Chp 33 - Le Démon

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Je n’arrive pas à tenir en place.

Chaque muscle, chaque nerf de mon corps est tendu vers l’étage, vers cette pièce où je sais que Meg est retenue, même si personne ne le dit à voix haute. Qu’est-ce qu’elle trafique, bon sang ? Et mon frère, il est où ? Ça fait un moment que je ne l’ai pas vu. Pourtant, il cherchait papa…

Ce dernier me pose la main sur l’épaule. Un geste de possession, de contrôle. Pas du tout rassurant.

— Damian, viens. Tes futurs beaux-frères a fait le trajet depuis l’Albanie juste pour pouvoir te parler.

Je le suis. Pas le choix.

Les frères Kelmendi nous attendent dans le grand salon. Trois hommes. Vestes en cuir sombre, chemises ouvertes juste ce qu’il faut pour montrer la chaîne en or, les cicatrices, les barbes parfaitement taillées, la certitude d’être intouchables. Leurs regards glissent sur moi comme sur une marchandise qu’on évalue avant achat. Ils échangent un regard, et l’un d’eux hoche la tête, visiblement satisfait.

Qamil, me rappelé-je en visualisant la photo que j’ai exhumée sur le dark net. Le frère aîné, interlocuteur privilégié de leur père, Mehmet.

— Voici mon second fils, dit l’ogre en raffermissant sa prise sur mes épaules. Damianos.

Les Kelmendi sourient, brièvement. Un rictus de loup, qui ne fait bouger que les lèvres, en dévoilant les dents. Le rictus caractéristique des héritiers des anciennes familles : plus un test, un genre de menace, qu’un geste d’amitié.

— Nous sommes honorés, dit le second – Bektash - en hochant la tête. Kyanos est un nom hautement respecté. Notre père est fier de cette alliance.

Alliance. Le mot résonne comme une condamnation.

— Notre sœur est la perle de l’Adriatique, prononce un autre – Adnan - de sa grosse voix. Une vierge douce, belle et pure, telle qu’on ne trouve que parmi les anges du paradis. Elle a grandi loin des tentations de ce monde, dans un environnement privilégié, préservée pour être offerte au futur chef d’un clan comme le nôtre. Notre père s’est senti très honoré lorsque Vassili t’a proposé, toi, Damianos, son héritier.

Ils parlent d’Afrëdita comme d’un trophée. Élevée pour être donnée. Pour sceller un putain de pacte. Je comprends très vite que mon avis, comme le sien, n’a jamais compté dans l’affaire. Qu’il ne comptera jamais. Seuls comptent la famille, l’honneur et la puissance. Nos clans se marient entre eux depuis des centaines de générations. Les femmes, triées sur le volet, écartent les cuisses pour produire de futurs héritiers, qui vont ensuite diriger la famille étendue d’une main de fer et siéger dans leurs réunions de merde, ordonner des assassinats, des trafics en tous genres, décider de la vie et de la mort de gens qui n’ont rien demandé.

L’ogre, qui n’en peut plus de satisfaction, sort le contrat de mariage de l’intérieur de sa veste. Le papier est déjà signé. Par moi. Sous la contrainte d’un odieux chantage.

Les Kelmendi prennent aussi la lettre que j’ai écrite sous la surveillance attentive du patriarche. Un texte creux, poli, mensonger. Ils la glissent dans la poche intérieure d’une veste avec un air satisfait.

— Nous nous reverrons bientôt, beau-frère, dit enfin Qamil.

Evidemment, ils ne restent pas. Père leur propose à manger, mais ils refusent, aussi poliment que fermement. Ils n’ont rien à fêter ici, et ils méprisent profondément les notables pansus qui courent parmi les filles de joie, sous les plafonds en stuc. Ils repartent comme ils sont venus, sûrs d’eux, dédaigneux, déjà vainqueurs.

Mon père me jette un regard en biais.

— Raccompagne-les, ordonne-t-il à voix basse.

Pas le choix. Je jette un dernier regard à l’étage, en vain… Megane va devoir attendre.

Dehors, sur le parvis, l’air est froid. Leurs voitures de sport patientent, moteurs allumés, plaques albanaises luisant sous les lanternes. Les frères Kelmendi montent dans les véhicules ouverts par leurs hommes de main, me jettent un dernier regard, puis disparaissent dans la nuit.

Je reste là une seconde de trop. Et quand je retourne dans le vestibule, mon père a disparu.

Il a filé, putain. Droit à l’étage, j’imagine !

Mon cœur accélère. Pris par un étrange pressentiment, je monte l’escalier deux par deux.

Sa chambre – une suite monumentale – est au troisième étage. Mais avant de l’affronter, je dois voir Dimitri. Le prévenir, statuer les choses avec lui. Parce que je vais tuer papa. Aujourd’hui, maintenant. Je suis obligé de le mettre au courant.

