Chapitre 1 _ Scène 1
Pour la énième fois, la reine Nékaré bafouille, et pour la énième fois, l'assemblée applaudit.
La salle du trône, pleine à craquer, a été décorée pour l'occasion. Des tapisseries précieuses habillent les murs, les dorures polies brillent de mille feux et le parquet exhale des senteurs d'herbes aromatiques et de cire d'abeille chaude. Des centaines de chaises en bois de kori, l'arbre sacré des Monts Centraux, ont été alignées au cordeau. Elles accueillent les croupes obèses des notables et invités, triés sur le volet, venus assister à la cérémonie d’investiture.
Une nouvelle salve d'applaudissements retentit.
Sur l'estrade en pierres, la reine Nékaré a révêtu ses plus beaux habits, une robe en velours vert trop large et une cape ourlée de fourrure de loup gris des Territoires Gelés. Ses mains tremblantes tiennent le parchemin qu'elle lit sans emphase. Sa couronne, surmontée d'ailes de corbeau, vacille dangereusement, lorsqu'elle ponctue chaque phrase d'un hochement de tête en direction de l'assemblée, la bouche crispée, sûre d'elle-même.
— Par tous les dieux, comment est-ce possible ? marmonne Arnulf. Elle ne sait même pas lire.
— Laisse les dieux en dehors de ça mon ami. Ce sont des hommes qui l’ont choisie.
Arnulf sursaute. Il a pensé à haute voix et Ida, à sa droite, l'a entendu.
Il se penche vers elle et murmure.
— Pour une malédiction, c'est plus approprié.
Ida se retient de rire et lui envoie un coup de coude. Elle parvient à reprendre son souffle avant de lui chuchoter.
— À quoi peut bien servir cette énorme conque près du trône ?
— Je n'en sais trop rien. J'imagine qu'un de ses conseillers lui aura dit qu'avec ça on pourrait mieux l'entendre.
— C'est possible ça ?
— Non, mais tant qu'elle y croit.
Cette fois-ci, Ida ne peut s'empêcher de pouffer.
Devant eux, un des invités se retourne et leur adresse un regard réprobateur. Ils reconnaissent Lintmar, gouverneur du Sturmfeld, sur le littoral occidental. Il a le visage d'un marin au long cours, buriné par le soleil et creusé par les embruns qui rongent les plaines comme les hommes dans cette partie du Royaume de Corvannia ; mais ses paupières tombantes lui donnent un air de chien fatigué. Arnulf joint les mains et s'incline, singeant une contrition hypocrite, tandis qu'Ida tente de reprendre son souffle.
La salle exulte et tous se lèvent pour applaudir à tout rompre Nékaré qui regagne son trône. Nul ne s'arrête lorsqu'elle manque de trébucher après avoir marché sur le bord de sa cape.
— Voilà ce qui arrive quand on porte des vêtements trop larges, laisse échapper Arnulf.
Cette fois-ci, Ida n'est pas la seule à l'entendre.

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