Prologue : L'Asile

11 minutes de lecture

15 septembre 2020, Grächen, Suisse

18h


La brume noie toute la vallée. Les sapins, les ravins, les hautes cimes blanches au loin. Quand je regarde par la fenêtre, j'ai l'impression d'être en Transylvanie. Un juste retour aux sources, j'imagine.

Je baisse les yeux sur le livre que j'ai emprunté à la bibliothèque de cette prison de luxe. Un truc sur Vlad Tepes, dit « L'Empaleur », le prince de Valachie qui a inspiré Dracula. Juste après la page de garde, il y a un portrait de lui. Avec ses longs cheveux bruns et bouclés, sa barbe, son regard impitoyable et son élégance froide, ce tyran sanguinaire des temps anciens ressemble à mon père. Celui qui m'a envoyé là. Celui dont j'ai juré de me venger. Un jour, quand je sortirai.

J'arrache la page et la froisse, avant de la jeter dans la poubelle. C'est également ce que je fais de toutes ses lettres. Je ne lis que celles de mon frère, Michail. Il me dit que tout va bien, que je lui manque et qu'il a hâte que je rentre à la maison. Quelle maison ? Cette famille dysfonctionnelle ? J'ai pas de maison. Ni en France, ni en Grèce, ni en Roumanie, ni ailleurs. Je suis un éternel étranger, comme Dionysos. Je parle sept langues couramment, et j'ai vécu à Athènes, Milos, Paris, Bucarest, Sydney et Istanbul, au gré des pérégrinations de mes parents. Mais je ne me sens chez moi nulle part. La seule fois où j'ai senti que je l'étais, c'était ces après-midi à la bibliothèque, lorsque je la regardais travailler comme si elle était seule au monde. Elle. La fille dont l'impossibilité m'a ôté toute envie de vivre.

La porte s'ouvre. Ici, les soignants rentrent comme ils veulent, sans se préoccuper de notre consentement. Ils disent que c'est pour prévenir les tentatives de suicide.

— Damian ? C'est l'heure de manger, me prévient Andrea, le chef de l'aile.

— J'ai pas faim, réponds-je.

— Faut que tu manges, mon p'tit gars. T'es maigre comme un coucou.

Je retiens un sourire. Il se fout de moi, en plus.

— Ça va, j'ai des réserves.

L'infirmier ne rigole pas à ma blague.

— Nan, t'en as aucune. Si tu ne fais pas l'effort d'avaler un truc ce soir, je t'attache sur ce lit et je te fous un tuyau dans la bouche pour te nourrir comme une oie qu'on gave. Allez, dépêche-toi !

Je sais bien qu'ils n'ont pas le droit de faire ça. Y a que des gosses de riche, ici. Des fils et des filles de millionnaires venus de toute l'Europe, que leur famille a enfermé ici pour un temps plus ou moins long. Certains ont un vrai pet au casque, c'est vrai – et j'en fais partie. Mais la plupart sont des mecs comme les autres, et aucun infirmier n'oserait les malmener plus qu'en les forçant à ingérer leur infâme bouffe alpine.

Je rabats ma capuche sur ma tête, enfile une paire de claquettes en plastique et me dirige vers le couloir, les mains dans les poches. C'est assez joli, ici, finalement. Des couloirs lambrissés avec des photos de montagne et de bouquetins, comme dans un chalet cossu. Je baisse la tête devant le miroir immense qui jouxte la salle à manger – un vrai piège – et pousse la porte. La plupart de mes condisciples sont déjà à table. J'ignore la grimace de Jonas, le fils d'un gros magnat de la tech venu se débarrasser d'une addiction au porno. Ce qui ne sert à rien, vu que personne ne peut nous empêcher de consulter nos smartphones.

Je cherche le coin le plus éloigné, le moins éclairé, pour me poser en attendant que ça passe et qu'on nous autorise enfin à retourner dans nos chambres.

