Chapitre 10 : Une sombre légende urbaine, Partie 1

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Le retour de la salle secrète se passa en silence. Triss marchait devant Sheamon, qui ne fit pas le moindre effort pour revenir à sa hauteur. C’était bien mieux comme ainsi. La jeune fille ne voulait absolument pas que l’exorciste pût observer son visage, aussi s’était-elle arrangée pour lui tourner le dos durant tout le trajet jusqu’à sa chambre. La confiance qu’elle avait éprouvée en défiant le renégat s’était envolée et elle préférait cacher son embarras.

Devant leurs portes respectives, Triss posa la main sur la poignée et s’apprêtait à entrer dans sa chambre lorsqu’elle entendit :

  • Gamine.

Elle tressaillit mais s’efforça de continuer à fixer la porte pour éviter de croiser le regard de Sheamon.

  • Quoi ? déclara-t-elle agressivement (trop agressivement).
  • Rappelle-toi de t’habiller convenablement. Et évite ton épée pour le dîner…
  • Je sais ! s’exclama Triss agacée, avant de rentrer en trombe et de fermer brutalement la porte.

Une fois seule, la jeune fille respira longuement en tentant de mettre de l’ordre dans ses pensées. Elle n’osait imaginer de quoi elle avait eu l’air lorsqu’elle avait défié Sheamon…

Bien sûr, Triss avait aimé le surprendre. L’expression qu’il avait eue à ce moment précis n’avait pas de prix ! Mais avait-elle seulement une chance de réussir ce défi ?

Triss avait agi avec une assurance qu’elle était loin d’éprouver. Car elle en était parfaitement consciente : Sheamon se situait bien au-dessus de ses capacités.

Au cours des trois combats successifs contre le renégat, Triss avait en effet pu mesurer le fossé qui la séparait de ce combattant aguerri. Il prévoyait ses mouvements et n’avait aucun mal à esquiver son épée… Même si cela s’avérait douloureux pour son estime personnelle, elle devait admettre que Sheamon n’avait fait que jouer avec elle. Six jours la séparaient de la date fatidique. Comment parviendrait-elle à progresser suffisamment pour toucher son adversaire ?

Si elle échouait, outre le fait qu’elle serait de nouveau laissée de côté comme une enfant, cela donnerait raison à Sheamon… Et Triss aurait probablement la honte de sa vie !

Le regard de la jeune fille se tourna alors vers le tas de robes qui semblait attendre qu’elle daignât y jeter un coup d’œil et elle ne put réprimer une grimace de répulsion. En fait, nul besoin d’attendre six jours pour avoir la honte de sa vie ! Rien que de s’imaginer dans une… robe… Triss déglutit avec difficulté.

Sur son lit, Ryku roulé en boule avait levé la tête à son arrivée, lui adressant un curieux regard à moitié endormi. La jeune fille vint caresser le félin tout en jetant un coup d’œil critique aux différentes robes de couleurs toutes plus vives les unes que les autres. Laquelle devait-elle choisir ?

Triss décida que le plus important était de se laver. Cela lui permettrait également de remettre ce choix titanesque à plus tard…

La jeune fille se déshabilla avant de rentrer dans la salle de bain qu’elle n’avait seulement entr’aperçue depuis son réveil. La grande baignoire dans le coin gauche de la pièce attira immédiatement son attention. C’est à cet instant que Triss se rendit compte à quel point elle était épuisée.

Elle fit couler de l’eau chaude jusqu’à remplir la moitié de la baignoire. A côté d’un miroir situé juste au-dessus d’un lavabo, une urne transparente semblait lui offrir de petites sphères savonneuses multicolores. Triss en saisit une dorée au hasard. Elle sentait la fleur de lys. La jeune fille laissa tomber le savon dans le bain, qui se couvrit aussitôt de mousse or.

Dès que Triss se fut enfoncée avec délice dans le bain, elle sentit aussitôt la chaleur bienfaisante pénétrer à l’intérieur de son corps. Ses soucis semblaient fondre dans son esprit, pour n’être plus que de lointaines pensées négatives… Apaisée, elle posa la tête contre le rebord et ferma les yeux.

