Chapitre 30 : La Lame de Forlwey, Partie 2

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Philippa haussa les sourcils avec surprise, alors que le nosferatu la relâchait.

  • Tu peux aller voir ton frère, maintenant, lui permit-il d’un ton léger tout en se rasseyant sur son trône.

Aussitôt, le visage de l’espionne se détendit et elle se précipita vers son frère, un sourire soulagé aux lèvres.

  • Luka ! s’écria Philippa en le prenant dans ses bras avec tendresse. Tu vas bien ? J’étais si inquiète pour toi…
  • Je vais bien, grande sœur, la rassura Luka. Ne t’inquiète pas, j’ai été bien traité…

Il enfouit son visage dans le cou de sa sœur et pendant un instant Triss se surprit à croire qu’ils avaient enfin le droit à un peu de bonheur. Mais son regard croisa celui du nosferatu, qui brillait d’une sombre satisfaction sadique… Elle comprit d’instinct ce qui allait se passer, et son cœur se figea.

  • Maintenant, tue-le.

L’ordre de Forlwey parut avoir figé le temps. Un froid glacial envahit le frère et la sœur, pétrifiés par le choc. Puis Philippa s’écarta brusquement de Luka comme si elle avait été piquée. Elle se tourna vers le seigneur vampire : incompréhension, stupéfaction et peur se lisaient simultanément sur son visage.

  • Que… Je ne comprends pas… maitre… balbutia-t-elle avec peine.
  • Tu m’as très bien entendu. Je t’ai ordonné de tuer ton petit frère devant moi.

Les jambes de ce dernier se dérobèrent brutalement sous lui ; terrifié, il tomba à genoux.

  • Vous… Vous ne pouvez pas me demander ça ! s’écria Philippa, dont la respiration saccadée trahissait l’angoisse et ses vains efforts pour ne pas craquer. Vous m’aviez promis… Vous m’aviez affirmé que vous l’épargneriez !
  • Et je tiens parole. Ce n’est pas moi qui vais le tuer, c’est toi ! se justifia Forlwey avec un grand sourire.

Les larmes coulaient sur le visage blême de Philippa. Soudain, avec un cri de rage, elle fit un pas vers Forlwey, prête à se jeter sur lui… Mais l’espionne ne put esquisser un seul mouvement. C’était comme si des chaines invisibles la retenaient, l’empêchant d’atteindre son maitre.

  • Allons, allons, Philippa… Tu sais bien que c’est inutile… Tu ne peux que m’obéir.

La main de Philippa s’abaissa lentement, tandis qu’elle commençait à comprendre les paroles du nosferatu. Tout esprit de combativité s’évanouit en elle ; en désespoir de cause, elle se jeta aux pieds de Forlwey.

  • Je vous en prie, Maitre… le supplia-t-elle, éperdue de douleur. Epargnez mon frère, par pitié. Je vous servirai à jamais, je serai la plus dévouée de tous vos esclaves, je vous le jure…

Forlwey éclata de rire.

  • Ma chère Philippa, ne comprends-tu pas que je t’ordonne cela pour toi ? lui dit-il, amusé par l’expression d’incompréhension de son esclave. Tu es déjà une incroyable tueuse, compétente, efficace. De plus, tu m’es loyale. Mais ce n’est pas assez, non. Il y a toujours une part de toi qui ne m’est pas acquise… Celle qui aime ton frère, au point de tout sacrifier pour lui. Et à cause d’elle, tu t’accroches encore à un espoir, un rêve irréel. Pour que tu me sois totalement acquise, cette part de toi doit disparaitre. C’est pourquoi Luka doit mourir. Et pour que la leçon te soit mémorable, tu dois tuer ton frère toi-même. Alors je te l’ordonne : tue-le.
  • NON ! hurla Philippa désespérée.

Elle chercha à résister mais déjà son corps se mettait en mouvement de son propre chef, comme s’il ne lui appartenait plus. Triss assista, impuissante, au combat désespéré de l’espionne contre les effets du sortilège. Philippa se redressa, puis se tourna mécaniquement vers Luka, totalement terrorisé.

