Chp 31 - Le Démon

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C’est le grand soir. J’ai débarqué juste à temps pour pouvoir me doucher et me changer avant l’arrivée des premiers invités, encore hirsute et couvert de sang après deux jours en forêt à bouffer des oiseaux crus et dormir dans des grottes ariègeoises. Quand tout va vraiment mal, c’est le seul moyen que je connaisse pour ne pas provoquer une tuerie de masse.

Ayant repris forme humaine, j’erre dans la foule bigarrée du grand salon : des escorts en petite tenue, perruque à frange et loup de velours noir qui servent et minaudent au bras des invités, des hommes imposants en costume qui dissimulent leur vices sous des masques bon marché de carnaval. Ça ne partouze pas encore, mais ça ne devrait tarder : certains commencent déjà à tripoter le corps de leur hôtesse comme s’ils tâtaient la marchandise avant l’achat, et j’ai vu un couple impatient se bécoter dans un couloir, près d’un buste de Marie-Antoinette. Pas de trace de mon père, ni de mon frère. Tant mieux. Si je pouvais intercepter Meg avant qu’ils ne descendent… mais est-ce qu’elle va venir ? Peut-être que ce Tom lui aura fait changer d’objectif, finalement.

Peu importe. Ça ne change rien au mien. C’est ce soir que j’agis. Je m’occuperais de Tom après.

Une femme en talons hauts, les jambes interminables et les cuisses délicatement galbées, vient d’apparaître dans le vestibule. Elle tend son manteau de fourrure grise au portier, puis se tourne vers le hall. À sa démarche gracile et assurée, la façon particulière dont ses hanches chaloupent en un huit envoûtant, je reconnais Megane, en dépit du carré lisse et aubrun, et du loup vénitien.

Mon cœur s’arrête.

C’est elle. Elle ne porte pas la tenue que je lui avais acheté, mais une autre, encore plus belle et sexy : un genre de robe courte constituée d’une multitude de chaînes dorées, drapées horizontalement sur ses seins superbes, dont on devine les mamelons roses, ses hanches de déesse et sa croupe glorieuse. Sa peau irradie comme de la poudre d’or sur une pêche veloutée. Elle ne porte pas la perruque du Crazy Horse, mais une autre coupée pareille, d’un rouge violent… Elle est superbe, et lorsqu’elle apparait dans la salle de bal, tous les hommes la regardent.

Je m’avance vers elle à grands pas et, alors qu’elle en est encore à me scanner – c’est qui se grand mec en costard avec un masque - la tire à l’écart.

— Qu’est-ce que tu fais là, putain ? Ça fait trois jours que j’essaie de te joindre !!

Megane se débarrasse de ma prise d’un geste sec du poignet.

— Mais enfin, chéri, tu n’es pas content de me voir ? minaude-t-elle cruellement en me mettant la main au paquet. Moi qui croyais que je t’avais manqué…

Je me mords la lèvre, ne pouvant empêcher ma queue de tressaillir d’anticipation sous son toucher. Trois jours sans elle, à l’imaginer se faire ramoner par un boxeur malin et agile comme un singe, voilà ce que ça fait à un homme.

Un invité passe à côté de nous avec un rictus appréciateur. Ses yeux porcins, derrière le masque, tombent sur les fesses bombées de Megane, puis il me fait un petit clin d’œil complice. L’inquiétude que je ressens m’empêche de me jeter sur lui pour lui taillader la gueule à coup de tessons de verre.

— Arrête, putain, soufflé-je à Meg en chassant sa main. À quoi tu joues ?

— Je joue à celle qui n’est plus ton jouet, Damian Kyanos, répond-elle en se penchant vers moi, soudain agressive.

— Mon père est au courant, grincé-je en lui saisissant le coude pour la pousser vers la sortie. Si tu avais répondu au téléphone au lieu de turluter ce Tom comme une pute en chaleur, je t’aurais dit de ne pas venir ! Il faut que tu te casses de là tout de suite, avant que mon père ne te voie. Allez !

Megane, à nouveau, se débat.

— Lâche-moi, sale psycho, Tom m’a tout dit… t’as essayé de le tuer !

— Je tuerai tous les chiens de la casse qui t’approche, grogné-je, je t’avais prévenue. Et maintenant, tu fais ce que je te dis ! Barre-toi. Va te réfugier chez lui, où tu veux… mais ne reviens pas ici. Je te retrouverai bien assez tôt. Tu peux dire à Tom que je le raterai pas, cette fois.

— Espèce de malade… siffle Meg en me lançant son regard le plus meurtrier.