Depuis le début de sa fuite de Florence avec Sheamon, Triss n’avait pas eu de véritable moment de relaxation, et son coma n’avait pas arrangé les choses. Elle avait toujours été sous pression après la brutale destruction d’Umbrella, ne sachant pas vraiment à qui elle pourrait faire confiance, ni de quoi serait fait son futur. Mais depuis son arrivée au Primera, Triss se sentait… en paix. Bien sûr, rien n’avait changé. Forlwey, le monstre responsable de l’anéantissement d’Umbrella, continuait de la traquer. Mais la jeune fille n’était plus seule. Elle savait désormais qu’elle pouvait faire confiance à Sheamon et Amalia.

Pendant qu’elle affrontait l’exorciste, elle avait presque oublié leur situation chaotique. Mais Triss savait que, tôt ou tard, leur dangereuse épopée reprendrait son cours. Leur arrêt à Lutécia n’était rien de plus qu’une étape imprévue avant de reprendre la course poursuite avec leurs impitoyables adversaires. Le Primera paraissait pourtant lui offrir une chaleureuse protection contre les dangers qui se déchaînaient à l’extérieur de ses murs, même si ce n’était que temporaire. C’était comme si elle se trouvait dans l’œil du cyclone, admirant l’ouragan provisoirement à distance, tout en sachant qu’elle devrait y replonger tôt ou tard… Mais pour lors, Triss pouvait se permettre de laisser de côté ses problèmes, pour profiter de cette parenthèse chanceuse.

C’est alors que le visage de son oncle réapparut dans son esprit, suivit par les images de la bataille de Nice, la destruction et la mort semées par le Harakaï… Triss se redressa brusquement, le cœur battant. Elle prit de grandes inspirations, tout en sentant son rythme cardiaque s’emballer.

Non. Elle ne devait pas oublier. Tout cela était de la faute de ses poursuivants, Forlwey et sa mère. Triss devait devenir plus forte. Et elle devait leur faire payer leurs crimes !

Le bain lui sembla soudain glacé… Triss sortit de l’eau et s’enroula dans une serviette blanche arborant le symbole du Primera, posée juste à côté d’un peignoir bleu foncé. Elle passa devant le miroir de la salle de bain, puis s’arrêta et fixa son reflet : celui d’une adolescente au teint pâle et aux yeux rouges comme toujours. Pourtant, quelque chose avait changé en elle. Son regard paraissait plus dur et ses traits crispés, comme si elle était toujours à cran. Triss songea que n’importe qui la croisant dans la rue changerait de trottoir immédiatement. Elle avait l’air d’être… dangereuse. La nièce du riche et respecté Sirius Aleyran qui avait échappé à la destruction du Quartier Umbrella était désormais une fugitive, en cavale avec un paria traqué par des milliers d’ennemis.

Triss éprouva un frisson et détourna le regard. Elle avait eu l’impression de ne plus se reconnaitre l’espace d’un instant. Cela l’avait effrayé. A la fin de son voyage, serait-elle encore capable de regarder son reflet ? Qui verrait-elle ? Triss Aleyran ou Triss Nocturii ?

Soudain, quelqu’un frappa à sa porte. Triss enfila le peignoir et sortit de la salle de bain.

  • Qui est-ce ? demanda-t-elle en nouant la ceinture.
  • Mérissa et Noémy, miss Aleyran, déclara à voix basse la servante d’Amalia à travers la porte. Madame nous a demandé de vous aider à vous préparer pour le diner de ce soir… Pouvons-nous entrer ?

Triss allait leur répliquer qu’elle savait très bien s’habiller toute seule, mais elle se retint. Lors de leur première rencontre, Triss avait été particulièrement agressive avec les deux servantes… Elle se sentait coupable et souhaitait au moins être en bon termes avec Noémy et Mérissa. De plus… Triss n’avait aucune idée de la robe qu’elle devait mettre.

  • C’est ouvert, déclara Triss.

La porte s’ouvrit, laissant le passage aux deux servantes. Noémy tenait une mallette noire. Elle et Mérissa s’arrêtèrent soudain sur le seuil et examinèrent Triss avec stupeur, à tel point que la jeune fille rougit.

  • Vous… vous ne vous êtes pas encore préparée ? articula péniblement Mérissa.
  • Eh bien… je viens de sortir de mon bain, et… répondit Triss, sentant sa voix se réduire petit à petit au fur à mesure que l’expression horrifiée des servantes s’aggravait.
  • Le dîner sera servi dans une demi-heure, miss Aleyran, l’informa Noémy.