Colchester Bantham me fait un signe timide pour que je m'assoie à côté d'elle. Elle est installée loin des autres, et y a pas d'autre place libre, de toute façon. Alors je me pose à sa gauche.

— Salut, Damian, murmure-t-elle. Ça fait longtemps qu'on ne t'a pas vu. J'espère qu'ils ne t'avaient pas mis en isolement...

— Non. Je voulais pas sortir de ma chambre, c'est tout. J'ai besoin de dormir, pendant la journée, et j'aime pas leur bouffe de merde.

— Je comprends ça, dit-elle en repoussant sa masse de boucles sur le côté.

Colchester est la fille d'une célébrité, une star du rock des années 90 qui vit à Los Angeles. Elle est venue ici pour se désintoxiquer de la cocaïne, et s'éloigner de certaines fréquentations. C'est une fille plutôt solitaire, introvertie, et c'est sans doute pour ça qu'elle s'est collée à moi dès son arrivée, un peu comme une gamine perdue qui ne lâche pas sa peluche. Je la laisse faire. Elle parle peu, elle est discrète, et, en règle générale, ne me dérange pas.

Les infirmiers arrivent avec leurs chariots. Ça va encore être du fromage suisse et des röstis, avec de la charcuterie... ils ne bouffent que ça, ici. Jamais de viande grillée, de légumes, de tomates ou d'aubergines. Pas d'huile d'olive, que du beurre. Et le pain est dégueulasse.

Je passe ma main sur ma joue, machinalement, alors qu'ils servent le ravito. Ça fait trois jours que je ne me suis pas rasé : je me suis coupé méchamment, la dernière fois. Pas facile de faire ça sans miroir, et j'ai demandé à ce qu'on les vire tous de ma chambre. Le psy a obtempéré : on ne contrarie pas les manies des dingos, ici. En échange, je dois me coucher tous les deux jours dans son canapé qui grince et lui expliquer pourquoi je ne supporte pas les miroirs. Une fois, j'ai eu le malheur de lui parler de mon père. Depuis, il croit détenir la clé de l'énigme : « c'est votre père que vous voyez quand vous vous regardez dans une glace, Damian ? » Alors que c'est bien pire que ça. Ce que je vois... s'il le voyait, il hurlerait aussi.

La bonne nouvelle, c'est que je ne sens plus mes boutons. Je devrais en avoir plein, pourtant, avec cette boustifaille hyper grasse avec laquelle on nous gave ici. Sans compter que je ne vais plus chez le dermato. Mais ils ont disparu. Je pourrais demander à Colchester, mais je trouve que ça craint de poser des questions à une fille sur son physique, pour un mec... et j'ai peur qu'elle me sorte le même « Je te trouve très beau, Damian » qu'elle m'a lâché il y a quelques semaines. Si y a un truc que je déteste encore plus que l'acné, c'est la pitié. Je préfère qu'elle la garde pour elle.

Mon téléphone se met à vibrer. Je baisse les yeux dessus. Et mon cœur s'arrête de battre.

Lui.

Pourquoi il me contacte maintenant ?

— Qu'est-ce qui se passe, Damian ? me demande Colchester en posant sa main fine sur mon avant-bras, pas loin des protections de poignet de tennis que je porte non-stop.

Je regarde brièvement autour de moi, nerveux. Je sens déjà la sueur couler sur ma nuque, comme une main glacée qui descendrait le long de mon dos.

— Rien, mens-je en me mordant la lèvre. Me touche pas, par contre.

Elle retire précipitamment sa main.

— Pardon... j'avais oublié, souffle-t-elle en jetant un coup d'œil rapide sur mes poignets.

Mais je ne fais déjà plus attention à elle. Toute mon attention est dirigée vers ce nom qui vient de s'afficher sur mon téléphone, me ramenant brutalement deux ans en arrière. Juste avant que je sois interné dans cet asile de fous...