— Tu me détestes, OK, je le conçois. Mais c’est pas une raison pour crever bêtement ! À moins que t’en ai pas eu assez avec ton boxeur ? Tu veux sa grosse bite à lui, c’est pour ça que t’es venue ?

Une main s’abat sur mon épaule, lourde et autoritaire.

— Dis donc, Damianos… c’est comme ça que tu traites les jolies femmes, sous mon toit ? Qu’est-ce que je t’ai appris ?

Putain de merde. Il est là. Déjà.

Il suffit de regarder la tête de Megane pour comprendre qui se tient derrière moi. Ses joues sont aussi rouges que ses cheveux, et sa bouche pulpeuse et humide est entrouverte. Elle respire fort, troublée. Toute sa combattivité est tombée.

Je lui ai jamais fait cet effet-là, constaté-je amèrement. Mais dès que c’est lui… elle perd ses moyens. Il la tient complètement sous son emprise.

Faut dire qu’il a fière allure dans son costume sur mesure. Ses cheveux sont lâchés, huilés, légèrement coiffés en arrière. Sa barbe est rasée à quelques centimètres, parfaitement noire et dense. Sa chemise italienne est ouverte sur ses pectoraux bronzés et sculptés, exempts de tout tatouage. Au milieu des quelques poils qu’on aperçoit dans l’échancrure, suffisamment courts pour ne pas faire crado, brille une croix byzantine en or massif, au bout d’une grosse chaîne. Il exsude un parfum lourd et capiteux, un cocktail de myrrhe entêtante et de musc viril, auquel, je le sais, aucune femme réglée ne résiste.

Sauf quand c’est moi qui le porte, évidemment.

— Damian, tu ne me présentes pas ta belle invitée ? demande-t-il, plus charmeur que jamais.

Je me tourne vers lui, la mort dans l’âme.

— Deborah, improvisé-je. Ma copine.

Mon père se penche vers elle et prend sa main délicatement, sans la lâcher des yeux. Meg se laisse faire, les pupilles complètement dilatées derrière son loup.

— Vassili, mon père, dis-je à travers mes dents serrées.

— Enchantée, répond Meg en tremblant légèrement.

La voix de Megane sonne faux, un poil rauque.

— Tout le plaisir est pour moi, réplique mon père en faisant mine d’effleurer le dos de sa main de ses lèvres.

Lorsqu’il la relâche, son bras retombe mollement, comme si elle était déjà vaincue.

— Permettez-moi de vous présenter ma compagne, Bambou, ajoute-t-il en poussant sa nouvelle soumise vers nous.

Megane regarde Bambou d’un air stupéfait. Elle constate sa minceur, sa beauté, et surtout son âge : elle est encore plus jeune que nous. L’ogre se régale, fier et satisfait de sa prise : lui aussi a parfaitement interprété l’expression sur le visage de Megane.

Elle est jalouse. Jalouse, parce que mon père a tourné son désir sur une autre femme qu’elle.

Et il en joue. Se désintéressant d’elle, il se penche vers sa copine, lui chuchote quelque chose qui fait glousser Bambou.

— Bon, je vous souhaite de passer une agréable soirée en notre compagnie, dit-il de sa voix grave et suave. À plus tard, peut-être.

Et il s’éloigne, nous tournant définitivement le dos.


*


— Ton père ne m’a pas reconnue, assène Megane.

Elle a l’air presque déçue.

— Oh si, il sait qui tu es, crois-moi. Il attend juste le bon moment pour te cueillir.

— C’est moi qui vais le « cueillir », grince Meg. T’as vu avec qui il sort… une fille de 25 ans, grand maximum ! C’est dégueulasse. Quand je pense qu’il a 50 balais…

Je lui glisse un regard en coin.

— Elle est folle de lui, en tout cas. Il la gâte comme une dent cariée et la baise comme un dieu : on l’entend miauler toutes les nuits, et je peux te dire que c’est pas de douleur.

— Parce que tu confonds souffrance et plaisir, siffle Megane. Ton père est une brute, au lit. J’en sais quelque chose !

Elle s’est crue obligée de me le rappeler, comme pour marquer son territoire. Depuis qu’il est parti, elle le cherche partout du regard.

Megane, si tu savais. Bien sûr que je confonds souffrance et plaisir. C’est ce que je ressens tous les jours depuis que je te connais.

— T’as rien à foutre là, répété-je. Barre-toi ! Avant qu’il ne soit trop tard. Je suis sérieux.

Megane me fixe en silence.

— Tu sais quoi, Damian… c’est peut-être toi que je vais éliminer en premier, finalement. Je l’ai toujours dit : tu es le pire des trois.