Triss se rendit compte qu’elle avait passé presque une heure dans son bain. Pouvoir enfin se détendre lui avait fait perdre la notion du temps… Cependant elle ne comprenait toujours pas ce qui suscitait cette angoisse chez Noémy et Mérissa.

  • J’ai encore du temps dans ce cas, répondit Triss en jetant un coup d’œil résigné au tas de robes qui l’attendait. Il faut juste que je choisisse quoi mettre et je serais prête pour…
  • Comment-ça, prête ? s’exclama Mérissa, faisant sursauter Triss. Vous n’êtes même pas coiffée, vos ongles ressemblent à ceux d’un tavernier, et vous avez des cernes affreux ! Il vous faudrait au moins deux heures pour être prête !
  • Euh… je n’avais pas l’intention de…

Mérissa lui prit les mains et examina avec attention son visage. Triss se sentit très vite mal à l’aise et détourna le regard. Mais elle ne chercha pas à se dégager. La servante paraissait bien plus autoritaire que tout à l’heure… et Triss sentait qu’il valait mieux la laisser faire. Mérissa, après l’avoir inspectée avec attention, se tourna vers Noémy. Les deux servantes échangèrent un regard entendu.

  • Si nous commençons maintenant, on peut le faire en vingt-neuf minutes et trente-cinq secondes, estima Noémy. Vingt-sept si on se dépêche.
  • Commencer quoi ? demanda Triss, soudain inquiète. De quoi parlez…
  • C’est jouable ! répliqua Mérissa en faisant asseoir la jeune fille sur la chaise du bureau, tandis que Noémy posait sa mallette.

Dès que la servante l’ouvrit, Triss vit qu’elle contenait un imposant nécessaire à maquillage. La jeune fille comprit aussitôt ce qui l’attendait. Elle voulut se lever, mais deux mains fermes l’empêchèrent d’esquisser le moindre mouvement.

-Ne bougez pas, miss Aleyran, lui dit lentement Mérissa une expression d’avidité à peine contenue sur le visage. Ce sera bientôt terminé…

Le sourire maléfique de Mérissa la glaça jusqu’au sang… Où était passée la charmante jeune femme de tout à l’heure ?! Et depuis quand avait-elle autant de force ?!


***


Vingt-six minutes et quarante-cinq secondes plus tard, Triss se regarda dans le miroir de la salle de bain, tandis que Mérissa et Noémy approuvaient d’un hochement de tête.

  • C’est bien mieux, déclara Mérissa, qui avait retrouvé son caractère enjoué. Vous êtes magnifique, miss Aleyran.
  • Une fois coiffés, vos cheveux sont bien mis en valeur, poursuivit Noémy en l’examinant d’un œil critique. Vous devriez les laisser pousser davantage…

Triss n’écoutait pas. Elle se contentait de regarder son reflet d’un air incrédule. Mais était-ce seulement elle ?

Ses cheveux, noir de jais, habituellement coupés légèrement au-dessus des épaules et toujours en bataille, avaient été soigneusement coiffés de façon à dégager son front. La jeune fille devait reconnaitre que Noémy avait accompli des miracles. Les cernes sous ses yeux s’étaient envolés grâce au maquillage expert de Mérissa ; ses ongles avaient été soigneusement manucurés. La légère robe bleu nuit dont les servantes l’avaient habillée lui allait parfaitement. Triss aurait préféré une tenue noire, mais elle avait essuyé un refus catégorique de Mérissa et Noémy, qui trouvaient cette couleur bien trop triste. Un léger pendentif en argent avec un trèfle pendait à son cou, l’un des nombreux cadeaux d’Amalia.

Triss était…

Féminine !

Mérissa parut soudain s’agiter.

  • Nous devons y aller, miss Aleyran, dit-elle avec empressement. Madame Amalia et Monsieur Wave doivent déjà nous attendre…

Triss s’arracha à la contemplation de son propre reflet. Elle fixa à son poignet l’Horologium qu’elle avait tenu à garder malgré les protestations des servantes. La petite aiguille était fixée sur le symbole de la pomme et faisait parfois des allers-retours entre cette dernière et la plume… Tout simplement incompréhensible ! Triss maudit une fois de plus Sheamon… Pourquoi ne lui avait-il pas donné au moins un manuel d’explication pour déchiffrer ce maudit engin ? La grande aiguille indiquait néanmoins la direction de l’ascenseur. Le renégat avait effectivement déjà quitté ses quartiers.

