Chapitre 2 - Le patient 41B

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Une année passa pour le couple Pastore.

Isabella occupait un excellent poste à la clinique Santa Maria, tandis que Marco trouvait naturellement sa place dans l'univers de la maroquinerie. Avec son assurance tranquille et sa capacité instinctive à trancher, il était devenu le référent de l'atelier : Giulio comme les ouvriers venaient régulièrement solliciter son avis sur une couture délicate, un cuir capricieux ou un client exigeant.

Dans ses temps libres, Marco avait entretenu son affection pour le jardinage, développée lorsqu'il vivait à Salerne. Il avait remis en état le potager des Pastelli, en friche depuis des années, y retrouvant un calme authentique. Le couple, très attaché aux valeurs chrétiennes, ne manquait jamais la messe du dimanche et Isabella s'était engagée dans l'aide aux familles du quartier, apportant sa douceur et son sens du soin là où on en avait le plus besoin.

Leur amour, encore jeune mais déjà solide, gagnait en profondeur chaque jour. Il y avait entre eux cette ardeur spontanée propre aux corps qui se découvrent encore : une complicité vive, souvent espiègle, qui les entraînait dans des moments d'intimité imprévus, y compris dans des lieux peu conventionnels, où leur passion prenait le dessus avec une fougue non retenue.

Ils parlaient parfois d'enfant, avec prudence. Isabella y songeait avec tendresse ; Marco, lui, restait hésitant. Une part de lui craignait toujours ce passé effacé, cette mémoire en ruines qui lui échappait encore. Pour y voir plus clair, il commença une relation épistolaire avec le padre Don Bellini qui l'avait receuillit au tout premiers jours de son éveil au nouveau monde : des lettres longues, sensibles, où il livrait sans détour ses doutes et ses élans. Les réponses du prêtre, à la fois fermes, bienveillantes et nourries de ses lectures jungiennes, lui apportaient une forme d'ancrage, une direction intérieure.

L'hiver 1953 venu, Florence fut couverte de brume. Un matin, Giulio tomba très malade. Marco reprit naturellement la direction de l'atelier. Sous sa gestion, tout continua de tourner.

Ce soir-là, comme à son habitude, Marco passait voir Giulio pour lui faire le rapport de la journée. Le vieil homme fiévreux était alité. Le médecin venait de partir après avoir rassuré Martha. Mais oui, il le connaissait depuis toujours. Il est aussi solide qu'un chêne. Cependant, sa fièvre est importante. Elle devait veiller sur lui et l'empêchez de s'agiter pendant quelques jours. Il devait prendre son traitement à l'aspirine et du repos, du repos et du repos ; le sommeil reste la meilleure médecine.

Marco s'approcha de Giulio et s'assit au pied du lit. Il fit le rapport du jour et s'apprêtait à le laisser se reposer pour rejoindre Isabella, lorsque le vieil homme l'arrêta.
— Marco, figlio, avant que tu ne t'en aille, j'aimerais que tu me parles un peu de toi.
— Mais je vous l'ai dit, je ne sais rien de mon passé...
— Tu m'as raconté tes premiers mois chez le padre, là.. come si chiamava ?
— Don Bellini.
Si, padre Bellini. Et bien reprend où tu en étais, per favor.
Marco se rassit et commença.

" C'était il y a une petite dizaine d'années. J'était aux bons soins du padre Don Bellini qui m'avait recueillit dans la charité chrétienne. Depuis quelques mois, mon état restait stationnaire : ni mieux, ni moins bien. L'hiver s'était abattu sur la Toscane comme un long soupir. Le vent passait dans les cyprès avec des voix de fantômes. La guerre était partout mais le statut de port stratégique pour les Alliés protégeait Salerne des combats. "