  • Va-t’en ! lui cria sa sœur. Fuis-moi !

Luka tressaillit et réagit enfin. En tremblant, il se redressa, mais trop tard. D’un bond, Philippa, s’était jetée sur lui et l’avait plaqué au sol, levant sa lame au-dessus de sa poitrine, prête à frapper. L’espionne gémissait tandis que des torrents de larmes coulaient de ses yeux. Luka hurla de désespoir, cherchant à se débattre, mais la main ferme et experte de Philippa étouffa ses cris dans sa gorge.

  • Pitié, Maitre ! gémit Philippa, en continuant de supplier l’implacable nosferatu, le seul ayant le pouvoir de mettre un terme à ce supplice. Epargnez-le par pitié !

Mais celui-ci se contenta de continuer à observer la scène avec délectation, indifférent aux lamentations de sa servante.

  • Grande sœur… réussit à articuler Luka.

Philippa reporta son attention vers son petit frère et Triss comprit que le désespoir sur le visage de l’espionne se transformait en résignation fatale. Elle se força à sourire, malgré les larmes qui noyaient son visage, malgré sa main qui étranglait son frère chéri et le couteau qu’elle s’apprêtait à enfoncer dans sa poitrine.

  • Ferme les yeux, Luka, lui murmura-t-elle d’une voix qui se voulait rassurante. Ferme les yeux, je t’en prie. Tout va bien se passer… Je te le promets, Luka ! Tout ira…
  • Je t’aime… Grande sœur…

Les dernières paroles de son frère pétrifièrent Philippa pendant quelques instants. Puis sa lame s’enfonça mécaniquement dans la poitrine du petit garçon. Luka sursauta brusquement avant de se figer rapidement, tandis que la vie le quittait lentement. Il mourut en quelques secondes seulement.

Soudain libérée de son étreinte surnaturelle, Philippa poussa des cris déchirants d’agonie, caressant la joue sans vie de son petit frère, l’appelant en vain. Triss voulut fermer les yeux, ne pas assister davantage à cet atroce cauchemar qui hantait le passé de l’espionne, mais elle se força à regarder. Il aurait été lâche de ne pas affronter la vérité qui s’étalait devant elle. Triss avait voulu connaitre l’histoire de Philippa. Elle n’avait plus le droit de détourner le regard.

Forlwey se leva alors de son fauteuil.

  • Formidable, ma chère Philippa ! la félicita-t-il en s’approchant d’elle avec une fierté manifeste. Tu viens de me prouver ainsi ta loyauté et ton entière dévotion à mon égard. Je suis fier de toi…

Mais Philippa ne lui prêtait aucune attention, continuant de pleurer son frère. Le sourire de Forlwey se tordit quelque peu et ses traits se crispèrent.

  • Je commence à m’agacer d’être ignoré ainsi… gronda-t-il. Cesse de pleurer et agenouille-toi.

Philippa fut alors prise de convulsions, tandis que ses cris étaient brutalement étouffés comme si une main invisible lui enserrait la gorge. Malgré un visage contracté par ses efforts évidents pour résister à ce nouvel assaut de ses démons intérieurs, son corps se plia immédiatement au commandement du nosferatu. L’espionne cessa de pleurer et posa un genou à terre devant son maitre.

  • C’est bien mieux, apprécia ce dernier en prenant le visage de Philippa entre ses mains d’un air réjoui avant de le lever vers lui.

Le regard de l’esclave brillait de désespoir, mais aussi de haine… Philippa serra les dents, comme si elle essayait de toutes ses forces de bouger l’un de ses muscles de sa propre volonté, en vain.

  • Je n’aime pas te voir avec une expression aussi effrayante sur le visage quand tu me regardes, l’avertit Forlwey. En fait, je préfèrerais te voir souriante. C’est un grand jour pour toi, après tout. Allons… n’aie pas peur d’exprimer ton bonheur, ma chère. Montre-moi le plus beau de tes sourires…

Alors, les lèvres tremblantes de Philippa s’étirèrent… Et un sourire forcé de vaincue, déchirée par la douleur, apparut alors sur son visage tandis qu’elle regardait celui qu’elle détesterait désormais le plus au monde, le monstre qui l’avait métamorphosée en une machine dénuée d’émotion.

