Chp 32 - La Furie
Connard de Damian. Je sais pas qui je hais le plus entre son père et lui. Le choix est difficile, vraiment.
Ça reste Hadès, tout de même.
Après m’être débarrassée du vieux collant qui zyeutait sans vergogne sur mon cul, je cherche Vassili des yeux. Quand je l’ai vu débarquer et me fixer avec ces yeux, j’ai cru perdre mes moyens encore une fois, comme si une main invisible venait de se poser sur ma gorge. Mais quand cette pouffiasse eurasienne est arrivée, l’atmosphère a changé. Toute l’aura sombre et aiguisée autour de lui est retombée, et je me suis sentie délivrée de sa poigne de fer.
Le vieux lion s’est ramolli, en fin de compte.
Parfait. C’est le moment idéal pour lui porter le coup de grâce.
J’ai tout prévu. Les Kyanos me prennent pour une cruche à leur merci, tout juste bonne à être baisée et manipulée, mais je connais leurs intentions. Damian a cru que je ne me doutais pas des intentions de son père. Sauf que je sais qu’il compte me tuer ce soir, lui aussi. Et pour finir son petit rituel de merde, il aura besoin du kriss malais, son putain de poignard de cérémonie en os humain. Celui avec lequel il n’a pas pu me tuer il y a dix ans. Cette arme doit être cachée quelque part… dans sa chambre, son repaire dans lequel il me traîner, moi qu’il croit être sa proie, en fin de soirée, au moment opportun. Il va me baiser. Je vais faire de même. Et au moment où il sera le plus vulnérable – ces quelques secondes où un homme jouit – je lui planterai son putain de poignard dans le cœur. Echec et mat. Adios, Vassili Kyanos. Direct en Enfer, et on verra bien si Hadès – le vrai – accepte de lui céder son trône.
Sa chambre doit être en haut. C’est de là que je l’ai vu apparaître, la dernière fois. Alors, après avoir prétexté un raccord make-up pour m’éclipser, je monte les marches de marbre du double escalier. Encore un endroit luxueux, à la limite du mauvais goût. Hadès se pense comme l’élite de l’élite, mais il faut avouer que ses préférences sont plus proches de celles du mafieux à la petite semaine que de l’intellectuel distingué.
Je croise plusieurs filles en haut, certaines déjà en plein action sur des invités. Je les ignore et traverse les longs couloirs, imperturbable, comme si je savais où j’allais. Tout le monde me pense comme elles. Finalement, dans une aile un peu isolée, je tombe sur une chambre différente des autres. Fermée. Je trafique un peu la serrure comme j’ai vu Damian le faire si souvent ces derniers jours, et la porte s’ouvre. C’était plus facile que prévu.
Une piaule de mec. Ça sent le parfum de luxe – les Kyanos sont adeptes de ces lourdes fragrances orientales, il est vrai pas trop déplaisantes – et les produits de rasage masculin. Quelqu’un qui se rase de près, donc : pas Hadès. En voyant la veste de costume pâle sur le fauteuil, je devine que je suis dans la chambre de Thanatos, le médecin.
Parfait. Il a sûrement quelques petits produits intéressants et autres objets pointus à subtiliser…
Je fouille dans ses affaires, méthodiquement. Il a effectivement un petite mallette médicale, dans laquelle je trouve un scalpel. Je le prends et le cache dans ma jarretière, sous ma robe. Puis je continue à fouiller. Je finis par tomber par une série de carnets moleskine à la couverture très abimée, tous numérotés. J’en prends un au hasard, l’ouvre. Une écriture serrée, penchée et très difficile à lire, un peu comme du cyrillique, se déploie sous mes yeux. Mais c’est du français.
