Chapitre 3 - Isabella se souvient

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L'hiver s'abattit sur la Toscane comme un couvercle de plomb. Des pluies glaciales s'enchaînaient, transperçant les maisons florentines de leur froid humide. Pourtant, malgré cette morosité, l'année débutait sous de bons auspices pour la maroquinerie Pastellli : les ventes des fêtes avaient pulvérisé tous les records. Il fallait remonter à l'avant-guerre pour retrouver une telle rentabilité. Chaque ouvrier avait touché un treizième mois, ce qui avait mis tout l'atelier en liesse.

Giulio, lui, se remettait doucement. Sa fièvre avait fini par céder et il pouvait enfin quitter son lit. Ce dimanche-là, les Pastore étaient venus passer l'après-midi auprès du vieux couple. On sortait tout juste d'une ribollita généreuse, et les femmes débarrassaient la table tandis que Giulio, repu, se laissait tomber dans un fauteuil du salon.
Isabella, vieni qui un minuto, per favore, dit-il en s'installant. Isabella, viens un peu une minute s'il-te-plaît.
La jeune femme arriva avec un plateau de digestifs. Marco et Martha la suivait et ils s'installèrent dans les fauteuils et le canapé.
— Marco m'a parlé de son... amnesia...
Isabella s'assit près de son mari en lui prenant la main.
— Oui, c'est... particulier. Ce voile complet, opaque sur son passé.
— Dans son histoire, il était arrivé à votre rencontre à l'hôpital, continua Giulio. Si tu veux bien, ma belle, raconte-nous votre rencontre.
La jeune femme s'entulipa légèrement.
— Et bien voilà, nous nous sommes rencontrés à mon ancien travail près de Sienne, aux derniers mois de la guerre, il y a une dizaine d'années, au printemps 1944. Je ne l'oublierai jamais, ces instants. Les collines reverdissaient, les bateaux de pêche reprenaient la mer, et les hommes, las de se battre, recommençaient à labourer la terre. Dans les couloirs de l'hôpital de Sienne, le temps aussi s'était ralenti. Les cris des patients se faisaient plus rares, la guerre s'éloignait, et la routine reprenait le dessus ; la routine, cette forme de paix que l'on accepte faute de mieux."

" Marco, dont la pharmacopée avait été diminuée, était désormais autorisé à sortir dans le jardin intérieur. Il passait ses journées à tailler les haies, à ramasser les feuilles, à soigner les fleurs. Il n'avait pas demandé ce travail, mais ses mains semblaient savoir. Comme si elles se souvenaient des gestes : creuser, lisser, planter. À chaque contact avec la terre, un calme profond descendait sur lui, comme si quelque chose de plus grand respirait à travers ses doigts. "

" Les autres patients l'appelaient il muto, le muet. Mais il n'était pas fou. Il observait, écoutait, parfois souriait. Il semblait simplement avoir choisi le silence. Je venais souvent le voir et je l'aidais à remplir les arrosoirs, je lui parlais d'un ton doux, comme à un ami. Et toujours ce mutisme, cette crainte dans le regard. Un jour, je lui demandais machinalement : Je me demande pourquoi tu regardes toujours le ciel, les nuages.
Un nuage s'étirait lentement au-dessus des collines, dans la lumière blanche du matin. Je n'attendais pas de réponse et j'allais poursuivre lorsqu'il dit d'une voix d'outre-tombe :
— Il change constamment.
Ce furent ses premiers mots depuis des mois. Je restais figée, émue.
Et toi ? Tu... tu changes aussi ?
Il haussa les épaules, un demi-sourire au coin des lèvres.
J'essaie.

" Le docteur Rinaldi nota le progrès. Les crises s'étaient espacées, la tension artérielle stabilisée et il semblait tiré d'affaire. Mais il y avait ce phénomène étrange : les plantes du jardin de Marco poussaient plus vite que celles des autres carrés. Les fleurs se redressaient sur son passage. Et, certains soirs, alors qu'il rangeait ses outils, un frisson parcourait les branches comme si le vent lui-même venait l'écouter respirer. Le personnel ne disait rien, mais chacun le sentait : Marco apportait une sorte de paix autour de lui. Une paix solide, tangible, comme un champ invisible. "

" Vers la fin juin, début juillet, un orage éclata au-dessus de Sienne. Les infirmiers couraient pour rentrer les malades. Marco, lui, restait dehors. Quand j'arrivais, essoufflée, il demeurait debout sous la pluie, le visage offert au ciel. L'eau ruisselait sur ses bras, ses cheveux, ses paupières closes. Lorsque je saisis son bras, il me dit simplement : J'aime quand le monde respire fort.
J'ai voulu le tirer à l'abri. Mais à ce moment précis, la foudre frappa un arbre à quelques mètres. La détonation brutale, mon hurlement d'effroi, un craquement énorme, plaintif, le raffut de la chute d'une branche majeure, puis... le silence. La bruit de l'averse revint lentement à mes oreilles, je m'aperçus qu'instinctivement je m'étais réfugiée derrière Marco. L'arbre fumait. Marco, lui, n'avait pas bougé. Pas une trace de peur. Ses yeux étaient tranquilles. Une certitude étrange m'envahit : cet homme n'appartenait pas tout à fait à ce monde.
Le lendemain, il reprit le travail comme si de rien n'était. La pluie avait cessé, le vent portait une odeur de jasmin. Je l'observais depuis la fenêtre du couloir, fascinée par la sérénité qui se dégageait de lui. Je compris que cet homme cherchait moins à se souvenir qu'à redevenir. Et qu'il le faisait par les seules armes que la vie lui avait laissées : ses mains, le silence... et le regard tourné vers le ciel. "

Isabella marqua une petite pause dans son récit. Le temps que Giulio et Martha essuient la petite larme de bonheur qui brillait aux coins de leurs yeux. Les souvenirs évoqués par Isabella avaient le pouvoir de reconstruire Marco. Chaque mot, chaque phrase étaient autant de briques et de ciment qui renforçaient sa nouvelle indentité.
— Les semaines suivantes, continua Isabella, furent pleines de petits miracles. Marco parlait davantage. Il apprenait les prières, réparait les bancs de la chapelle, taillait les roses du jardin avec une précision d'orfèvre. Le prêtre de l'hôpital disait de lui qu'il avait « des mains bénies ». Les malades venaient lui demander de réparer leurs chapelets, ou simplement s'asseoir près de lui. Son silence les apaisait plus sûrement que n'importe quel sermon.