Qu'est-ce qu'il veut ? Il dit quoi, ce texto ? J'ose pas le regarder. Est-ce qu'il va me parler d'elle ? La dernière fois que j'ai checké, ils étaient encore ensemble. Heureux comme un couple de cygnes... Qu'est-ce qu'elle devient ?

La curiosité est la plus forte. J'ouvre le message. Il me saute carrément aux yeux.

Salut, ça roule ? J'ai appris que t'avais dû quitter la prépa précipitamment. Pas cool... Je te contacte pour te demander un service. Tu te souviens de ce circuit en Bourgogne dont tu m'avais parlé ? J'aimerais bien le faire cet été avec...

J'éteins le téléphone.

Je peux pas voir son nom. Pas comme ça.

— Ça a vraiment pas l'air d'aller, insiste Colchester. Tu veux que j'appelle un infirmier ?

Je secoue la tête.

— Pas la peine. Je crois que je vais juste... retourner dans ma chambre.

Il est encore avec elle. Deux ans après... putain.

Je me lève. Dans ma hâte de fuir cette salle hostile, je renverse la chaise. Quelques rires fusent, provenant de la table de Jonas, cette grande gueule que je peux pas piffrer.

Faut que je dégage d'ici.

La lumière est éblouissante, et me fait cligner des yeux. L'odeur lourde du fromage me donne la nausée. Je sens un début de panique monter et ma gorge se rétrécir, avec l'impression que mon sang est en train de bouillir. Et la rage. L'ancienne, éternelle rage.

C'est pas bon. Pas bon du tout.

Heureusement, les infirmiers sont repartis en cuisine. Je peux me barrer sans répondre à leurs questions. Celles d'Andrea, notamment, qui insiste sous lourdement pour me faire bouffer leur putain de fromage suisse.

Mais Jonas, au moment où je passe devant sa table, me bloque la route.

Je relève les yeux sur lui. Contrairement à beaucoup de mecs, il fait ma taille : un bon mètre quatre-vingt-cinq. Mais je dois peser nettement plus lourd que lui.

— Où tu vas, Dracula ? lâche-t-il de sa déplaisante voix nasale. Ça te plaît pas, le menu ? Pas assez sanglant pour tes canines ?

Ses potes éclatent de rire. Leurs gloussements joyeux, la présence de gonzesses avec eux, me renvoie deux ans plus tôt, quand celui que je prenais pour mon seul ami et sa bande se sont foutus de mon accent balkanique, revenu au pire moment, parce que je me trouvais face à la fille dont j'étais secrètement amoureux depuis des mois. La fille qu'il m'a volée, en étant plus rapide, plus audacieux que moi.

Non. Pas « volée ». Elle ne savait même pas que t'existais. Et jamais elle se serait intéressée à toi, avec ton acné et ton gras double. Accent grec ou pas. Elle l'a choisi lui, c'est tout.

— Alors, le vampire ? T'as perdu ta langue ?

Dracula. Le Vampire. C'est mon surnom, ici. Parce que je dors pendant la journée, que je suis à moitié roumain, que j'évite les miroirs et que j'ai des canines en meilleur état que la moyenne des gens.

Ce qu'ils ne savent pas, c'est que je viens vraiment d'une lignée de démons. Des hommes voués au Mal, en qui coule un ichor noir et maudit. Et qu'on a essayé de me tuer à cause de ça – deux fois. La seconde, c'était ma propre mère.

— Non, j'ai pas eu assez de sang, en effet, réponds-je à Jonas. Mais si tu dégages pas de mon chemin tout de suite, y en aura. J'ai la migraine, et je veux aller me coucher.

— Oh ! Le petit vampire a la migraine, se moque Jonas avec une voix de fausset. Voyez-vous ça, le pauvre... tu veux qu'on te borde ?

Putain. Mais que ce mec est con...

Tant pis pour lui. Je suis pas un mec patient. Surtout pas dans ces conditions, avec ce mal de tête lancinant.