Je suis retourné à la bibliothèque, aujourd’hui. Juste pour voir si elle était là. Et elle était là. Je ne me suis jamais senti aussi heureux de ma vie. Mon cœur battait si vite que j’en avais mal à la poitrine. Elle est encore plus belle de près… je me suis approché d’elle, discrètement. Elle ne me voit jamais. Pour elle, je suis une ombre. Noir, si noir. Cheveux noirs. Vêtu de fumée. Ainsi, personne ne peut me voir, mais moi, je peux tout observer. J’ai lu ce qu’elle lisait par-dessus son épaule… du grec. Elle lisait DU GREC. Je l’ai vue hésiter sur un mot, chercher dans le dico. J’ai voulu l’aider, mais… j’ai pas osé.
Les ombres ne parlent pas. Les démons non plus.
C’est quoi ce truc… je tourne la page, ma curiosité piquée à vif.
Papa a demandé où j’allais encore traîner aujourd’hui. A la bib François Mitterand, je lui ai répondu. Il me pense très studieux, et il est fier de ça. Mais en fait, ça fait deux semaines que je ne vais plus en cours. Je préfère traîner près du lycée de Megane. Je grimpe le mur dans la rue derrière, là où il n’y a aucune caméra, et je traîne dans les couloirs en attendant la sortie des classes. Le mardi après-midi, elle a cours dans la salle du bâtiment K, et je peux grimper dans l’arbre pour la regarder à travers la fenêtre. Elle est si studieuse ! C’est une bonne élève, qui ne s’intéresse qu’aux études. Pas d’amis, comme moi. Une solitaire. Ensuite, au dernier moment, je saute de l’arbre, et je vais me poster à la sortie pour la suivre. Parfois si près que je pourrais presque toucher ses flamboyants cheveux roux. Je peux humer son odeur, parfois. Elle sent si bon…
Damian. C’est son journal intime… et c’est de moi qu’il parle ! La bibliothèque François Mitterrand, dans le 13° à Paris, près de la fac Tolbiac… j’y trainais très souvent pour réviser. Je voulais réussir le concours d’entrée à l’ENS, et avant ça, être sélectionnée à la prépa littéraire d’Henri IV… mais je n’ai aucun souvenir de l’avoir vu là-bas.
Je continue ma lecture, tournant les pages à toute vitesse, le cœur battant.
Je suis retourné en cours. Pourquoi ? Y a ce mec qui l’a repérée, Christophe. Je l’ai vu la mater en coin à la bibliothèque. Ça devait arriver… une fille aussi belle et intéressante que Megane ne pouvait pas rester longtemps inaperçue. Ce type est dans ma promo. Je le connais de loin. Il a déjà essayé de me parler. Quand il réessaiera, je le laisserai faire. Puis je détournerai son attention sur quelqu’un d’autre. Megane est à moi : elle m’est réservée. Je ne la vois pas sortir avec un type comme Christophe, même s’il est plutôt sympa, pour un barbaros.
Les larmes me montent aux yeux. Chris… il connaissait Chris ! C’est en effet à la bibliothèque que je l’ai rencontré. Il m’a invitée au cinéma… et cet enfoiré de Damian qui le traite de « barbare » !