  • Allons-y, décida-t-elle en se tournant vers la sortie de sa chambre, bien décidée à se plaindre auprès de son protecteur.

Elle avait du mal à se mouvoir en toute liberté et les souliers vernis assortis à sa robe commençaient déjà à la gêner. La jeune fille serra les dents. C’était précisément la raison pour laquelle elle préférait les pantalons et les bottes ! Mais elle continua d’avancer en silence.

Mérissa et Noémy lui emboitèrent le pas. Sur le chemin, elles croisèrent cependant un groupe de clients plutôt bruyants. Leurs rires et leurs cris cessèrent cependant dès qu’ils posèrent les yeux sur Triss. Ils avaient sûrement réalisé que cette dernière était un vampire. La jeune fille serra les dents, se préparant à l’avance aux provocations que ces gens ne manqueraient pas d’employer…

Elle se trompait. Les clients s’écartèrent lentement pour les laisser passer en inclinant légèrement la tête pour saluer la jeune fille. Triss évita leur regard et se sentit rougir. Dans son accoutrement habituel, les gens se seraient tenus à l’écart en lui jetant des regards dégoûtés, certains même n’auraient pas hésité à cracher devant eux pour montrer leur hostilité… Les vampires ne comptant pas parmi les races les plus appréciées de ce monde, ils n’auraient jamais fait preuve de la moindre politesse envers une buveuse de sang. Pourtant ces personnes, probablement impressionnées par sa tenue et les servantes l’escortant solennellement, s’étaient écartées et l’avaient saluée avec respect… Ils avaient sûrement dû la prendre pour l’une des VIP dont lui avait parlé Mérissa. Triss jeta à nouveau un coup d’œil à sa tenue et sourit.

Être plus présentable avait finalement quelques avantages…

Il ne leur fallut pas plus de cinq minutes pour arriver devant la porte des appartements privés d’Amalia. L’homme qui leur ouvrit, un grand majordome avec une cicatrice le long de la joue gauche et une carrure lui donnant plutôt l’allure d’un garde du corps, s’inclina légèrement devant Triss.

  • Bonsoir, Mademoiselle Aleyran, lui dit-il. Madame et Monsieur Wave vous attendent. Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer…
  • M…Merci, répondit Triss en lui souriant tout en inclinant légèrement la tête.

Du coin de l’œil, elle vit Mérissa l’approuver. Le groupe pénétra alors dans les quartiers d’Amalia, tandis que le majordome refermait la porte derrière eux. Une table circulaire recouverte d’une nappe délicatement brodée avait été dressée devant le bassin d’eau. Sheamon et la maitresse du Primera étaient déjà assis. Ryku, qui était sur les genoux d’Amalia, sauta aussitôt de son perchoir pour se frotter contre Triss.

  • Notre dernière invitée ! l’accueillit cette dernière en levant son verre. Tu es absolument ravissante, Triss. Je suis enchantée de savoir que mes cadeaux te plaisent. J’étais certaine qu’ils t’iraient à ravir.
  • Tu n’as pas envoyé l’une de tes employées les acheter ? répliqua Sheamon en haussant les sourcils.
  • J’ai fait venir le couturier, figure-toi… je t’en prie Triss, assieds-toi.

La jeune fille s’exécuta, tout en coulant un regard curieux du côté de Sheamon. Ce dernier arborait une magnifique tunique émeraude et or, qui contrastait avec son habituel manteau sombre d’exorciste. Il s’était également rasé et avait ramené ses cheveux derrière sa nuque. Il ressemblait désormais plus à un dignitaire distingué qu’à un mercenaire.

Le renégat lui jeta un coup d’œil amusé.

  • Très jolie, gamine, lui dit-il avec une ironie à peine voilée. La robe te va bien.

Triss serra les dents. A peine était-elle arrivée que son protecteur commençait déjà à l’exaspérer… Heureusement, Amalia vint à son secours.

  • Voyons Sheamon, es-tu jaloux parce que je ne t’ai pas autant complimenté sur ta tenue ? Je dois avouer que cela te va bien mieux que ton manteau poussiéreux…
  • Profites-en bien, car je ne suis pas prêt de la remettre, maugréa Sheamon.
  • L’attention en est d’autant plus touchante, lui assura Amalia avant de faire un signe au majordome qui attendait patiemment derrière elle, un plat fermé par un couvercle d’argent dans chaque bras, et une grande coupe également recouverte en équilibre sur sa tête. Son visage sérieux était tellement en contradiction avec sa posture que Triss faillit exploser de rire.