Triss serra les poings de rage, des larmes plein les yeux. Voir Philippa s’humilier ainsi devant Forlwey, après avoir été forcée de tuer son petit-frère, puis de taire sa tristesse et, pire encore, de sourire devant son tortionnaire révoltait la jeune fille… Mais elle ne détourna pas le regard.

  • C’est beaucoup mieux, susurra le vampire avant de se redresser. Tu vas m’être très utile, Philippa… Les espions de la reine m’ont rapporté qu’une colonie de vampires renégats se cacherait à la Surface, dans une contrée que les humains appellent l’Italie. C’est la région précise où le traitre Jorenn a été vu pour la dernière fois avant qu’il ne disparaisse avec la princesse. Je veux que tu te rendes là-bas, que tu trouves cet endroit et que tu t’infiltres dans cette colonie… Il est possible que la fille s’y cache. Tu devras alors l’identifier et m’informer de tes découvertes dans le plus grand secret. Apparemment les trois factions protègent de très près cette colonie de rebelles, alors tu vas devoir faire preuve de beaucoup de discrétion et de patience. Le secret de son existence est de la plus haute importance. Une fois sur place, intègre-toi au mieux. Cela prendra surement des années, mais prends ton temps. L’échec n'est pas permis. Nous t’aiderons autant que possible à distance.

Philippa demeura sans réaction. Le nosferatu haussa les sourcils.

  • Eh bien… Ne m’as-tu pas entendu ?
  • Si, Maitre, répondit Philippa d’une voix de nouveau laconique, comme si rien ne s’était passé, redevenant la machine à tuer créée par Forlwey. Vous pouvez compter sur moi…

Le décor changea de nouveau. Triss se retrouva cette fois dans un endroit qu’elle connaissait bien : sa propre chambre. Philippa était agenouillée à côté de son lit, et face à elle sur le sol se trouvaient deux valises noires. L’une, ouverte, était pleine d’or et de pierres précieuses, constituant à elle seule un véritable trésor valant certainement des centaines de milliers d’inferis. Philippa ouvrit alors la seconde… dans laquelle se trouvait une jeune fille de quatorze ans dormant profondément, les jambes repliées contre sa poitrine.

C’était très étrange pour Triss de se voir endormie dans cette valise qui lui avait permis de quitter le Quartier Umbrella en toute discrétion. Cela paraissait irréel… ce qui, après réflexion, était logique puisqu’il s’agissait des souvenirs de Philippa.

  • Alors c’était ça… murmura cette dernière en contemplant le contenu des deux valises. Un leurre pour tromper tout le monde, puis échanger les deux juste avant que l’exorciste ne la prenne et hop, Triss se retrouve dans la nature, loin d’ici. Une astucieuse stratégie, Sirius… Dommage que je sois consciencieuse dans mon travail.

Triss observait la scène en silence mais elle était consternée. Si Philippa avait percé la ruse de son oncle pour lui permettre de s’enfuir avec Sheamon sans éveiller les soupçons de l’espionne, comment était-il possible qu’elle n’eût pas été directement récupérée par Forlwey ?

  • C’est bien trop facile, reprit Philippa avec un sourire mauvais. Il suffit d’intervertir les valises à nouveau… Et de garder Triss en sécurité jusqu’à l’arrivée des renforts... Vous ne vous rendrez compte de rien, Sirius.

L’espionne tendit alors le bras vers la valise contenant Triss mais elle se figea brusquement. La jeune fille vit passer une ombre de rébellion dans les yeux de la secrétaire. Pendant quelques instants, son visage parut se contracter sous l’effet d’une violente lutte intérieure. Philippa serrait les dents, tandis que son bras tremblait, luttant contre les chaines invisibles qui le retenaient.

La jeune fille observa ce combat intérieur avec consternation et fascination.

Tout doucement, la main de Philippa effleura avec tendresse la joue de Triss endormie, tandis qu’une larme coulait le long de son visage.