Après une discussion nocturne avec mon frère – je lui ai demandé ce qu’il ferait s’il était amoureux d’une fille convoitée par un autre, et il m’a répondu qu’il se déclarerait le plus vite possible, ce qui m’a étonné de lui mais admettons -, j’ai décidé d’aller parler à Megane. Mais, alors que j’ai imaginé le scénario dans ma tête des milliers, non, des milliards de fois, je sais pas quoi lui dire. Je peux pas lui parler de Platon et d’Homère comme ça d’entrée de jeu : je passerai pour un dingo. Faut que je trouve un truc. J’ai peur aussi que mon accent revienne, ou de me mettre à bégayer comme pendant ma première année d’école, et que tout le monde se foutait de moi (ça n’a duré qu’un an, jusqu’à ce que papa me voie chialer comme une mauviette, et m’a dit « fais-toi respecter, peu importe le moyen » : je l’ai pris au mot et à l’école, plus aucun gosse n’a osé m’emmerder, y compris quand Ludovic Terrice est sorti de l’hôpital). J’ai pensé l’inviter au cinéma. Y a ce film pseudo mythologique au cinéma, sur la bataille de Salamine… mais autant le premier était pas trop mal, avec de véritables répliques historiques, autant celui-là a l’air nul : papa l’a vu et nous a dit que c’était de la merde, sauf pour Artémise. Après, on s’en fout un peu : le but est d’aller au ciné avec Megane, et je sais que je ne regarderais pas le film. J’ai discuté des horaires de séance avec Christophe aujourd’hui en cours, justement. Je lui ai dit que je comptais y aller avec ma future copine, une fille que je kiffais dans un autre lycée, rencontrée à la bibliothèque. Demain, Megane va réviser ses cours à la bib : j’y serai aussi.
Je me mets la main devant la bouche pour étouffer mon cri. Damian me stalkait depuis tout ce temps-là… deux ans avant ce voyage fatidique ! Il était dans la même classe que Chris, putain. Dans le même lycée…
Christophe m’a doublé. Il lui a demandé avant moi… d’aller voir le fameux péplum grec avec lui au ciné samedi. Et elle a dit oui.
Pourtant, je n’avais omis aucun détail, ce matin-là. J’avais même emprunté des fringues classes de mon frère (je suis aussi grand que lui maintenant) à la place de mon éternel sweat à capuche noir. J’ai hésité à lui acheter un bouquet de roses, mais Michail m’a dit que c’était too much, que j’aurais l’air d’un type bizarre, d’un stalker. « Elle t’a jamais parlé, mec, m’a dit-il rappelé. Et toi tu débarques avec des roses… procédons étape par étape. D’abord, tu lui parles. C’est la première chose. »
Mais la plus dure. Je me suis aspergé de Oud Satin, piqué à mon père : plein de femmes lui tournent tout le temps autour, en disant qu’il sent bon. Puis j’ai attendu à la bib, comme un chasseur embusqué. Quand je l’ai vu rentrer… mon cœur a battu si fort que j’ai cru que j’allais me sentir mal. J’ai pas osé aller la voir cash, et ça a été ma première erreur. J’ai attendu, comme un con, à la dévorer des yeux. Puis Christophe et ses potes sont arrivés. Je me suis dit que j’allais me servir de cette opportunité pour approcher, en me mêlant à eux. Ce que j’ai fait. Mais Megane ne me voyait pas. Je la voyais froncer des sourcils, et demander qui avait cassé une bouteille de parfum de mafioso italien. J’ai eu honte. Je suis allé retirer le blazer de mon frère, l’ai posé sur ma chaise. Quand je suis revenu, Chris était en train de lui proposer d’aller au ciné, voir 300.
Et elle a dit oui.
J’ai eu une brusque envie de vomir. J’ai cru que c’était à cause du parfum, alors je suis allé me rassoir. J’ai aussitôt envoyé un SMS à Michail, pour lui expliquer la situation.
« Propose d’aller avec eux. Vite. Reste pas là planqué comme un con, alors qu’elle ne sait même pas que tu existes. »
Mais j’ai pas osé. Elle rigolait avec Chris : je ne l’avais jamais vue rire. Il enchaînait les blagues. Moi, je suis pas un mec blagueur. Je ne saurais pas la faire rire. Je peux lui réciter l’Illiade de tête, en VO. Lui raconter des anecdotes sur les procès en sorcellerie du début Renaissance, lui raconter quels poisons les Médicis utilisaient contre leurs ennemis et je suis incollable en tortures chinoises. J’ai de bonnes histoires de survie en milieu arctique et d’animaux, aussi. Mais je suis incapable d’avoir une conversation normale, de faire rire les gens comme Christophe le fait, d’être drôle, lumineux, sympa. Mais j’ai pris sur moi, parce qu’un Kyanos ne se laisse jamais abattre, dit toujours papa. Alors je me suis approché du groupe, et j’ai essayé de m’immiscer dans la conversation. Sauf que mon accent grec était revenu. Chris a éclaté de rire, et m’a demandé pourquoi je faisais une imitation du vendeur de sandwich arabe du bout de la rue. J’ai répondu qu’il était pas « arabe », mais anatolien… encore avec l’accent grec. Tout le monde a explosé de rire. Quant à Megane, elle ne m’écoutait même pas. Ne me regardait pas. Elle ne voyait que Christophe, et ses blagues mordantes.
