Chapitre 1.1: Décollage du Liberty

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Jérémy CHAPI :

« Je lance la procédure de démarrage des réacteurs Jack Frost Boost ! »
Un puissant rugissement emplit l’atelier, accompagné d’un brouillard glacial qui s’échappa de la navette. J’augmentai progressivement la poussée des réacteurs en manipulant les manettes de gaz, ce qui fit vibrer tout le vaisseau. L’ouverture de la grange approchait, et mon champ de vision se réduisit peu à peu à cette unique sortie.

La pression s’accrut, rendant mon corps de plus en plus lourd, m’écrasant contre le siège. Bouger devint une tâche ardue. Je surveillai l’altimètre tandis que je m’habituais peu à peu à la force qui me plaquait au siège, avant de réduire légèrement la poussée. Enfin, une fois l’altitude stabilisée, je pus contempler la voûte céleste à travers le pare-brise. La courbure de la Terre se dessinait au loin : une vision à couper le souffle.

Nous avions simulé ce vol de nombreuses fois, calculé chaque vitesse théorique… mais ressentir tout cela par moi-même dépassait de loin toutes les théories. Mon cœur battait la chamade tandis que je fendais le ciel tel un oiseau libéré. À peine 5 % de la puissance des réacteurs suffisaient déjà à offrir cette expérience incroyable. Soudain, je réalisai que ma communication avec ma fille s’était interrompue.

« Ma fille chérie, est-ce que tu me reçois ? »
Pas de réponse. Mon cœur s’emballa. La dernière chose que je voulais, c’était un problème technique dès le début du voyage, me coupant de tout contact avec elle. Je tentai de relancer la connexion comme je pouvais, jusqu’à ce qu’un grésillement se fasse entendre dans mon oreillette.

« Oui, papa, je te reçois cinq sur cinq. Ta vitesse était bien plus rapide que prévu, ce qui a perturbé le flux, mais tout est réglé. J’ai recalibré. Si tu paniques comme ça dès le lancement, tu auras des cheveux blancs à ton retour », me taquina-t-elle.

Entendre sa voix m’envahit d’un profond soulagement. Je ne me voyais pas faire ce voyage sans elle à mes côtés.

« Je suis encore un peu jeune pour avoir les cheveux blancs. Alors, prête à me suivre pour ce voyage ? » dis-je en riant.
Elle éclata de rire à son tour.

« Oui, papa. Mais profite pleinement de ce voyage. J’ai un retour caméra du Liberty, et le spectacle est magnifique. Je pourrai t’accompagner tant que tu restes dans l’atmosphère. »

« Tu as raison, ma chérie. Allons-y… au-delà de nos rêves ! »
Sur ces mots, je repris mon accélération, naviguant à travers les cieux. Je dirigeai le Liberty vers la capitale de mon pays, Paris, la Ville Lumière. C’était le baptême du feu de ce vaisseau, son tout premier vol. Il y avait environ 700 km à parcourir, et je me demandai combien de temps il me faudrait pour y parvenir si j’augmentais un peu plus la vitesse.

Je pris fermement la manette des gaz et poussai progressivement la puissance : 580, 810, 1200 km/h… J’avais franchi le mur du son. À l’intérieur de l’habitacle, pourtant, je n’entendis rien : le bruit était déjà derrière moi. Le seul indice de cette vitesse folle était la pression croissante qui pesait sur mon corps, de plus en plus intense à mesure que l’accélération s’amplifiait.

Le défilement de l’horizon était saisissant. Par moments, je jetai un œil sur les côtés : les lumières des villes défilaient à une vitesse vertigineuse, tandis que celles de l’espace restaient fixes. Mon esprit se vidait peu à peu, happé par l’immensité du ciel. En fixant l’horizon, je crus distinguer une auréole de lumière semblant émerger de la Terre.