— Tu sais pourquoi je suis là, Jonas ? lui demandé-je en repoussant en arrière la mèche de cheveux qui vient de tomber sur mon front.

— Parce que t'es un type super bizarre ? Ou que t'es une tapette qui s'est ouvert les veines ?

Je secoue la tête.

— C'est pas suffisant pour envoyer quelqu'un en HP. Si on m'a mis là, c'est à cause de ce que j'ai fait à des connards dans ton genre.

— Bouh, j'ai peur ! minaude ce débile. Et t'as fait quoi ?

— Ça.

Je lui attrape l'arrière de la tête, et lui fracasse sa sale face sur la table. Avant que ses potes ne puissent réagir, j'attrape la fourchette qui traîne là et la plante en plein milieu de sa main. Son hurlement me calme. Un peu.

— Putain ! s'époumonne Jonas. Tu m'as pété le nez ! Tu m'as pété le nez et broyé la main, espèce de malade !

— Je t'avais prévenu, grondé-je en le saisissant par le col de son polo Ralph Lauren.

Les infirmiers débarquent enfin. Toujours un train de retard, ces types.

— Damian, lâche-le ! m'ordonne Andrea.

Je laisse retomber Jonas par terre. Ma main est rouge du sang qui a coulé de son nez explosé. Je le goûte du bout du doigt.

Dégueulasse.

Regards choqués, murmures effrayés. Même les infirmiers restent bouche bée. C'était pareil au lycée, la fameuse journée où je me suis fait virer.

Je les dépasse et sors de la salle. Après un petit temps de stupéfaction – ce qui rend les fous vraiment dangereux, c'est leur capacité à exploser sans crier gare -, ils décident de réagir et me courent après. Je m'engouffre dans ma piaule, leur referme la porte au nez. Je vois le visage furax d'Andrea par la petite fenêtre, qui agite son passe devant moi.

— Je vais ouvrir cette foutue porte, Damian ! Et cette fois, je te jure que je vais te sangler dans ton lit si tu te calmes pas tout de suite !

Je lui fais un doigt d'honneur, et recule vers la fenêtre. Je vais la péter avec la chaise, escalader jusqu'en bas. Je veux plus rester ici une minute de plus. Pas maintenant que je sais que...

Mais il y a quelqu'un devant mon bureau, en train de feuilleter le bouquin sur Dracula. Une haute silhouette en costume sombre, avec des boutons de manchette en or et les longs cheveux noirs soigneusement attachés en catogan.

Mon père.

Il se retourne lentement, et son regard glacial tombe sur Andrea, qui vient d'ouvrir la porte avec sa clé, une injection toute prête à la main. L'infirmier laisse aussitôt tomber son bras, happé par les yeux maléfiques de mon géniteur. Deux gouffres de sombre perversion, qui exhalent la domination. Personne ne peut résister à son autorité, absolument personne.

Je le regarde, stupéfait, alors qu'il me scanne des pieds à la tête. Une ombre de sourire satisfait s'affiche sur sa bouche cruelle.

— Je vois que ce séjour t'a profité, remarque-t-il de sa voix grave. C'est bien : tu ressembles enfin à un homme, et non plus à un gamin qui a abusé du Nutella. Mais tes petites vacances ont assez duré. Je suis venu te ramener. Tu rentres à la maison ce soir.

Je recule, bute contre le lit. Sans savoir vraiment pourquoi, un frisson glacial me descend l'échine, comme si je pressentais une terrible tragédie.

C'est trop tôt. Je me sens pas prêt.

— Pourquoi ? objecté-je. Ça fait presque deux ans que je pourris ici... et t'es jamais venu, jamais.

Je croyais que je te faisais honte. Que t'étais plus mon père.

Son sourire, ténébreux et carnassier, m'arrache un nouveau tremblement nerveux.

— J'ai besoin de toi. Le temps est venu pour ton initiation, Damianos.

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