" Le cœur de l'été toscan arriva. Le jardin de l'hôpital regorgeait de chaleur et de lumière. Les murs gris, d'ordinaire si ternes, étaient à nouveau couverts de lierre et bruissaient d'oiseaux. Les patients s'y promenaient comme dans un cloître, portés par une douceur retrouvée après tant d'années de guerre. Et, parmi eux, Marco avançait chaque matin avec un calme qu'on aurait dit sacré. "

" Je le surprenait à prier souvent. Pas seulement à la chapelle, mais partout. En balayant la cour, en réparant un banc, en arrosant les lys. Ses lèvres bougeaient sans bruit, répétant des mots qu'il ne comprenait pas toujours, mais qu'il sentait justes. Le prêtre de l'hôpital, padre Lorenzi, voyait en lui une âme sauvée. Le silence est une prière, disait-il en passant près de lui. Et Marco hochait la tête, comme s'il reconnaissait là une vérité qu'il portait depuis longtemps. "

" J'observais cette transformation, cet éveil, avec un mélange d'admiration et d'inquiétude. La ferveur de Marco avait quelque chose d'étrange, d'absolu. Il ne priait pas comme les autres. Ses gestes étaient précis, presque rituels, et parfois, dans ses murmures, revenaient des sons d'une langue inconnue. Après l'une de ses prières, je l'abordais : Pourquoi dis-tu ces mots-là ? Ce ne sont pas des prières italiennes.
— Je ne sais pas. Ils viennent tout seuls.
— Et tu sais ce qu'ils veulent dire ?
— Non... mais quand je les prononce, j'ai moins peur.
Le ton de sa voix, la douceur du mot peur, trahissaient quelque chose de plus grand que lui. Quelque chose que manifestement il tentait de contenir. "

" À la chapelle, on le voyait souvent à genoux, tête baissée, les mains jointes. Une statue de saint Michel trônait derrière l'autel, épée levée, ailes déployées. Marco s'y arrêtait longuement, comme devant un miroir. Un jour où je l'avais accompagné, padre Lorenzi nous accosta alors que nous admirions la stature du grand saint.
San Michele, il a combattu les ténèbres, affirma le padre.
— Et il a gagné ? demanda Marco.
— Oui, grâce à la lumière.
— Où par le feu, peut-être, ajouta Marco en baissant la tête.
Le prêtre sourit, pensant sans doute à une métaphore. Mais dans la voix de Marco, il y avait une fatigue qui ne relevait pas du symbolisme. Celle d'un homme qui avait déjà vu brûler la lumière de trop près. "

" L'été passa, tissés de routine et de prières. Marco travaillait au jardin, aidait à la messe, réparait les toitures. Il dormait mieux. Il riait, parfois, de ce rire bref et sincère des hommes qui ne savent pas encore s'ils sont sauvés. Mais, certaines nuits, je le retrouvais assis sur son lit, les yeux ouverts, fixant le crucifix accroché au mur.
Est-ce qu'il te parle ? demandais-je un soir.
— ... Non.
— Dis-moi alors : pourquoi le regardes-tu avec tant d'ardeur ?
— Parce que j'attends. J'attends de me souvenir.
J'aurais voulu lui répondre qu'un jour, probablement, le voile se lèverai, mais il détourna les yeux, comme honteux de ce qu'il venait de dire. "

" Un dimanche matin, lors de la célébration de l'élévation de la Sainte Croix, la lumière du vitrail frappa son visage. Un rayon d'un bleu presque irréel, tombait juste sur lui. Assise au fond, je sentis mon cœur se serrer. Marco ferma les yeux, et quand il les rouvrit, j'eus l'impression fugace, mais réelle qu'ils ne reflétaient plus la lumière : ils l'émettaient.
Après la messe, je l'accostais, comme à mon habitude.
— As-tu trouvé la paix, Marco ?
— Pas vraiment, elle viens parfois mais ne reste jamais longtemps.
— Ah... et pourquoi a ton avis ?
— Parce qu'elle n'est pas... à moi.
— Hmm... Alors prie pour qu'elle reste plus longtemps, pour qu'elle t'habite pour toujours.
— Je sais que cette paix n'est qu'une halte. Sous la surface, quelque chose respire. Quelque chose d'immense, de patient. "

" Les semaines automnales furent calmes. L'air autour de Marco semblait plus léger, plus pur. Les malades guérissaient plus vite, les disputes s'éteignaient près de lui. On parlait du miracle du jardinier. Lui n'y croyait pas. Quand je lui relayais ce qu'on disait de lui, il disait tout bas en marmonnant : Si je suis un instrument... qu'on m'oublie quand la musique s'arrête.
Mais la musique, au fond de lui, ne s'arrêtait jamais vraiment. Elle vibrait, ténue, entre les battements de son cœur. Et chaque fois qu'un orage grondait au loin, il levait la tête vers le ciel ; pas par peur, ni par défi. Mais comme on salue un vieil ami qu'on n'ose plus approcher. "

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