« Papa, ralentis, tu arrives bientôt ! »
À son appel, je repris conscience de ma position. Je réduisis la poussée, un léger mal de tête et un vertige m’accompagnant jusqu’à ce que j’atteigne les abords de Paris. La Tour Eiffel se dressait devant moi, illuminée de mille feux, ainsi que l’Arc de Triomphe, scintillant dans la nuit. Le Liberty venait d’atteindre sa première destination.

« Tout va bien, papa ? Ton rythme cardiaque s’est emballé ? »
« Oui, j’ai sous-estimé le G-loc au moment de l’accélération », répondis-je en reprenant mon souffle. Ma tête tournait légèrement. Ma combinaison n’exerçait sans doute pas assez de pression sur mes jambes et mon torse pour maintenir le sang correctement réparti dans mon corps, malgré les bas de contention. Je gonflai davantage ma tenue, prévue comme une combinaison anti-G, mais je restais un novice dans ce domaine. Je stabilisai l’appareil en vol stationnaire au-dessus de Paris, invisible dans l’obscurité du ciel.

« Ça va aller ? » demanda ma fille, un brin inquiète.
« Oui, je vais me rattraper. Je me suis juste fait surprendre », répondis-je en buvant une gorgée d’eau et en m’aspergeant légèrement le visage.
« Bien, alors on repart ! »

Je me dirigeai progressivement vers la Dame de Fer, tournant légèrement autour d’elle. Je distinguai de nombreuses silhouettes aux différents étages de la tour. J’activai les éclairages du Liberty afin d’être bien visible dans la nuit, tout en poursuivant ma descente. Je me plaçai sous le premier étage, au centre de la tour. Les flashs des appareils photo se multiplièrent autour de moi, crépitant comme des étoiles dans le noir. En vol stationnaire dans la structure, j’offrais un spectacle unique, volant presque la vedette à la Dame de Fer.

Je restai un petit moment suspendu là, sous les jambes de fer de la tour. Une foule, d’abord curieuse, commença à se rassembler, attirée par la scène et par la lumière du vaisseau. Tout se passait comme prévu avec ma fille : détourner l’attention du quotidien et offrir aux gens une raison de rêver. Leur montrer quelque chose d’unique, de nouveau, de porteur d’espoir. Faire rêver les gens, leur donner envie d’avancer dans ce monde.

« Il est temps que je reparte », murmurai-je.
« Oui, papa. Je commence déjà à voir des informations à ton sujet sur les réseaux, et le nombre de spectateurs connectés aux différents lives augmente vite », répondit-elle, concentrée sur les écrans.

Avant mon départ, je descendis plus bas pour saluer la foule. Je pouvais entendre les cris, voir les flyers tournoyer dans les airs et même apercevoir les gyrophares des forces de l’ordre qui tentaient de se frayer un chemin. Je n’avais pas l’intention de leur laisser le temps d’intervenir.
« Prochaine destination : Berlin », annonçai-je avec un sourire.

Je repris de l’altitude et accélérai de manière plus progressive cette fois.
« Père, ton apparition à la Tour Eiffel fait le tour des réseaux ! Beaucoup pensent que c’est un vaisseau extraterrestre. Les chiffres explosent sur les lives, surtout en France, mais je pense que cela va se propager quand tu traverseras d’autres pays », annonça ma fille, sa voix emplie d’excitation.

« C’est une excellente nouvelle. Je ne m’attendais pas à un tel engouement. Maintenant, c’est ton tour de briller, ma fille. Le monde va enfin voir la personne merveilleuse qui se cache derrière tout ça. »

Elle rougit légèrement.
« Rooh, papa, s’il te plaît. De mon côté, tout est prêt. Quand tu atteindras la troisième capitale, je lancerai le live et la gestion complète des caméras. Vu ta vitesse, tu devrais arriver à Berlin très bientôt. Je vais en profiter pour réaligner Tonbogiri sur Mars. »

Je profitai de ce moment d’accalmie pour admirer le paysage qui défilait. La nuit noire était éclairée par la lune, et sous mes yeux, les lumières des villes s’étendaient comme des constellations terrestres.
Dans la vaste étendue céleste, les étoiles parsemaient leur lumière, tels des joyaux suspendus dans le velours sombre du cosmos. Chaque point lumineux semblait une histoire, une promesse, un rêve. Dire qu’il y a à peine six ans, je n’aurais jamais imaginé me retrouver ici, volant au-dessus des nuages.

