Le Manoir - 18

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— Damianos, murmure Hadès, le poignard levé. Qu’est-ce que tu fais là ? Je ne t’ai pas autorisé à revenir, il me semble !

Damian s’avance, les sourcils froncés. Il y a quelque chose sur son visage, que je n’ai jamais vu. Un genre de résolution nouvelle. Le revoir fait battre mon cœur plus vite, mais il ne me regarde pas.

— Je ne pouvais pas rater la dernière bacchanale, Père, dit-il en se positionnant à côté de lui.

Hadès fronce les sourcils.

— Tu interrompt la cérémonie. Qu’est-ce que tu veux ?

Damian coule un regard froid sur moi.

— Je veux la tuer moi-même.

Hadès le regarde en silence. Damian se lance dans une grande explication en grec moderne, que je n’arrive pas à suivre. Mais je vois la haine sur son visage. Et je comprends qu’il m’en veut. Pour quelque chose que je ne sais pas.

Est-ce parce que je l’ai rejeté, quand il m’a avoué que c’était lui qui avait tué Chris… j’ai envie de lui dire que je lui pardonne, que je suis même soulagée de savoir qu’il a mis fin à ses souffrances. Que je le crois, quand il dit qu’il ne voulait pas le faire. Mais pourquoi me regarde-t-il ainsi, avec un air si froid ?

— Très bien, finit par dire Hadès dans son français râpeux. Effectivement. Rire d’un Kyanos, au moment où il se montre le plus vulnérable, c’est impardonnable. Tue cette petite putain. C’est un bon entraînement, pour toi.

Mais de quoi il parle ? Je n’ai jamais ri de Damian. C’était mon ami, mon seul soutien. Je pensais même avoir des sentiments pour lui…

Il tend son horrible couteau ondulé à Damian. Ce dernier le prend, s’approche de moi. Je ne reconnais plus son visage. Son père lui amène un horrible masque, avec des cornes. Un masque de démon doré. Damian le rabat sur son visage. Et il devient quelqu’un d’autre.

— Je vais t’ouvrir le ventre avant de t’ouvrir la cage thoracique, murmure-t-il à mon attention. Pour te punir d’avoir ri de moi. Pour te punir de m’avoir préféré un autre, alors que je t’offrais mon cœur ! Tu vas devoir me céder le tien, et je vais le dévorer.

Je secoue la tête, tente de protester, de lui dire que je n’ai jamais « ri » de lui. Mais je ne peux pas parler.

Damian lève le couteau. Mon cœur bat très fort, mes yeux sont mouillés de larmes.

Damian… non…

Mais au moment de l’abattre, Damian dévie son bras. La lame du kriss coupe la corde qui relie mes poignets au taureau. Et, d’un coup de pied, il renverse le brasero.

Tout de suite, les flammes s’élèvent, avec un énorme « woush » qui me glace les sangs. Un homme en cape rouge, touché par le départ de feu, s’embrase comme une torche. Hurlements. Vassili se redresse, les yeux fous.

— Damianos ! gronde-t-il. Qu’as-tu fait !

Damian ne l’écoute pas. Il m’aide à me relever de la table, arrache son manteau et le jette sur mes épaules.

— Cours ! chuinte-t-il. Ne t’arrête pas. Allez !

Sa voix rauque et impérieuse me sort de ma stupeur. Je me fraye un chemin dans la panique ambiante, au milieu des cris, des gens qui fuient, des bacchantes qui tournent sur eux-même comme des bougies fumantes en cherchant la sortie. Je vois Thanatos dans un coin, qui saisit un extincteur et tente de maîtriser le feu. Mais les flammes rampent sur le plafond, les rideaux. Les bouteilles qui attendent sur la grande table de banquet explosent. Puis Hadès me voit, et verrouille son regard de tueur sur moi.

— Tu ne t’échapperas pas, grogne-t-il, dents et poings serrées, en se dirigeant vers moi.

Il pousse un mec en feu sans même le regarder, dégage une chaise qui le gène d’un coup de pied. Il a le kriss dans la main. Mais Damian lui saute dessus par derrière. Les deux s’empoignent, roulent sur une table.