  • Je suis désolée… s’excusa l’espionne, dans un murmure presque inaudible. Tellement désolée.

Triss retint son souffle.

Avec difficulté, comme si une terrible douleur secouait son corps à chaque instant, Philippa réussit à agripper le couvercle de la valise et à la refermer d’un coup. Un claquement sec lui apprit qu’elle s’était close. L’espionne fit de même avec l’autre valise contenant l’or, qu’elle repoussa sous le lit d’un vigoureux coup de pied … Philippa se colla alors contre le mur en aspirant l’air à pleins poumons, aussi estomaquée que l’était Triss après ce qui venait de se passer sous ses yeux ébahis. La jeune fille venait de comprendre qu’au lieu d’obéir en tant qu’esclave de Forlwey, Philippa était parvenue à défier l’ordre de son maitre. C’est grâce à elle que Triss avait pu s’enfuir du Quartier Umbrella.

Elle l’avait sauvée !

  • Philippa ! cria-t-elle en avançant vers celle qui était comme une sœur pour elle, la main tendue en avant.

Mais elle ne l’atteignit pas car la pièce se dissipa soudain dans une brume blanche, emportant Triss avec elle. La jeune fille se retrouva alors dans ce qui semblait être un désert immaculé. Elle regarda autour d’elle, mais il n’y avait absolument rien… Comme si elle s’était subitement retrouvée dans le néant absolu.

  • Que fais-tu ici ? l’interrogea derrière elle une voix féminine qu’elle connaissait bien.

Triss se retourna lentement, pour faire face à Philippa telle qu’elle l’avait vue à Lutécia. Son visage n’avait pas l’air contracté par la souffrance et blanc de fatigue. Elle paraissait guérie, comme si son corps n’était plus rongé par les sortilèges qui la dévoraient peu à peu. Triss comprit qu’il ne s’agissait plus d’un souvenir, mais bel et bien de la vraie Philippa.

La jeune fille ne savait pas comment réagir. Dans sa tête, ses sentiments étaient déchirés entre la haine éprouvée pour celle qui avait tué ses amis devant elle après avoir provoqué la destruction d’Umbrella, et sa compassion pour les tortures infligées par Forlwey à celle-ci, sans oublier l’affection qu’elle lui portait autrefois… Quelques heures plus tôt, Triss et Philippa avaient failli s’entretuer avant de se sauver mutuellement la vie. Mais trop de choses s’étaient passées pour que cette dernière oubliât tout aussi facilement.

  • Je suis venue pour essayer de te retrouver… répondit Triss avec prudence. Ton corps se meurt d’épuisement parce qu’il est hors de contrôle. Tu dois absolument reprendre tes esprits, ou bien…
  • Ou bien je vais mourir, c’est ça ?

Le ton détaché de Philippa contrastait avec son sourire moqueur. Triss haussa les sourcils.

  • Oui… Tu risques de mourir.
  • Si ce n’est que ça… laissa tomber Philippa en se détournant. Pour être honnête, cela ne m’importe plus à présent. Je suis fatiguée…
  • Quoi ?! s’étonna la jeune fille, stupéfaite.
  • Tu m’as bien entendu… J’en ai assez. Je ne veux plus me salir les mains et être le jouet de Forlwey. De qui que ce soit, d’ailleurs.

Sur ses mots, l’espionne se dirigea vers la brume blanche entourant l’endroit où elles se trouvaient.

  • Tu ne vas pas partir aussi facilement ! l’avertit Triss avec colère en la poursuivant. Je ne le permettrai pas ! On fait tout ce qui est possible pour t’aider à t’en sortir ! Mon amie s’est épuisée pour pouvoir briser le sortilège qui t’emprisonnait, mais elle a réussi ! Tu ne seras plus contrainte d’obéir aux ordres de Forlwey, désormais ! On t’a arrachée des portes de la mort, ce n’est pas pour te laisser les franchir maintenant !

Philippa s’arrêta brusquement.

