Une semaine de paix, de solitude. Car je sais qu’Hadès ne viendra pas me dire adieu. Il a trop peur de craquer.

J’ai une forme de pouvoir sur lui, finalement.

— Est-ce que Damian a dit quelque chose, à mon attention, avant de partir ? demandé-je en relevant la tête.

Thanatos, qui s’apprêtait à remonter, se retourne.

— Damian ? Non. Il n’a rien dit. Enfin, il a marmonné un passage de l’Illiade, mais je ne pense que ça t’était destiné… il fait souvent ça, dans les moments stressants pour lui.

Je me redresse. Marche vers lui à toute vitesse, et agrippe les barreaux.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

Thanatos inspire, puis il récite, directement en grec :

Sois fort, me dit mon cœur : je suis un guerrier. J’ai vu des scènes pires que celles-là.

Damian. Il m’a abandonnée. Mais il m’a laissé ces quelques mots venus du fond des âges, qui, selon lui, étaient des paroles de réconfort… adressées à lui-même.

Damian. Je le déteste. Et je mourrai en maudissant son nom.

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