Le majordome posa le premier plat devant Amalia et le second devant Sheamon. Mérissa se chargea d’enlever le couvercle pour la maitresse du Primera, tandis que Noémy faisait de même du côté de Sheamon. Ce dernier esquissa un sourire en voyant le contenu de son assiette.

  • Ce n’est pas de la viande de Stégosaurus ? s’exclama-t-il. Tu ne lésines toujours pas sur les dépenses à ce que je vois.
  • Allons, ce n’est pas souvent que je reçois ta visite. C’est toujours ton plat préféré, non ?

Triss en revanche, avait blêmi en observant le contenu de l’assiette.

  • Je… je ne peux pas manger, ça, Amalia… déclara la jeune fille en hésitant, consciente qu’elle risquait d’offenser gravement la maîtresse des lieux. Les vampires…
  • Ne t’inquiète pas, lui répondit cette dernière en faisant à signe à son majordome, qui s’inclina à nouveau devant Triss tout en déposant la coupe devant cette dernière. Je te présente Dast, mon intendant, chef de la sécurité, garde du corps personnel et secrétaire attitré. Il a des dizaines de talents différents, dont celui d’être un excellent cuisinier. C’est lui qui s’est occupé de ton repas.
  • Les louanges de Madame me semblent un peu exagérées… déclara Dast d’un ton empreint de modestie. C’est un honneur, Mademoiselle. J’ose espérer que ce que je vous ai préparé vous satisfera.

Il retira le couvercle. Triss vit alors que la coupe contenait des boules de glace, six au total. Son estomac émit un grondement affamé. Un plat de rêve pour un vampire comme Triss.

  • Il s’agit d’un sorbet framboise, citron, fraise et cassis accompagné d’une glace vanille-chocolat, lui expliqua avec diligence le majordome. Comme je ne savais pas ce que Mademoiselle préférait, je me suis permis de lui proposer plusieurs saveurs.
  • Je t’en prie, l’invita Amalia d’un geste de la main.

Triss saisit la cuillère avec avidité. Elle s’attaqua d’abord à son parfum préféré, le citron… Et aussitôt le goût doux-acide ravit son palais.

  • C’est excellent, Dast, déclara-t-elle, comblée. Un sourire de satisfaction apparut aussitôt sur les lèvres du majordome.
  • Je suis heureux de constater que cela te plaît Triss, déclara Amalia en découpant sa viande avec délicatesse. Eh bien, comme disent les français, bon appétit.

Le repas se poursuivit dans une ambiance plutôt détendue. Amalia et Sheamon bavardaient gaiement à propos du passé, et Triss écoutait attentivement, enregistrant la moindre information susceptible d’agacer Sheamon. Amalia posa également des questions à Triss sur sa vie au Quartier Umbrella. Elle lui décrivit ensuite les Enfers en racontant comment elle avait fondé son empire financier. La jeune fille put ensuite goûter le viralt, la fameuse boisson produite par Amalia. Malgré les mises en garde de Sheamon (gamine, ce n’est pas pour les enfants !) qui ne firent que l’irriter un peu plus, Triss avala son verre d’un trait. C’était étrangement citronné et légèrement alcoolisé, mais c’était excellent. Quand le repas fut terminé, Dast, Mérissa et Noémy posèrent devant chaque convive une tasse de thé fumante.

  • Merci à vous deux, leur dit la maitresse des lieux. Allez-vous reposer, les filles.

Les deux servantes s’inclinèrent avec respect et quittèrent la pièce. Triss sentit aussitôt l’atmosphère changer.