Je répétai la même action à Berlin, au-dessus de la Porte de Brandebourg, où trônait fièrement la déesse de la Victoire. J’entamai progressivement ma descente vers le monument et aperçus une foule de visiteurs rassemblés pour admirer l’édifice. Tout comme à Paris, je décidai d’offrir un spectacle en passant à travers la porte. La manœuvre était délicate, le passage étroit, mais je réussis à m’y engager sans érafler la peinture du Liberty. Des milliers de flyers s’échappèrent de la cabine, virevoltant dans la lumière du monument.

Cette fois, je ne restai pas longtemps. Les forces de l’ordre approchaient déjà, et je préférai éviter tout conflit diplomatique. Je repris rapidement mon altitude de croisière, mais à ce moment-là, un avion de chasse surgit soudain, frôlant mon cockpit. En observant de plus près, je réalisai que quatre autres m’encerclaient déjà.

Nous avions prévu cette éventualité avec ma fille. Sur une large fréquence radio, je diffusai en boucle un message multilingue :
« Je ne suis pas armé. Mes actions sont purement pacifiques. »

Je devais reconnaître que les autorités allemandes avaient réagi bien plus vite que prévu, malgré l’obscurité censée me dissimuler. La radio grésilla, puis une voix anglaise s’imposa :
« Attention unidentified aircraft, you have entered restricted German airspace. Follow us to the nearest military base immediately — no harm will come to you if you comply. »

Je compris l’essentiel et répondis calmement :
« Reçu cinq sur cinq, je vous suis. »
Un des avions se plaça devant moi pour m’indiquer la route, tandis que deux autres encadraient mes flancs.

« Papa, tu as besoin d’aide ? » demanda ma fille d’une voix inquiète.
« Je te dirai ça dans cinq minutes. Pour l’instant, je vais les suivre sagement. Quand ils baisseront leur garde au moment de l’atterrissage, je filerai. »
« Fais tout de même attention à toi », ajouta-t-elle après un court silence. « Et si je bloquais leurs missiles ? »
« Quoi ? » répondis-je, stupéfait.
« Je suis déjà connectée à leur base et au système d’armement de leurs avions de chasse. »
« Iris ! Comment as-tu pu t’infiltrer chez eux ?! » dis-je d’un ton sévère.
« Ne t’inquiète pas, papa. Je ne peux contrôler que les armes des avions proches du Liberty. »

Je soupirai profondément.
« Tu m’avais promis d’arrêter de t’infiltrer partout… »
« Oui, mais là, c’est pour ta sécurité », répondit-elle, le doigt levé dans ma direction.

Je ne pus m’empêcher de sourire malgré la situation.
« Bon, on en reparlera plus tard. Maintenant que tu es connectée, je suis un peu plus rassuré. Je ne devrais pas tarder à arriver à leur base, vu les lumières de piste que j’aperçois au loin. »

Ma fille pouvait être terrifiante : capable de pirater un système militaire en moins de cinq secondes. Pourtant, sa présence me réconfortait. Même si je n’étais pas à l’abri des mitrailleuses, je savais qu’elle veillait sur moi.

Je suivis les chasseurs jusqu’à distinguer un alignement de lumières marquant la piste d’atterrissage. Mon cœur battait à tout rompre. Alors que les avions déployaient leur train d’atterrissage, j’appuyai brutalement sur la manette des gaz. L’accélération fut si violente que tout mon corps se contracta sous l’effort. Je devais les semer, je ne pouvais pas m’arrêter maintenant.

Tout mon corps tremblait, mes muscles criaient de douleur. Le GPS m’indiqua que je survolais désormais la mer, mais ma vision se troubla, un voile noir envahissant peu à peu mes yeux. J’essayai de relâcher les gaz, sans succès : la force m’écrasait contre le siège. J’entendais à peine la voix de ma fille, déformée, paniquée, avant que tout ne devienne flou.