Je suis rentré chez moi. Quand Michail m’a demandé comment ça c’était passé, je lui ai menti : « en fait, elle ne me plaît plus. »
Je suis pas descendu manger ce soir. Papa est venu voir ce que je faisais, mais quand il a vu que j’étais allongé dans le noir, il a refermé la porte de ma chambre. Michail lui a dit que j’avais une migraine.
J’irai chasser ce week-end. À l’arbalète. Ça m’évitera de penser au cinéma, à Megane, Christophe et mon échec.
Mon Dieu. Damian était amoureux de moi… pendant tout ce temps… Je tourne la page si vite qu’elle manque de s’arracher.
Chris m’a téléphoné aujourd’hui. C’est rare qu’il le fasse, mais il avait besoin de ma traduction de latin, parce qu’il n’a rien fait ce week-end.
Il l’a passé avec Megane.
« Ça y est mec, je sors avec elle, m’a-t-il confié, tout fier. Elle m’a embrassé à la fin de la séance de ciné. Super idée, que t’as eue ! »
Je me suis laissé glisser contre le mur, le ventre tout dur. Impression que le monde s’écroule.
***
Je l’ai ai vus s’embrasser à la sortie du lycée. Elle était venue le chercher… j’ai cru que j’allais mourir.
***
Christophe n’arrête pas de parler de Megane. Ce matin, quand il a raconté sa première nuit avec elle, j’ai eu envie de lui éclater la tête contre le mur. Comment il ose parler d’elle ainsi. Se vanter de ne « pas avoir été trop mal ». « Ça lui a bien plu », répétait-il à l’envi. Les têtes qu’il faisait quand les autres lui demandaient des détails, la façon graveleuse dont il secouait la main… « alors, elle est bonne ? ». « Est-ce qu’elle suce ? ». Etc. Jamais je n’aurais laissé ces mecs parler de Megane de cette manière. Jamais.
Elle était vierge. Il nous l’a dit. C’était lui son premier… lui, et PAS MOI.
***
Je me suis battu avec deux types aujourd’hui au lycée. On m’a renvoyé. Définitivement.
Père est venu me voir, il a regardé mon visage tuméfié.
« Tu les as éclatés ? »
J’ai hoché la tête.
« C’est bien, a-t-il dit. Dans le cas contraire, c’est moi qui t’aurais éclaté. »
Pour le renvoi, il n’a rien dit. Je vais terminer ma prépa à domicile.
Je ne pourrais plus défendre l’honneur de Megane quand les potes de Chris parleront d’elle comme « la meuf qui couche ». Mais c’est sans doute mieux comme ça. Faut que je l’oublie.
Je croyais l’oublier. Mais j’en suis incapable. Elle m’obsède. Son visage, sa voix.
Je la suis partout. Elle ne me voie pas. Une ombre. Voilà ce que je suis pour elle.
Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. Megane. MEGANE
Je veux son odeur partout dans mon lit.
Le cahier me tombe des mains. Mais je me force à le reprendre. Je DOIS savoir. Il le faut.
Chris m’a appelé aujourd’hui. Quand j’ai entendu sa voix, une haine intense m’a brûlé le cœur, et j’ai failli lui raccrocher au nez. Je voulais qu’il oublie mon numéro. Mais il a encore un service à me demander. Pas du latin, cette fois.
