Chapitre 1 - Florence, la Ville des Renouveaux
Marco n'était pas un homme ordinaire.
D'abord, il y avait son allure. Grand, immense même, avec ces lignes élancées, ce visage d'ange taillé dans la lumière, et ce regard bleu acier qui vous transperçait sans jamais chercher à séduire. Marco Pastore n'avait pas besoin d'efforts : sa seule présence réveillait en Isabella une fibre protectrice presque primitive. Puis venait le reste : cette douceur désarmante, cette façon d'occuper l'espace comme un homme revenu de loin, ces gestes hésitants d'enfant perdu qui découvre le monde jour après jour. Marco n'avait aucune ombre en lui, aucune rancœur, aucune agressivité. Seulement un mystère, lourd et profond. Et Isabella Rossi, lucide, forte et entière, en était tombée éperdument amoureuse... contre tout attente.
Le printemps 1951 apporta à l'Italie un parfum d'avenir.
Les villes pansaient leurs plaies, les ateliers rouvraient, et Florence, plus que toute autre, renaissait de ses cendres après la seconde guerre mondiale. Dans les rues, le bruit des marteaux se mêlait au chant des cloches. Les façades qu'on avait recouvertes de poussière retrouvaient peu à peu la couleur de la pierre blonde.
Pour Marco et Isabella, c'était l'heure des recommencements.
Ils arrivèrent un matin dans un train bondé. Leurs maigres bagages tenaient dans deux valises et un panier d'osier. Le fleuve brillait déjà, et les ponts semblaient s'étirer sous la lumière. Isabella se pelotonna contre son mari.
— Quelle ville magnifique ! Je suis tellement heureuse de la retrouver.
Marco, distinguait de nombreux chantiers. Déformation professionnelle.
— Je ne demande qu'à voir, ma chérie. En tout cas, si ça ne marche pas chez ton oncle, cette ville est encore en chantier, à ce que je vois. Je ne manquerai pas de travail.
L'oncle d'Isabella, maître Giulio Pastelli, dirigeait un atelier de maroquinerie dans le quartier de San Lorenzo où il fabriquait des sacs et des gants pour des clients aisés. Quand Isabella lui présenta Marco, le quiquagénaire, large d'épaules et bourru, l'observa avec un mélange de curiosité et de défiance. Grand ténébreux au regard bleu acier, le mari d'Isabella l'égalait en largeur et le dépassait d'une tête.
— Tu n'as jamais travaillé le cuir, mon garçon ?
— Non, avoua Marco en souriant. J'ai surtout poussé des brouettes et reconstruit une église. Mais j'apprends vite.
— Ici, il ne suffit pas d'apprendre, le rabroua Giullio. Il faut comprendre la matière. Elle a un caractère, comme une femme.
— Alors... je l'écouterai, dit-il avec un regard complice vers sa jeune épouse.
Lorsqu'elle revu sa nièce, Martha fondit en larme en la prenant dans ses bras.
— Isabella mia, tu es resplendissante. Je ne t'avais plus revu depuis la mort de ta maman ; tu nous a manqué. Martha avisa l'homme à ses côtés. Et qui est ce jeune homme ?
— Je te présente Marco... Marco Pastore, mon époux.
La surprise passa sur le visage de Martha.
— Tu... tu ne m'en a pas parlé dans ta lettre…
— J'ai préféré vous laisser la surprise, dit-elle dans un souffle gêné.
Un sourire lumineux éclaira le visage de Martha. Elle caressa les joues de sa nièce.
— Isabella... Tu as toujours été indépendante.
Martha fit la bise au grand Marco, se signa, et pris leurs mains dans les siennes.
— Mes enfants, que Dieu vous bénisse. Vous êtes ici chez vous.
Le lendemain, Isabella trouva du travail à la clinique Santa Maria. La ville était en pleine convalescence et les chambres ne désemplissaient pas. A la maroquinerie Pastelli, Giulio proposa à Marco d'observer son travail.
Deux semaines plus tard, il lui confia des tâches simples comme préparer les peaux et les outils, ranger les établis à la fin de la journée, réceptionner et emballer les commandes.
Au bout d'un mois, il lui confia son premier travail. Au bout de trois, Marco cousait déjà mieux que les apprentis. Et au bout de six, il reprenait les travaux délicats que même Giulio jugeait irrécupérables. L'oncle finit par admettre, non sans une pointe d'étonnement :
— Tu as les mains d'un bénit, Pastore. Sous tes allures de bûcheron se cache un artiste délicat. C'est très inhabituel.
Leurs salaires permirent au couple de s'installer dans un petit appartement sous les toits, avec vue sur le Duomo. Les soirs de juin, ils s'asseyaient sur la terrasse, observant la ville s'illuminer lentement. L'Arno luisait comme une veine d'argent, et le vent portait les odeurs mêlées de la ville, du pain chaud et de la poussière des pierres.
— On dirait que tout recommence dans cette ville, soupira Isabella.
Marco resta songeur quelques instants, sirotant un Chianti.