  • Bien, commença Amalia en prenant sa curieuse pipe que lui tendit Dast. Nous allons enfin pouvoir parler du sujet qui nous intéresse vraiment : le vol du sceau et la capture du maire de Lutécia.
  • Pourquoi avoir attendu que Mérissa et Noémy partent ? la questionna Triss en jetant un coup d’œil à Dast. N’aviez-vous pas affirmé que vous leur faisiez confiance ?
  • C’est le cas, Triss. Mais elles sont jeunes et j’aimerais éviter de les impliquer là-dedans. Je ne les ai pas informées non plus que tu es la fille de Némésis, j’ai juste indiqué que ton oncle était l’ancien chef du Quartier Umbrella et que vous cherchiez à fuir les Nocturii. Ce sera mieux pour elles de continuer à ignorer ce que nous préparons… Il ne faut pas l’oublier, ici le maire est l’équivalent d’un comte des Enfers, un noble démon qui a de l’importance. S’attaquer à lui, c’est comme s’en prendre à Satan et cela a des conséquences. Quant à Dast, eh bien…
  • Je soutiendrai Madame quel que soit le danger, affirma le majordome en s’inclinant légèrement.

Sheamon se pencha en avant.

  • -Donc quelles sont les nouvelles, Amalia ? l’interrogea-t-il, impatient d’évaluer la situation.
  • Très mauvaises. Notre marge de manœuvre risque d’être drastiquement réduite pendant la fête, répondit la maîtresse du Primera en tirant une bouffée. D’après ce que je sais, Thénardier aurait envoyé des invitations au Révérend Maxwell et à Lady Viviane.
  • Ne me dit pas que…
  • Si. Les deux ont accepté. Et si le Révérend de Notre-Dame et la Directrice de la Colonie Neuf participent à la fête, la garde sera triplée, voire même quadruplée. Ce sera donc une véritable fourmilière et notre projet de capturer le maire passera de risqué à impossible. Sans parler du fait que Viviane te connaît, Sheamon. Elle te repèrera tout de suite, et je ne suis pas certaine qu’il existe un charme de discrétion suffisamment puissant pour espérer la tromper…

Le visage de l’exorciste devint grave. Triss fit tourner distraitement sa tasse. Leur plan semblait déjà sérieusement compromis.

  • Alors il faut trouver un moyen de les empêcher d’assister à la fête ! intervint-elle. En détournant leur attention par exemple. Une bonne distraction devrait suffire !
  • Un incident mineur n’a que très peu de chances d’attirer l’attention du commandant de Notre-Dame et de la directrice de la Colonie Neuf, objecta Amalia en haussant les sourcils. Au mieux, ils ne feront qu’envoyer une escouade, mais il n’y aura pas de quoi les forcer à s’en préoccuper personnellement.
  • Dans ce cas, il faut les obliger à réagir ! Faire quelque chose de suffisamment gros pour les empêcher de descendre à Lutécia…
  • Mais dans ce cas, gamine, nous n’aurons plus seulement le Harakaï et les shinobis à nos trousses, fit remarquer Sheamon. En outre, nous manquerions de temps pour nous occuper de Thénardier.

Dast s’éclaircit la gorge.

  • Si Monsieur Wave me permet d’intervenir, dit-il respectueusement, je pense qu’il nous suffit de faire en sorte que l’origine des incidents ne remonte pas jusqu’à vous ou Madame. De même, il n’est pas nécessaire d’être celui qui allume le feu pour déclencher un incendie…

Triss ne comprit pas tout de suite ce que Dast insinuait. Heureusement, Amalia éclaircit aussitôt la situation :

  • Tu suggères d’engager des mercenaires ? Avec tous ceux qui sont à Lutécia en ce moment, j’imagine que cela ne sera pas trop difficile...
  • Je vois mal un mercenaire accepter un contrat aussi dangereux, intervint Sheamon. N’importe qui ayant deux inferis de bon sens saurait que ce genre de travail sent les problèmes à plein nez !
  • Comme accepter de transporter une valise sans en connaître le contenu ? ironisa Triss avec un sourire narquois.

Amalia se permit un rire léger. Sheamon lui avait parlé de Triss et lui avait sûrement révélé la façon dont il avait fait sa connaissance. Le renégat claqua la langue avec impatience.

  • Ce que je veux dire, reprit-il en ignorant la remarque sarcastique de Triss, c’est que les mercenaires préfèrent travailler dans les limites de la loi, pas en dehors. Cela leur évite de devenir des criminels, et ainsi les autorités les tolèrent. Très peu oseraient s’attaquer directement aux exorcistes ou aux anges, même pour une somme d’argent astronomique. Si tu veux trouver quelqu’un qui accepterait ce genre de contrat, il faut chercher du côté des hors-la-loi.

Amalia parut réfléchir. Elle posa soudain sa pipe sur la table, l’air sombre.

  • Je connais quelqu’un… Il acceptera probablement.

A suivre...

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