« Toi qu’est hyper calé en mythologie, en archéo, tout ça… t’aurais pas une idée de voyage à thème un peu culturel pour moi et Megane ? Je voudrais l’emmener faire un road-trip cet été. Un truc pas trop cher, en France. Je sais que t’es pas français, mais comme t’es au courant de tout… t’as toujours des bons plans, en plus. »
J’ai aussitôt pensé au Manoir. Papa nous a dit qu’on était des hommes, maintenant, et qu’il était temps qu’on participe aux bacchanales. Il veut nous présenter au Cercle. Ça aura lieu au Manoir… en Bourgogne, cette région réputée pour ces villages pittoresques, ses châteaux, ses sources telluriques et ses abbayes mystiques. Je sais que ça plaira à Megane.
J’ai hésité. Si je les fais venir là-bas… il n’y aura pas de retour en arrière possible. Le Cercle, ce ne sont pas des rigolos. Et papa nous l’a dit : « ce sont de véritables sacrifices, qui sont faits lors de ces bacchanales. Des sacrifices humains. Il n’y a que comme ça que le contrat est honoré : le sang doit couler, et les proies doivent souffrir. Il ne faudra pas flancher. Si vous ne vous sentez pas les couilles de le faire, ne venez pas. Je peux vous envoyer en Grèce, aux États-Unis chez les cousins, où vous voulez. Mais c’est des hommes que je veux avec moi cet été, pas des lopettes. Des chasseurs, des guerriers. Je vous ai permis de développer vos talents spéciaux en prévision de ce jour. Pensez à la kryptie des jeunes Spartiates, dans l’ancienne Lacédémonie : ce sera la même chose, et je vous demanderai, comme eux, de faire vos preuves. »
J’ai laissé Chris décider. Et évoqué d’autres circuits possibles : les traces des Lusignan dans le Poitou, les châteaux de la Vézère. Mais Chris s’est arrêté au terme « mystique ».
« Elle aime ce genre de trucs, tout ce qui est un peu mystérieux, ésotérique. »
Oh oui. Ce sera ésotérique, ne t’en fait pas.
Je pense pas que papa les tuera, si je lui dis que c’est des potes de lycée. Il les laissera passer un ou deux jours avec nous, et j’aurais le temps de me présenter à Megane. De lui laisser l’opportunité de choisir, peut-être. Si vraiment elle préfère toujours Christophe… c’est qu’elle n’était pas pour moi, en fin de compte. Mais je sais qu’elle tombera amoureuse de moi, si elle apprend à me connaître vraiment. Parce qu’elle et moi, on est destinés à s’aimer.
Mais il faut trouver un moyen pour qu’ils s’arrêtent chez nous. J’ai dit vaguement à Chris que je serais peut-être dans le coin, mais il a aussitôt rétorqué qu’il n’aurait pas le temps de passer me voir, juste, qu’il m’enverrait des message pour avoir l’itinéraire tous les jours, en temps réel, et savoir où s’arrêter, quoi visiter. Il ne veut pas que je rencontre sa copine. À l’époque, tous ces potes lui ont été présentés, sauf moi. Mais c’est aussi parce que j’étais pas son pote. Il ne m’a jamais considéré comme ça.
Il me voit comme son rival, son ennemi. Mais moi, les ennemis… je les broie.
***
J’ai posé une planche à clous sur le chemin qu’ils doivent emprunter. C’est à deux kilomètres environ de la maison. S’ils veulent trouver de l’aide, ils vont devoir sonner chez nous.
***
Papa ne veut rien entendre.
« Tu les as conduits à nous… espèce d’imprudent stupide ! C’est ton problème, maintenant. À toi de le régler. »
Il a jeté le couteau de chasse sur la table.