  • Et il ne t’est pas venu à l’esprit que c’était peut-être ce que je voulais ? répliqua l’espionne en se tournant vers Triss. Je suis fatiguée, épuisée, mourante… Je n’ai plus la force de me relever. Tu as observé mes souvenirs, n’est-ce pas ? Tu as dû apprécier de me voir souffrir… Assister au spectacle des terribles souffrances dont son tortionnaire est la proie doit être très réjouissant, j’imagine... Je rêverais de connaitre un tel plaisir !

Triss secoua la tête.

  • Je n’aurais jamais pu éprouver le moindre plaisir en voyant ça… affirma-t-elle avec compassion. C’est un mal que je ne souhaiterai à personne… pas même à mes ennemis.

Philippa resta silencieuse un moment, comme si les paroles de Triss la déconcertaient. Au moins elle n’avait plus l’air de vouloir s’en aller. Cette dernière en profita pour continuer :

  • J’ai des questions que je brûle de te poser, Philippa, déclara la jeune fille en inspirant profondément pour rassembler son courage. Cela ne changera rien au passé, mais j’ai besoin de comprendre… pour aller de l’avant...

Pas de réponse de la part de Philippa. Triss décida de prendre ce silence pour un accord tacite. Elle se lança.

  • Pourquoi avoir tué Romy et les autres devant moi à Lutécia ? l’interrogea-t-elle.
  • Je te l’ai déjà dit, c’est mon maitre qui voulait les voir mourir. C’étaient des témoins gênants pour lui… Des renégats aussi. Et puis j’imagine que l’idée de les tuer après leur avoir permis d’espérer la liberté devait beaucoup l’amuser. Il adore faire souffrir les autres…

Triss le savait déjà. Mais depuis le début de son voyage, une question l’obsédait… Et le moment était enfin venu d’en trouver la réponse.

  • Et mon oncle ? demanda-t-elle d’une voix blanche. Comment est-il mort ?

Philippa se figea soudain, une forte tension alourdit brutalement l’atmosphère.

  • Je l’ai capturé moi-même, répondit l’espionne d’une voix qui se voulait neutre. Et j’ai tenté de lui arracher des informations sur toi… par la force. Mais comme il ne cédait pas, je l’ai livré à Forlwey. C’est lui qui l’a tué. Il a eu la chance d’avoir énervé mon maitre… Il est mort presque sur le coup.

Triss hocha la tête, retenant de son mieux des larmes de soulagement. Au moins, Sirius n’avait pas été torturé par le nosferatu pendant des jours entiers. Sa conscience fut instantanément soulagée d’un grand poids.

  • Tu es arrivée à la Colonie alors que j’avais à peine sept ans, reprit-elle. M’identifier a dû être facile pour toi. Mais après tout le temps que tu as passé parmi nous, je ne comprends pas pourquoi toi et les Nocturii n’avez pas tenté de m’enlever beaucoup plus tôt…
  • Ton oncle n’était pas stupide. Il ne faisait pas confiance aux nouveaux réfugiés aussi rapidement. Et puis… Sirius avait noué des liens très étroits avec les trois factions. Elles avaient accepté de garantir ensemble la sécurité d’Umbrella et il n’avait pas non plus lésiné sur nos défenses. Aucun vampire ne pouvait s’approcher de Florence sans être accrédité par ton oncle. Umbrella et les trois factions, l’Eglise et les exorcistes en particulier, s’attendaient à tout moment à voir débarquer un contingent de shinobis et des espions pour détruire la colonie, ce en quoi ils n’avaient pas tort. Et donc ils étaient extrêmement strictes sur le protocole. Tu étais bien mieux gardée que tu ne le croyais, Triss. Il m’a fallu du temps, des années entières, pour gagner la confiance de ton oncle. Grâce à l’aide de Forlwey, j’ai démasqué des « espions » sacrifiés par mon maitre, ce qui m’a permis de me rapprocher de lui assez rapidement. Cependant, même ainsi, il se méfiait toujours de tout le monde. Cela m’a pris beaucoup de temps pour identifier, soudoyer, menacer, éliminer tous les obstacles afin de permettre à un groupe de shinobis de pénétrer à l’intérieur du Quartier Umbrella, le tout en détournement systématiquement les soupçons. Je n’avais pas le droit à l’erreur. Heureusement avec le climat de tension qui régnait depuis peu entre les anges et les démons, le moment idéal pour agir est enfin venu. Une expédition éclair…
  • Et qui a échoué à cause de toi, reprit Triss. Parce que tu as décidé de laisser le plan de mon oncle se dérouler comme prévu.