Maledetti crucchis ! Cette guerre nous a pris nos deux fils. Giulio porta son regard sur les portraits de ses enfants posé sur la commode au pied du lit ; surplombée d'une grosse croix. Martha sortit un mouchoir pour essuyer une larme naissante.
— Francesco et Juan étaient dans la Rezistenza. Ils furent capturés et exécutés par ces stronzi nazisti ! S'emporta Giulio qui fut prit d'un quinte de toux.
Martha le calma avec des caresse et de doux baisers.
— Je... je vais vous laisser, commença Marco.
No ! Le coupa Giulio qui se calmait. Marco, per favor continua.
Martha lui sourit avec approbation, Marco se rassit et reprit son monologue. D'une manière étrange, entendre sa propre histoire dite à voix haute apaisait quelque chose en lui.
— Dès qu'un orage éclatait sur la vallée, j'étais pris d'une sorte d'extase presque mystique à tel point que pouvais passer tout l'orage sous l'averse. Don Bellini m'a raconté un événement précis, fondateur, qui a précipité ma chute.
— Ta... chute ? Répéta Martha.
— Je ne le savais pas encore mais mon état allait empirer. Ce jour-là, un orage particulièrement violent s'était abattu sur la ville. Don Bellini me trouva dans l'église, à genoux, trempé jusqu'aux os. Je ne priais pas. Mes lèvres bougeaient vite, en silence, murmurant des mots qu'il ne reconnut pas. Ils n'étaient ni français, ni allemands, ni aucune langue qu'il connut. C'étaient des sons gutturaux, anciens, presque rituels. Lorsque je levais la tête à son appel, il paraît que mes yeux brillaient d'une lueur bleu pâle, presque phosphorescent. Puis je m'effondrais. Le médecin arrivé en pleine tempête parla d'épuisement nerveux. Mais la nuit suivante, je hurlais dans mon sommeil.
— Mon pauvre Marco. s'étrangla Martha. C'est terrifiant !
— Ne vous alarmez pas, Martha, je ne souffrais pas... physiquement. J'étais perdu, affolé. Qu'auriez-vous fait ?
Martha eut un regard compatissant.

" Il devint évident que les bons soins de Don Bellini ne suffisaient plus et que je devais être soigné dans un lieu adapté. Il m'emmena au manicom de l'hôpital de Santa Maria della Scala, le grand bâtiment gris sur la colline, où la guerre avait entassé des âmes cassées. Les jours n'avaient plus d'heure. Le bruit des clés, les pas sur le carrelage, les voix assourdies derrière les portes. Je m'éveillais souvent en sursaut, le souffle court, le cœur battant trop fort. Mes rêves étaient toujours les mêmes : la foudre, le métal, des visages d'hommes en uniformes noirs, blancs et bleu ciel, et un cri que je ne comprenais pas. J'entrais alors dans un mutisme qui devait durer longtemps. A la lecture de mon dossier, un amnésique découvert dans les ruines de Salerne après l'opération Avalanche des Alliés le 9 septembre, les médecins déduirent l'évidence : je devais être un soldat traumatisé. On me rangea parmi les cas sans famille, sans identité. Un simple numéro : 41B.
La nuit, les infirmières craignaient mes réactions. Elles disaient que, parfois, la lumière des néons vacillait quand je m'éveillais en criant ; qu'il y avait une odeur d'ozone dans ma chambre. "

" Le docteur Rinaldi, le chef du service psychiatrique de l'hôpital, tenta de me faire parler. Vous avez combattu, n'est-ce pas ? Pour les Alliés, pour l'Axe ? Je haussais les épaules, incapable de répondre. Vous souvenez-vous d'un nom ? Silence. Rinaldi nota quelque chose et continua. Le vôtre, au moins ? Je cherchais au fond de moi et... rien. Le médecin lut à haute voix ce qu'il notait sur son carnet : Amnésie totale. Pas de repère temporel. Mémoires effacées ou volontairement verrouillées. Mais il y avait autre chose qu'il ne comprenait pas ; une sorte d'aura, un champ électrique qui faisait crépiter l'air autour de moi. "