Ce soir, plus que jamais, entendre ça dans sa bouche me fait mal. Parce que je sais qu’elle s’est faite enfiler par ce Tom, et qu’elle n’est revenue que pour une chose : mon père.

J’ai toujours su qu’elle voulait me garder en dernier. Et c’était, pour moi, un motif de fierté. On garde toujours les meilleures choses pour la fin.

Mais elle a changé d’avis.

— Je sais pourquoi t’es là, murmuré-je cruellement. T’es venue comme un papillon attiré par la lumière… pour venir t’empaler sur la grosse queue de mon père ! Pas de chance, il en baise une autre. C’est le moment de se barrer, alors ! Le lion est occupé avec une autre biche.

La claque monumentale qu’elle me met résonne dans la salle. Quelques invités surpris, stoppent leur conversation, mais la plupart rigolent.

— Salopard, murmure Megane. Je te hais.

Elle s’éloigne vers le buffet, aussitôt accostée par un monsieur en redingote.


*


Je vais dans la cuisine me servir un verre d’Ouzo. Deux, en fait. Je les expédie coup sur coup, l’un après l’autre. Je suis en train de m’en servir un troisième quand la main de mon frère interrompt mon geste.

— Mollo, avec ça. Je te conseille de garder tes moyens ce soir, Damian.

— Michail, soupiré-je.

— Megane est là ? demande-t-il en plantant son regard vert dans le mien.

Je jette un œil à la porte. Personne, à part un employé du traiteur qui passe avec un plateau de petits fours. J’attends qu’il se casse pour répondre.

— Ouais. Et elle a vu l’ogre. Il a pas eu l’air de la reconnaître… je crois que Bambou le tient vraiment par la queue.

— Je te confirme qu’il sait que ta soi-disant « copine » est sa proie, dit froidement mon frère. Il sait depuis le début que tu la protège, et il a eu la confirmation de sa venue par l’un de ses indics, qui fliquait Meg depuis quelques années.

Je fronce les sourcils.

— Qui ça ? Y a personne dans l’entourage de Megane. Elle n’a aucun ami, et même sa famille ne la voit plus.

— C’est le fameux boxeur : papa me l’a dit cet aprèm. J’ai essayé de t’appeler pour te le dire, mais tu répondais pas au téléphone… t’étais où ?

Je me prends la tête dans mes mains, m’arrachant presque les cheveux.

— Quel con, mais quel con, soufflé-je dans un soupir douloureux. J’étais parti chasser dans les Pyrénées, je suis rentré qu’en fin d’après-midi… Meg ne répondait pas à mes coups de fil, et la savoir avec ce mec me rendait dingue.

— Faut que t’apprennes à te contrôler, c’est le dernier conseil que j’aurais à te donner, assène Michail. En tout cas, t’as eu une bonne intuition, pour une fois : tu aurais dû tuer ce mec. Dommage que tu l’ai manqué.

Bordel. Je savais que j’aurais dû le tuer !

— Faut que j’ailles prévenir Meg, dis-je à mon frère.

Il hoche la tête.

— Vas-y vite. Je vais essayer de faire diversion avec papa.

Je me précipite au grand salon, la cherche du regard. Je vois le vieux porc avec qui je l’avais vue en dernier. Mais d’elle, nulle trace.

— La fille à la robe dorée ? aboyé-je en empoignant agressivement le vieux. Elle est où ?

— Oh, je l’ai vu monter à l’étage tout à l’heure, me dit-il. Elle voulait se repoudrer le nez dans sa chambre. Superbe femme, en tout cas. On peut dire que votre père sait parfaitement les choisir !

Dans sa chambre. Comme si elle en avait une… mais c’est vrai qu’elle se fait passer pour une escort, et l’ogre a donné à chacune de ces filles une chambre.

Non. Elle le cherche, lui. C’est sûr.

Il n’y a plus une seconde à perdre. Mais au moment où je me dirige vers le monumental escalier, j’aperçois mon père en train de discuter avec un groupe d’hommes en costard. Son regard froid glisse vers moi, et il me fait signe.

Je suis obligé d’y aller.

— Damian. J’ai quelqu’un à te présenter, annonce-t-il en m’amenant vers le groupe.

Un soulagement mêlé d’impatience tombe sur mon système nerveux.

Au moins, il n’est pas avec elle.

Quoique fasse Megane, pourvu qu’elle le fasse vite. Avec un peu de chance, elle a compris d’elle-même qu’elle n’était pas encore de taille à se frotter à Hadès Kyanos.

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