Le Manoir - 17

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— C’est l’heure.

Le nouveau Minotaure ouvre ma cage. Ce n’est ni Thanatos, ni Hadès, encore moins Damian qui vient me chercher pour mon dernier voyage. Mais ce nouveau majordome que je ne connais pas, et qui, je le sais, me déteste.

Je jette un dernier regard à cette cellule que j’ai tant haïe. Pourtant, aujourd’hui, je donnerai tout pour pouvoir y passer un autre nuit. Tout pour ne pas mourir. Le Minotaure trouve que je mets trop de temps à sortir, et il fait claquer le fouet qu’il porte à la ceinture, sanglé sur son tablier de cuir.

— Ne traîne pas, catin ! On ne fait pas attendre l’archonte.

« Catin ». C’est comme ça qu’il m’appelle depuis son arrivée. C’est mon identité, désormais. Catin. Ce que je n’ai jamais choisi d’être. Une étiquette qu’on m’a imposée.

Je suis amenée directement en haut. Plus tôt, dans la journée, le Minotaure m’a douchée au jet. Il m’a demandé de m’agripper aux barreaux et de me baisser pour pouvoir me laver longuement le fondement, et m’a enfoncé la canule entre les fesses comme l’ancien Minotaure le faisait avant les visites d’Hadès. Cela m’avait redonné une lueur d’espoir : si Hadès descendait me voir, j’avais une chance de le faire changer d’avis. Mais il n’est pas venu. Je devine que je vais être violée ce soir, probablement par toute l’assemblée, attachée au taureau d’or. Avant qu’on ne me tue. Mais cela ne suffira pas à faire flancher Hadès. Si j’avais été seule avec lui, pour une dernière entrevue…

Non. C’est mieux comme ça. Ainsi, ton cauchemar prendre fin.

Sois forte, dit mon cœur. J’ai vu pire que ça.

Damian. Est-ce qu’il pense à moi, là-bas, au pays des neiges ? Ou m’a-t-il déjà oubliée, comme toutes les « biches » qu’il a vu assassiner ? J’aurais aimé le revoir au moins une dernière fois, avant de mourir. Pouvoir me plonger dans son regard bleu, si apaisant. Me cramponner à lui, à sa voix douce et grave, son odeur familière qui me rassure tant, évoquant pour moi la maison, un autre monde, loin d’ici. Mais il a renoncé, et m’a abandonné.

Le Minotaure me conduit dans un premier salon, où je retrouve les autres filles : Kitty, Lydie, Roxie, et une autre, une nouvelle, une brune qui a hurlé pendant trois jours sans discontinuer quand on l’a amené. J’aurais aimé pouvoir la prévenir, mais je n’en ai pas eu l’occasion, et maintenant, elle ne parle plus. On lui a enlevé sa langue depuis peu, et sa bouche est encore tuméfiée.

Si Damian avait encore été là, peut-être qu’il aurait pu… Mais Damian n’a aidé ni Kitty, ni Lydie, ni Roxie. Uniquement moi. Et ensuite, il est parti, laissant cette nouvelle fille aux prises avec la colère d’Hadès, et moi, seule pour affronter la mort.

Non. Je ne suis pas seule. Ces filles vont mourir avec moi. Dans d’atroces souffrances.

Thanatos nous rejoint. Il porte une veste brodée crème à col haut qui lui donne fière allure, et ses cheveux presque blancs sont brossés en arrière. La nouvelle fille lui jette un regard vindicatif, mais il l’ignore.

— Bon, il y a du nouveau, annonce-t-il de sa voix basse et posée. Vous allez être sacrifiées avec le kriss malais, le poignard de cérémonie du Cercle. Et c’est l’archonte lui-même qui tiendra la lame : il va vous extraire le cœur et le consommer alors que vous serez encore vivantes. J’ai donc décidé de changer de méthode.

Il sort une petite boîte en nacre de sa poche. Un pilulier.

— Du cyanure. Et un puissant narcoleptique, utilisé notamment pour endormir des fauves dans les zoos. C’est la pilule blanche. Prenez-la en premier. Puis, au bout de cinq minutes environ, la bleue. C’est tout ce que je peux faire. Bonne chance : on se revoie tous au banquet de l’Érèbe, ce soir ou demain, de toute façon.

Après avoir distribué une pilule de chaque couleur à tout le monde, il nous laisse là.

Kitty prend les siennes immédiatement, sans la moindre hésitation. C’est celle qui se trouve ici depuis le plus longtemps. J’échange un long regard avec elle, et j’y lis ce que mille mots n’auraient pas pu dire. Lydie, elle, hésite un peu. Mais en voyant la résolution de Kitty, elle ne tarde pas à l’imiter. Elle sait qu’on aura peut-être d’autre opportunité. Restent Roxie et la nouvelle, dont je ne connais pas le nom, car ni Hadès ni Damian n’ont eu l’occasion de me le dire : Damian parce qu’il n’est plus là, Hadès parce qu’il n’a pas estimé important de m’apprendre le surnom qu’il donnait à son nouveau jouet. On se regarde toutes, dans une connivence silencieuse. Et finalement, Roxie saute le pas. Elle avale les pilules.

Seule la brune, la nouvelle, ne peut s’y résoudre. Elle respire bruyamment, sa poitrine se soulevant de manière sporadique comme seul témoin de sa détresse. Je lui prends la main.

— Je vais pas la prendre, murmuré-je. Je veux rester consciente jusqu’au bout, au cas où j’aurais une petite chance de le tuer !