— Recommencer... Encore. Toujours, murmura-t-il.
Isabella connaissait cet état d'âme chez son mari. Elle lui prit la main. Il sourit. Ses yeux restaient fixés sur les collines au loin, là où les orages s'amassaient. Comme des amis qui saluent depuis l'autre côté d'un précipice.
À l'atelier, il s'imposa sans bruit. Les ouvriers le respectaient. Il parlait peu, travaillait vite, mais chaque geste semblait précis, inévitable. Certains jours, il s'arrêtait, fermait les yeux, posait la main sur une pièce de cuir, et devinait exactement où la matière allait céder, où elle devait être renforcée.
— Comme s'il voyait à travers, disaient les autres.
Giulio, lui, riait.
— Basta, il écoute ! Et le cuir lui répond.
Peu à peu, l'atelier prospéra. Les commandes affluèrent. On venait de plus en plus souvent demander "le travail du signor Pastore". Marco refusa toute promotion, tout salaire supplémentaire. Il disait que le travail lui suffisait. Mais, au fond, il retrouvait sans le savoir ce qu'il avait perdu : la maîtrise, la rigueur, l'ordre.
L'été écrasait Florence. C'était le temps de midi et, comme tous les jours, les hommes mangeaient leur assiette de spaghettis, assis sur la devanture de l'atelier ; les voitures glissant avec une langueur affectée sur le bitume surchauffé. Giulio s'assit à côté de Marco. Il versa un peu de parmesan sur ses pâtes, se servit à son tour et engloutit une première fourchette.
— Dis-moi, figlio… tu permets que je t'appelle figlio ?... fit-il la bouche pleine.
— Heu, oui, après-tout… vous êtes mon bel-oncle.
Giulio rit de bon cœur. Nouvelle fourchette.
— Justement, je voulais te parler de la famille. Tu es de quelle origine, Marco... Français ? Allemand ?
Le jeune homme tourna son regard vers la rue sans répondre : chipotant dans ses spaghettis.
Huit ans de questions, huit ans d'inconnu.
Le trouble de Marco n'échappa pas au maestro.
— Ne le prends pas mal, figlio. Regarde-nous... il montra du menton les ouvriers faisant virevolter les spaghettis sur leurs fourchettes avec la virtuosité de chefs d'orchestres. Nous sommes petits, trapus et toi tu es immenses avec tes yeux bleus. Tu n'es pas d'ici… ça se voit. Alors, c'est vrai : tu parles italien à la perfection. Mais…
Marco sentit un malaise monter. Cette fois, il affronta le regard de Giulio.
— Ne tournez pas autour du pot. Que voulez-vous savoir ? Si je suis juif ?
Le vieil homme sursauta.
— No, no… figlio. Je ne suis pas anisémite, ni nazi et j'ai dansé à la mort de Musolini.
Il cracha par terre. Une passante s'écarta. Offusquée.
— Je me demandais... pourquoi tu ne nous présente pas tes parents ?
Marco sourit à pleine dents. C'était simplement ça. Il ouvrit la bouche mais Giulio ne lui laissa pas le temps de répondre.
— Ce n'est pas une question, figlio. Tu ne veux pas en parler, basta, c'est ton choix, je le respecte. Mais voilà, ça nous ferait plaisir d'en savoir un peu plus sur l'homme qui a épousé notre nièce… et la famille.
Marco déposa son assiette.
— Maestro, ce n'est pas que je ne veux pas, c'est que je ne peux pas.
Le vieil homme recula involontairement, l'air dubitatif. Marco frappa sa tempe du plat de la main et ajouta :
— Stupido ! Je ne me rappelle de rien.
— Comment ça ?
Et Marco raconta.
« Mes premiers souvenirs remontent quelques temps après l'attaque de Salerne par les Alliés en septembre 1943. Le silence des ruines. Un berger me trouva, nu comme au premier jour, enfouis parmi le chaos de béton et de pierres calcinées. Il me parla mais, bien que je le compris parfaitement, je ne pus lui répondre. Aucun son ne voulut sortir de ma bouche.
Il m'aida à me redresser et ce fut très étrange. C'était comme si je me souvenais du poids de mon corps, mais pas de ma place dans le monde.
Je n'avais pas la moindre idée de qui j'étais.
Un corps d'homme dans la force de l'âge, sans blessures apparentes et puissamment bâti malgré l'amaigrissement manifeste. Il devait y avoir plusieurs jours, voire une semaine que je me trouvais dans les ruines dévastées de cet ancien bunker. Il me couvrit de nippes déchiquetés puis il m'emmena par les rues de Salerne encombrées d'immeubles effondrés.
Le berger me dit que le front était remonté jusqu'à Naples. Salerne, désormais, n'était plus qu'un port militaire entre les mains des Alliés. Je ne comprenais rien à ce qu'il me contait. La guerre, les américains, les allemands, tout cela m'échappait totalement.