— Fuis, Megane ! hurle Damian. Vite !

C’est le chaos.

Je cours dans les couloirs, cherchant la sortie. Un bizarre et malvenu reflexe grégaire me pousse à me réfugier dans le sous-sol froid et calme du Manoir. Mais je me fige à l’entrée de l’escalier.

Non. Non. Ce n’est pas là où je dois aller.

Je continue à errer, à courir. Je croise un homme qui supplie : mon visage, je n’ai plus de visage. Et effectivement, son visage coule comme un mauvais masque coréen. Je l’ignore, le dépasse et atterris dans la cuisine.

La cuisine. C’est par là qu’on est entrés. Le majordome, Franck – qu’il brûle en Enfer – nous a ouvert. Puis conduits au petit salon. Il y a une porte vitrée, qui donne sur l’arrière de la maison… avec le jardin à étage de derrière, puis la grande allée, bordée de chênes, qui mène jusqu’aux champs, puis à la route.

Il faut que j’atteigne cette route. C’est ma seule chance.

Je me jette sur la porte vitrée. Même en cassant un carreau, ils sont trop petits pour que je puisse passer, et je ne peux pas l’ouvrir sans la clé, qui est absente. Elle doit être dans la poche du Minotaure…

Le Minotaure. Il était en cape de cérémonie, lui aussi. Et sa livrée de pingouin, celle qu’il met pour jouer son rôle de majordome, est juste là, accrochée sur une paterre.

C’est ma chance. Je plonge ma main dedans. J’y trouve une petite clé. Je la plonge dans la serrure, fébrile : c’est la bonne.

Merci, mon dieu.

La porte s’ouvre en grinçant.

Et je m’élance dehors, dans la nuit fraîche de l’été.

J’ai déjà atteint le dernier étage des jardins lorsqu’un long hululement, lugubre et inhumain, retentit.

Un putain de cor de chasse.

J’entends les molosses avant de les voir. Leurs grognements, leurs aboiements. Les chiens dont m’a parlé Damian… les trois cane corso de son père. Cerbère, le chien à trois têtes de Hadès…

J’accélère, sans laisser la peur me paralyser. Il faut que je me sorte de là. Je le dois. Pour les filles. Pour Chris. Je dois témoigner. Je dois me venger. Je dois…

Ils sont là. Silhouettes noires aux yeux rouges, brûlant dans la nuit. L’éclat blanc de leurs crocs.

Mes jambes me portent comme des ailes. Moi qui était nulle en sport à l’école, je n’ai jamais couru aussi vite de ma vie. Mes pieds sont en sang, mes poumons me brûlent. Mais la route est juste là. Je sais que les chiens se rapprochent de plus en plus, mais il y a encore un espoir. Perdre une seconde, c’est mourir. Se retourner pour regarder, c’est mourir. Écouter la douleur, c’est mourir.

Le souffle chaud de l’un des chiens sur mon mollet. Dans un ultime sursaut, je lui jette la veste de Damian. Il s’arrête pour la réduire en pièces. Je ne m’arrête pas pour vérifier, attendre qu’il est humé l’odeur familière et abandonné son leurre. Je cours, je vole.

L’asphalte sous mes pieds. Enfin.

Et une lueur d’espoir – enfin – dans la nuit.

Je me jette droit devant. Sans réfléchir. De toute façon, les chiens m’auront bientôt rattrapée. Plutôt mourir comme ça, à deux doigts de la normalité, de la liberté.

Le capot de la voiture, qui ne roulait pas très vite, me projette quelques mètres plus loin. Avant de perdre connaissance, je vois les six yeux des chiens dans le noir, qui se font figés à quelques mètres de moi, comme si une barrière invisible les avait arrêtés. Ils ne vont pas sur la route. Derrière eux, très loin, le Manoir brûle, comme un lointain écho de cette peinture sinistre et magnifique que j’avais vu dans le petit salon le premier soir, au-dessus de la cheminée.

C’est cette nuit-là – la dernière au Manoir - que je devenue quelqu’un d’autre.

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