Un silence pesant s’installa à nouveau entre les deux interlocutrices. Triss décida de continuer :

  • C’est une découverte plutôt étonnante, de constater que sa servante la plus dévouée et la plus habile a fini par se rebeller contre lui…
  • Sa servante la plus dévouée ?! hurla Philippa avec tant de violence que Triss recula. Si j’avais eu la moindre chance de le tuer, je lui aurais arraché la tête depuis longtemps ! Si j’ai pu tenir jusqu’à maintenant, c’est uniquement dans l’espoir qu’un jour j’aurai l’occasion de venger Luka !

Elle resta un instant les yeux perdus dans le vide, blessée, meurtrie, regardant quelque chose qu’elle était la seule à voir.

  • Tu n’imagines pas ce que c’est, Triss… reprit-elle tristement. Vivre tous les jours avec l’homme qui t’a transformée en son jouet, qui t’a forcée à tuer la seule famille qu’il te restait en ce monde. Mais le pire, c’est surtout de devoir se résigner à obéir à ses ordres. Ne pas pouvoir parler, ne pas pouvoir agir comme tu le veux… tu es moins qu’un animal à ce stade là… Juste une machine qui agit en fonction de ce qu’on attend d’elle sans réfléchir. Il m’a infligé et fait commettre des choses épouvantables, qui me hantent toujours dans mes cauchemars. J’ai fait couler tellement de sang en son nom, Triss, que je pourrais me noyer dedans…
  • Mais pourtant, tu as réussi à combattre le sortilège ! lui rappela Triss en reprenant son aplomb. Au lieu de me livrer à Forlwey, tu as réussi à défier ses ordres ! Pourquoi maintenant, Philippa ? Pourquoi maintenant et pas à Lutécia, lorsque tu tenais les vies de Romy, Stella, Marcus et Vanessa entre tes mains ? Je veux savoir pour quelle raison tu as pu me sauver moi plutôt que les autres…
  • C’est… commença Philippa, hésitante, avant de se murer dans un silence coupable.

Mais Triss n’avait pas l’intention d’abandonner.

  • J’ai besoin de comprendre, Philippa, insista la jeune fille. J’ai besoin de savoir… si le temps que tu as passé au Quartier Umbrella, si tous ces moments partagés ensemble n’étaient rien d’autre qu’une illusion… Je dois savoir si la Philippa que j’ai connue a jamais existé un jour !

Triss avait crié sa dernière phrase avec une force qui l’étonnait elle-même. L’espionne resta sans réaction pendant quelques secondes. Puis elle inspira longuement, avant de la regarder sans détour.

  • Mes parents étaient de pauvres esclaves travaillant dans les mines comme moi et Luka, avoua-t-elle. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mon père, mais je me rappelle que ma mère était très gentille et très douce. Le genre de personne qui ne survit pas dans l’enfer des mines sous-marines… Ils sont morts quand Luka et moi étions très jeunes, lors de l’effondrement d’une galerie. On n’a jamais retrouvé leurs corps. Là-bas, c’est chacun pour soi… Nous ne possédions rien et nous devions creuser la roche du matin au soir, enchainés comme des bêtes, pour extraire le cristal. Les esclaves se battaient et se volaient entre eux pour réussir à obtenir des vêtements moins sales ou une ration de sang supplémentaire… C’est pour cette raison que j’ai dû apprendre très vite tout ce qu’il fallait pour survivre là-dedans : savoir me battre, me montrer impitoyable, entretenir les bonnes relations… Et j’ai réussi, pour Luka et moi. Je me suis fait une sacrée réputation dans les arènes clandestines tenus par les gardes. Grâce à ça, on nous laissait généralement tranquille.

Son visage se durcit.