Il se dit qu'un poste de soldats saurait quoi faire de moi. On en trouva un... mais sans nom, sans papiers, sans uniforme, on me repoussa aussitôt. Alors, ne sachant plus à qui me confier, il me mena jusqu'à l'église de l'Annonciation, à l'ouest de Salerne. C'est là que Don Bellini m'a recueilli. Sous la crasse et les haillons, il a vu mon visage étonnamment calme... L'air d'un homme qui attend un verdict dont il ignore tout.
Il me demanda mon nom. Pas de réponse. Il me demanda d'où je venais. Un silence. Puis un murmure, rauque, difficile : La... tempesta. La tempête. Ce fut tout ce que je lui répondit.
Le prêtre me fit asseoir, me donna de l'eau, un morceau de pain, une couverture. Il pria pour moi. Dans la nuit, il me donna un nom : Marco, comme saint Marc, le témoin et le voyageur. Pastore, parce que j'avais été trouvé par un berger.
— Ce Don Bellini a été inspiré, Marco te vas comme un gant, dit Giulio, en appuyant avec un clin d'oeil.
Marco sourit à l'allusion et continua.
Padre Bellini me logea dans une chambre au premier étage du presbytère. Les jours suivants furent confus. Je dormais peu et Don Bellini m'a dit que j'observais la pluie avec un étonnement d'enfant. Je touchais les murs comme si j'en découvrais la matière.
Parfois, je sursautais à un bruit d'orage, fixant le ciel avec une terreur muette. D'autres fois, je restais des heures à genoux dans la petite église, les yeux perdus dans la flamme des cierges. Le prêtre conclut à une amnésie. Les villageois parlaient de miracle... un homme ressuscité d'entre les morts.
— Et bien, mon garçon, tu ne te rappelle vraiment de rien ? demanda Giulio. Marco fit un petit signe de la tête, vaguement gêné. Puis il reprit :
Un soir, Don Bellini vint me trouver et me proposa du travail simple : aider au jardin. Il me fit la visite du petit appentis, blottit contre le presbytère, qui regorgeait d'outils de charpentier et de jardinage.
En prenant les outils, mes mains tremblèrent, comme si elle se souvenaient de gestes que j'ignorais. En quelques jours, je pris possession de l'appentis qui devint chez moi. Les travaux ne manquaient pas après les destructions de la guerre.
Et puis il y a eut ce jour où j'ai soulevé une poutre que trois hommes n'avaient pu bouger. Ils en restèrent abasourdis, mais moi, je fixais le bois comme s'il m'avait... obéi. Le Seigneur donne des forces étranges à ceux qu'il veut sauver, en avait conclu le padre. J'ai regardé mes paumes ouvertes, incrédules. Au creux de la chair, j'ai crus voir, un instant, une lueur bleue. Puis plus rien.
Giulio observa les épaules massives de Marco. Au fond, cela ne l'étonnait guère : avec une telle stature, une telle puissance physique, il était logique que Marco parvienne à accomplir des tâches qui, même pour lui, encore solide et bien bâti, auraient relevé de l'exploit.
Les semaines passèrent et l'automne 1943 tomba sur la Toscane. Les bombardements sur Naples s'éloignèrent et une paix fragile s'installa. Je vivais simplement : une chambre, un lit de fer, un travail au jardin.
Je mangeais et parlais peu mais priais beaucoup. Chaque soir, je montais sur la colline au nord de Salerne. De là, on voyait tout le front de mer et les ruines grises de givre. Parfois, je restais là longtemps, les bras croisés, à regarder l'horizon.
Une nuit, un orage éclata. La pluie frappait la mer et la terre, les éclairs déchiraient le ciel, les vagues montaient à l'assaut du port. Je me suis sentis comme aspiré par cette force déchaînée et me jetais dehors, violenté par les bourrasques de pluie, pieds nus dans la boue.
Don Bellini, inquiet de ce départ précipité, me chercha et cria mon nom dans l'orage. Au moment où il me trouva, debout dans le petit potager, un éclair tomba non loin du presbytère. Si proche qu'on en sentit les traces d'ozone. Appeuré, le padre s'était jeté au sol, mais je n'avais pas bougé d'un pouce.
L'effoi passé, Don Bellini me dit que mes yeux reflétaient encore la foudre, sans peur, sans surprise. Alors, il se signa et je lui ait dit cette phrase énigmatique : Non mi brucia più. Elle ne me brûle pas.
Voilà mes premiers souvenirs, maestro.
— Quelle histoire ! Lança le vieil artisan. Autour d'eux, les ouvriers étaient déjà rentrés. Les voitures avaient recommencé leur lent glissement feutré dans les rues ensoleillées.
— Merci pour ton partage, dit Guilio en se levant.
Marco l'aida et ils retournèrent à leur labeur.
— Amnesico, pauvre garçon... Et tu te souviens quand même de ta rencontre avec Isabella ?
— Isabella ? Bien entendu !... Mais c'est une autre histoire… pour plus tard, maestro, lança-t-il dans un grand sourire.

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