Elle me regarde, hagarde. Puis, comme dans un geste de défi ultime, elle les gobe. Immédiatement, son visage se détend. Elle a pris sa décision.

— Si j’y arrive… leur dis-je à toutes. Je vous vengerai.

On se prend toutes la main, en cercle. On reste là pendant un moment, jusqu’à ce que les paupières deviennent lourdes, que les jambes s’affaissent.

Lorsque le Minotaure arrive pour nous chercher, Kitty est déjà morte. Les autres, il est obligé de les porter, une à une, jusqu’à la salle de cérémonie.

Moi, j’avance la tête haute. J’ai décidé de me battre jusqu’au bout.

*

C’est la première fois que je pénètre dans la grande salle où ont lieu les cérémonies. Je l’ai aperçue, mais jusqu’ici, j’y ai toujours échappé.

Une assemblée silencieuse nous y attend, massée autour de l’imposant taureau d’or. Capes rouge sang, capuches, masques démoniaques. Il n’y a pas de musique aujourd’hui, et une atmosphère mortuaire flotte dans l’air, comme une sorte de suspension urgente. Hadès se tient au centre, reconnaissable à sa grande silhouette. C’est le seul qui ne porte pas de masque. Je me croyais forte, résolue. Mais en le voyant, ses cheveux longs noirs, sa barbe et ses yeux bleus, si semblables, finalement, à ceux de Damian, je comprends que je m’étais fourvoyée. Je ne vais pas réussir à lui tenir tête, à partir dans un ultime défi, un baroud d’honneur. Je vais mourir en suppliant, dans la douleur, le cœur transpercé, et doublement brisé par la trahison du père et du fils.

Je pensais qu’ils m’aimaient, tous les deux, à leur façon. Que j’étais importante pour eux.

Mais les démons sont incapables d’aimer. Et ce constat me fait plus mal encore que la perspective de ce qui va m’arriver.

Je n’ai aucune valeur. Pour personne. Je ne suis que de la viande, destinée à pourrir ici.

Le Minotaure dépose le corps de Kitty sur l’autel devant la statue du diabolique bovin.

— Morte, Grand Maître, annonce-t-il.

D’un signe de tête, le visage fermé, Hadès lui ordonne de disposer du corps de Kitty.

On amène ensuite Lydie. Elle est déposée sur l’autel, la bouche ouverte, la tête molle. Elle ne tressaute même pas lorsque le couteau s’abat sur elle : une arme terrifiante, à la lame ondulée, à la poignée d’os. Le kriss malais. Au bord du malaise, je vois Hadès extraire son cœur de sa cage thoracique, l’examiner. Lorsqu’il remarque qu’il ne bat plus, il se tourne vers son fils, qui attend sur le côté, les bras croisés.

— Toutes ces filles sont mortes. Tu as quelque chose à me dire ?

Michail garde le silence. Son père soupire, et se tourne vers le Minotaure.

— Débarrasse-moi d’elles. On ne sacrifie de viande froide aux dieux.

Et, pour la première fois depuis que je suis entrée dans la pièce, il se tourne vers moi. Tend la main, paume vers le haut.

— Viens, Megane.

Mon cœur se fige.

Ça y est. C’est la fin.

Je voudrais résister, mais j’en suis incapable. Mes jambes bougent d’elles-mêmes. Et je m’avance vers lui, comme une automate, prisonnière de son regard si magnétique.

Je pose ma main dans la sienne, si grande. Il la referme, et m’aide à monter sur l’autel, presque prévenant. M’aide à m’allonger sur le dos. Puis, doucement, il amène mes bras au-dessus de ma tête. Très vite, je sens une poigne un peu plus brutale nouer hâtivement un lacet autour de mes poignets. Le Minotaure, qui accomplit son office. Je suis attachée au taureau d’or, incapable de me défendre.

Hadès laisse glisser ses yeux sur mon corps entier. Il ne sourit pas. Son visage est fermé, plus dur qu’un masque.

— J’aurais aimé te prendre une dernière fois, murmure-t-il en se penchant vers mon oreille, sans que les autres puissent l’entendre. Mais la chair est faible. Et tu dois mourir ce soir.

Il se redresse, s’éloigne de moi. Je sens mes yeux s’emplir de larmes.

— Pitié… ne me tue pas, supplié-je d’une toute petite voix. Je t’aime !

Sa mâchoire tressaille.

— Je sais, dit-il, caressant ma joue du revers de sa main.

Puis il relève les yeux sur son bourreau, et son regard redevient polaire.

— Bâillonne-la.

Un mord de cuir me cisaille la bouche, alors que le Minotaure obéit à son maître. Je sanglote, secoue la tête. En vain. Hadès ne me regarde plus, ne me touche plus. Il me laisse mourir seule, ici, sur cette table.

Il lève le couteau. Le poignard à la lame ondulée, qui doit faire si mal.

— Adieu, Megane. On se reverra en Enfer.

Je voudrais fermer les yeux. Mais j’en suis incapable. Je suis prisonnière du regard d’Hadès, dur et brillant, qui est rivé sur moi. Si semblable à celui de Damian. Mon cœur bat si fort qu’il manque de sortir de ma cage thoracique. Ce qui va arriver dans moins d’une seconde…

Non. Non. Je ne veux pas mourir. J’ai le droit de vivre, c’est injuste, c’est…

— ATTENDS !

Le temps se fige, mon cœur s’arrête de battre.

Cette voix… c’est celle de Damian.

Et la main qui arrête le couteau, bloquant l’avant-bras de son père, lui appartient aussi.

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