  • Mais cette protection avait ses limites. Nous ne pouvions rien contre les Nocturii et les nosferatus. Un jour, une dame de la noblesse, une amie de Forlwey qu’il avait emmenée visiter son exploitation, s’est entichée de Luka. Elle le trouvait adorable ainsi : afin qu’il ne changeât pas, un jour, elle l’a obligé à mordre quelqu’un pour qu’il devienne un vampire accompli, le condamnant ainsi à ne jamais grandir. Elle l’a privé de ce droit par simple caprice, rien de plus…

« C’est donc pour cela qu’il n’a pas changé... » comprit Triss, se souvenant qu’elle l’avait remarqué en assistant aux souvenirs de Philippa.

  • Parfois, elle l’empruntait à Forlwey, reprit alors cette dernière. D’après ce qu’il m’a dit, elle le faisait venir uniquement pour l’habiller comme une poupée, comme un jouet fragile sur lequel elle avait jeté son dévolu. Apparemment, il était bien traité et cette noble lui donnait des friandises pour le récompenser ; Luka n’hésitait pas à m’en rapporter… et puis un beau jour, elle s’est lassée et il n’a plus jamais été rappelé. C’était ça la réalité là-bas, Triss… les nosferatus sont des rois et les Nocturii des dieux. Personne n’a le droit de contredire leur autorité. Personne n’en a le pouvoir en fait. C’est pour cette raison que je voulais m’échapper de cet endroit… parce que là-bas, nous aurions fini par mourir, tôt ou tard. Mais, comme tu as pu le constater, cela s’est très mal terminé… et j’ai dû donner ma vie à ce monstre. Quand je suis arrivée au Quartier Umbrella, j’ai eu un peu l’impression de renaître… Pour la première fois de ma vie, j’ai pu vivre plutôt normalement et relativement libre, loin de Forlwey. J’avais l’impression de respirer à nouveau…

L'espionne inspira de nouveau pour se donner du courage.

  • Puis je t’ai rencontrée Triss et j’ai… j’ai appris à t’aimer. C’est idiot, tu vois, parce que je suis un monstre qui ne sait que tuer et infliger des souffrances… Mais avec toi, je pouvais devenir quelqu’un d’autre… J’avais presque l’impression d’être redevenue une grande sœur… Alors lorsque le moment de tout détruire est venu, quand je me suis retrouvée face à toi endormie dans cette valise, quelque chose s’est rebellé en moi… Je ne voulais pas que Forlwey s’emparât de toi, et du maigre bonheur que j’avais trouvé ici. Alors j’ai rassemblé toutes mes forces, toute la volonté qu’il me restait en tant qu’esclave, pour m’opposer au sortilège. Je voulais réaliser au moins une chose de bien pour toi, Triss… même si j’allais devoir détruire ta vie ensuite. Je ne sais pas comment j’ai réussi à résister, cela ne m’était jamais arrivé auparavant. Je crois que la distance, le fait que je sois restée loin de lui aussi longtemps… Tout cela m’a aidé à m’opposer à son emprise, au moins temporairement. Mais quand je l’ai revu, j’ai senti que je n’en serai plus capable. C’était comme si après toutes ces années, sa simple présence m’avait remis le collier autour du cou. Je suis redevenue son jouet.

Philippa déglutit avec peine, puis lâcha d’un ton empreint de remords et de douleur :

  • Je sais que ça ne vaut rien après tout ce que j’ai fait, Triss… mais je suis désolée. Toutes ces années, je me suis accrochée à Luka et ma vengeance pour survivre, pour ne pas… perdre la raison. Mais quand j’ai dû tuer tes amis… Quand j’ai vue la haine dans tes yeux… Je me suis presque dit que ce serait peut-être mieux de mourir de ta main, plutôt qu’en servant les intérêts de Forlwey. Je me suis dit que toi, au moins, tu aurais une chance plus tard, de réussir là ou j’ai échoué et de te venger pour nous deux. Ma revanche sur lui, mon plus grand bonheur, c’était que tu sois libre… même si pour cela, tu devais enjamber mon cadavre.

A suivre...

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