" Mars 1944 passa. A cause de mes nuits très difficiles qui fatiguaient les patients et le personnel, Rinaldi m'avait donné un traitement lourd à base de Véronal et de morphine. Amorphe, je vivais au rythme des repas, des rondes, des prières. Les seules fois où on entendais ma voix, assourdie, j'étais seul et m'exprimais dans une langue indéchiffrable. Parfois, je pleurais sans raison. Mais le plus souvent, je demeurais immobile, regardant la lumière tomber sur le mur, fasciné par le jeu des ombres. Et c'est dans ces profondeurs chaotiques qu'elle arriva.
Votre nièce. Isabella.
Vous excuserez cette trivialité, mais Isabella, du haut de ses dix-huit ans, était l'incarnation de la beauté italienne rayonnante. Des courbes voluptueuses, la taille fine, une silhouette grande et imposante. Bref, si jeune et déjà femme. Sa présence charismatique en fit rapidement l'une des infirmière les plus choyée. Mais pour moi, perdu dans les territoires brumeux de mon esprit détruit, je ne la voyais pas comme les autres. Elle était juste et uniquement une présence rassurante. Elle s'occupait souvent de moi et me traitait avec douceur, sans chercher à me faire parler. Un jour, elle m'apporta une petite croix en bois. Êtes-vous croyant ? me demanda-t-elle. J'observais le crucifix longuement, comme un objet étranger. Toujours pas le moindre son ne vint mais dans l'échange de nos regards, quelques chose se noua. Je gardais précieusement ce crucifix sans raison, sans foi particulière. Mais chaque fois qu'un orage éclatait, je la serrais jusqu'à m'en marquer la peau.

Un matin d'avril, il s'est passé quelque chose d'assez singulier. Vous me connaissez tous les deux ; vous savez l'amour que je porte à votre nièce et l'homme stable que je suis devenu. "
Martha et Giulio échangèrent un regard intrigué.
Parla, figlio, parla, ti ascoltiamo... Allez, parle, fiston, on t'écoute, rassura Giulio avec un geste de la main.

" L'hôpital fut frappé par la foudre pile au-dessus de ma chambre. La détonation, énorme, fit éclater les vitres. Quand les infirmiers accoururent, ils me trouvèrent debout, les bras ouverts, regardant la pluie tomber à travers le toit carbonisé ; le crucifix fumant dans la paume de ma main. C'est à cet instant précis que la parole me revint, grinçante comme une porte de prison : La tempesta non è finita. La tempête n'est pas finie. J'avais été frappé par la foudre et je n'avais pas la moindre séquelle. Le mystère était total. Mais devant cet événement atypique et effrayant, les médecins décidèrent que je sombrais dans la folie, ils augmentèrent la sédation. "

Martha et Giulio avaient les yeux écarquillés, suspendus aux lèvres de Marco. Lui, sentait un poids se détacher lentement de ses épaules, comme si chaque mot arrachait une épine enfouie depuis trop longtemps. Une légèreté nouvelle, presque grisante, montait en lui. Parler devenait une véritable catharsis.

" Au printemps, j'étais littéralement devenu un légume. Isabella m'a raconté que lors d'une journée ensoleillée, padre Don Bellini vint me rendre visite. Je le reconnus à peine, mais un éclat fugitif passa dans mes yeux ; peut-être celui de la gratitude. Le prêtre me prit la main, récita un psaume, puis dit à voix basse : le Seigneur t'a arraché à la guerre. Laisse-Le te reconstruire. "

Martha se signa en fermant les yeux.
— On devrait inviter Don Bellini. Penses-tu qu'il soit encore en vie ?
— Oui, sans doute. Je le contacterai, cela me ferais très plaisir de le revoir. Encore quelques mots et je vous laisserai pour aujourd'hui. La seule lumière qui transperçait les brumes de mon esprit était la présence d'Isabella. Elle passait chaque soir pour m'aider à me préparer à la nuit. Sa seule présence m'apaisait. Bien des années plus tard, elle m'a confié que ces soirées lui avaient révélé, confusément, le début d'un long voyage.

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