La porte de la chambre de Michail est entrouverte.

— Michail ? T’es où ? Faut que je te parle.

L’odeur me prend à la gorge. Métallique. Suffocante.

Putain… c’est quoi…

Mais je connais ce parfum douceâtre. Je le connais trop bien. Je l’ai senti, quoi ? Des centaines ? Des milliers de fois ?

Et aujourd’hui, c’est dans la piaule de mon frère que je le sens.

Non. Non. Non…

Michail.

Mon grand frère.

Je pousse un glapissement de détresse en apercevant ses jambes. Je reconnais même pas ma voix. Je me jette sur lui, tente de le soulever. Ce qu’il est lourd, putain.

Quelque chose me heurte. D’autres pieds.

Dimitri. Il est avec lui.

Deux corps côte à côte, figés dans une mise en scène obscène, punitive. La vengeance de l’honneur. La signature des Kelmendi. Je pense à leurs sourires carnassiers. À leur fierté froide. À leur silence.

« Nous nous reverrons bientôt, beau-frère. »

Putain de merde.

Je sors mon flingue de mon pantalon, décroche la sécurité, ouvre la fenêtre d’un geste brutal, vise la nuit. Mais c’est trop tard. Ils sont déjà loin. Intouchables.

Je laisse tomber mon bras, soudain très las.

Mon frère… merde, mon frère…

C’était le seul qui me comprenait. Surtout, le seul qui m’aimait.

Je décroche son corps rigide. Son poids me surprend. Il est déjà froid. Je le serre contre moi. Je pleure sans bruit, comme un gosse, le visage enfoui contre son épaule.

Un bruit de papier froissé me tire de ma stupeur.

Une lettre.

Damian,

Si tu lis ceci, c’est que je n’ai pas eu le courage de te parler une dernière fois. Mais je t’ai dit l’essentiel. Le plus important. Enfin, presque tout.

Je n’y arrive plus. Chaque nuit, je vois leurs visages. Ceux que j’ai soignés pour qu’ils puissent continuer à tuer. Ceux que je n’ai pas sauvés parce que ce n’était pas « utile ». Et toutes ces malheureuses qu’on a offertes à des dieux qui n’existent pas.

J’ai fait trop de choses horribles pour la famille. Trop de crimes pour laver le sang avec des larmes d’excuse.

Je n’ai jamais su partir. Ni trahir. Je suis resté, comme Père le voulait. Comme le devoir me le commandait.

Maman disait qu’elle coulait dans nos veines, cette malédiction. Qu’on ne pouvait que composer avec, choisir comment l’affronter.

Notre mère, je veux la regarder en face. La tête haute. Dans l’autre-monde. Malgré ce que j’ai fait, et ce que je suis. C’est pareil pour Dimitri. Sa famille a appris… et ils l’ont condamné à mort. Son cousin, Qamil, lui a donné l’ordre d’exécution tout à l’heure. Dès qu’il remet les pieds en Albanie, il est fini. Tu sais comment ils tuent ceux qui commettent ce « crime », j’imagine. Toi qui sais toujours tout… Alors j’ai décidé de partir avec lui, selon NOS règles.

Père ne m’a jamais compris. Il ne le fera jamais de mon vivant. Peut-être que mort, il acceptera enfin qui je suis.

Je t’en supplie : continue d’agir en accord avec ce que tu es, ce que tu crois important. Si tu l’aimes vraiment, protège Megane. Protège votre amour. Ne succombe pas à la noirceur, aux ténèbres. Offrez-vous la chance de sortir de ce cycle. Laisse-le finir ici.

Je t’aime.

Ton grand frère, Michail

Mon rugissement fait trembler les murs.

Je dévale les escaliers, le flingue à la main.

— OÙ EST MON PÈRE ?

Les visages se figent. Quelqu’un balbutie. Je crois que c’est le vieux pervers en frac qui matait le cul de Megane.

— Il… il est monté à l’étage. Avec une fille…

Quelque chose se brise définitivement en moi.

— DEHORS ! hurlé-je en agitant mon arme. TOUS !

Les invités restent un moment immobiles. Certains couples se figent dans des positions grotesques, les musiciens laissent échapper une note dissonante. Alors je balance une table chargée de flûtes de champagne, et je tire dans les miroirs qui me renvoient l’image grotesque de cette putain de pantomime. Puis, soudain, la panique éclate.

Les gens hurlent, fuient. Les voitures quittent la cour dans un chaos de moteurs, de pneus qui crissent et de phares hystériques.

C’est ça, fuyez. Comme les moutons que vous êtes. Laissez les loups régler leurs affaires entre eux.

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