Je sentis le harnais de sécurité me retenir alors que je reprenais conscience. Ma respiration était saccadée, mes bras tremblaient.

« Père ! Réponds-moi ! Père, est-ce que tu m’entends ?! »
Je voulus la rassurer, mais une violente nausée m’en empêcha. Je pris le sac d’urgence à ma droite et vomis plusieurs fois, la gorge en feu.

« C’était limite », soufflai-je difficilement avant de vomir une dernière fois.
« Ça va aller, père ? » demanda-t-elle d’une voix tremblante.
« Je n’ai pas vraiment le choix… J’ai vu pire », haletai-je, la voix éraillée.

Je pris une bouteille d’eau, me rinçai la bouche et me versai un peu d’eau sur le visage pour calmer la brûlure acide.

« Mais père, qu’est-ce qui t’a pris d’accélérer autant ?! J’ai dû déclencher la procédure d’arrêt d’urgence à la dernière minute ! J’ai même perdu le signal avec ta vitesse. »
« Ce n’était pas vraiment voulu… Je pense que la poussée des moteurs est beaucoup plus puissante que ce que nous avions calculé. Attends… tu as perdu le signal ? Mais j’allais à quelle vitesse ? »
Elle posa une main sur son front et répondit avec exaspération :

« Tu as atteint Mach 4… »Je restai silencieux un instant.

« Mach 4 ? Ah oui… Quand on sait que le record est à Mach 3, ça explique mon état. J’ai de la chance de ne pas avoir quelques côtes cassées. »
« Oui, mais ça n’excuse pas ton imprudence, père ! » me sermonna-t-elle.

« Mais non, ne dis pas ça, ma fille. Je te fais entièrement confiance. C’était une fausse manœuvre, je t’assure que je ne recommencerai pas. »

Elle fronça les sourcils. Une douleur légère me traversa le plexus solaire et le bras gauche, mais c’était une sensation familière. Peut-être avais-je fissuré une côte ? Je préférai ne pas y penser.

« Bon, je vais passer pour cette fois, mais fais attention, papa. Ça va aller pour la suite ? »Je repris lentement ma trajectoire et constatai que je survolais la mer du Nord, dont l’étendue s’étendait à perte de vue.

« Oui, je vais reprendre notre itinéraire en direction de Moscou. Ce petit incident va décaler notre planning ? »

« Oui, mais rien qui ne devrait nous entraver pour l’instant. »

« Au fait, jeune fille, si on parlait de ton intrusion dans un système militaire… » Elle se raidit et détourna les yeux, une perle de sueur glissant sur son front.

« Tu sais bien pourquoi je ne veux pas que tu fasses ça ! Je ne veux surtout pas que tu sois perçue comme une menace par les humains qui ne comprendraient pas ce que tu es. »

« Je sais bien… Mais je ne pouvais pas non plus rester là à te regarder prendre tous les risques ! »

« Je te remercie pour ça, ma fille, mais fais attention, je t’en prie. Ce n’est pas seulement pour ta sécurité, mais pour l’avenir qui s’ouvre à toi. »

Je n’avais pas peur pour elle, mais de ce que le monde pourrait lui faire s’il découvrait ses capacités uniques en tant qu’Âme Artificielle.

« Je ferai attention, père. Mais je le fais aussi pour notre projet… et surtout pour te protéger. C’est à toi aussi de savoir te reposer sur moi. »

« Je te fais confiance, ma fille. »Je marquai un silence, observant l’horizon qui s’illuminait à l’est

.« Très bien, ma fille. Je te fais confiance pour ma sécurité, mais promets-moi de ne pas te faire repérer, d’accord ? »

« Oui, père, cela fait partie de mes priorités. Reprends ta route en toute liberté. »

« Bien. En avant, ADAMAI. Montre-moi ce que tu peux faire. »

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