« Tue-les. Je veux pas m’en occuper. »
Mais Franck est revenu à ce moment-là. Il a dit qu’il les avait installés au salon, et que « la fille est pas mal ». « Elle pourrait vous plaire, Maître », a-t-il ajouté avec un clin d’œil grivois.
Je me suis jeté sur mon père. Il m’a foutu un coup de poing qui m’a ouvert la lèvre. Je l’ai supplié, j’ai rampé, menacé de me barrer et de tout balancer aux flics : rien à faire. Il est allé au salon les recevoir.
C’est trop tard. J’ai condamné Megane moi-même.
***
J’ai dû tuer Chris. Il m’a supplié de le faire, il avait même l’air soulagé de me voir. Mais, contrairement à ce que j’avais pensé, je n’ai pris aucun plaisir à l’égorger. OK, il m’avait volé Megane sciemment, alors qu’elle m’était destinée, et m’a même proposé de « l’avoir », si je le sortais de là. Il m’a montré son vrai visage, ce dont j’avais fini par me douter. Mais j’ai pas aimé le tuer. Non. J’ai pas aimé. Pendant un court moment, il y a deux ans, j’ai cru que ce type serait mon ami. Sauf qu’un Kyanos ne peut avoir aucun ami. Que des ennemis, et des soumis. Là-dessus, mon père avait bien raison.
***
Megane ne me pardonnera jamais. Elle ne m’aimera jamais. Comme maman. Mais moi aussi, je ne pourrais jamais me pardonner pour ce que je lui ai fait.
La bile me remonte le long de l’œsophage : j’ai à peine le temps de me précipiter aux toilettes pour vomir. Puis je m’écroule, en pleurs, en mordant mon poing pour ne pas hurler.
Damian. C’est lui qui a tout orchestré. C’est à cause de lui que j'ai vécu tout ça !
J’ai envie de crever. Mais je ne dois pas me laisser abattre par ces horribles révélations. Je voulais le tuer, j’y arrivais pas : j’ai maintenant une nouvelle raison, encore meilleure que toutes les autres, de lui planter un couteau dans le cœur.
Je me passe de l’eau sur le visage. Faut que je redescende, que je le trouve. Et que je le tue.
Je sors de la chambre à toute vitesse, laissant sur place les carnets maudits. Les filles ont toutes déserté les lieux, sûrement appelées en bas pour d’autres réjouissances. Je trouve l’atmosphère anormalement calme et lourde, et n’entend plus la musique.
Je me fige, aux aguets, comme un animal pris au piège.
Une haute silhouette apparait dans le couloir, bizarrement plongé dans le noir. Le parfum chaud et épicé à mille euros le millilitre qu’a volé Damian au lycée me parvient aux narines avant même que je ne puisse discerner qui le porte. J’ai pas le temps de faire demi-tour, de m’enfuir.
La main puissante d’Hadès se referme sur mon poignet.
— Monte dans ma chambre, qu’on règle ça entre nous une bonne fois pour toutes, murmure-t-il de sa voix grave. Je baise aussi bien que mon fils, quand je veux, et même mieux.
Je secoue la tête, tire de toutes mes forces.
— Lâche-moi, Vassili, grogné-je. Tu ne me fais plus peur ! Ni aucun effet, contrairement à ce que tu croies.
Son rire sombre envoie des frissons dans le moindre de mes nerfs.
— Vraiment ? On peut devenir amis, alors. Il faut que je te montre la magnifique chienne qu’on vient de m’offrir pour l’accoupler à mes cane corso. Une Dobermann, de pure race.
Némésis !
Je relève les yeux sur lui, horrifiée.
— Comment…
Je rencontre son regard magnétique, si intense, et me sens immédiatement prise par une sensation de lourdeur.
Merde… Non…
— Ton ami le boxeur. Il travaille pour moi… ils travaillent tous pour moi. Allez, viens.
Je le laisse m’entraîner le long du couloir.

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