Chapitre 4 - Souvenirs d'un amour naissant
Au sortir de l'hiver 1954, l'Italie vivait encore au rythme saccadé de sa reconstruction.
Les ruines de la guerre disparaissaient lentement sous des couches d'enduit neuf, mais les esprits, eux, portaient encore les cicatrices des années noires. À Rome, la jeune République tentait de stabiliser une politique morcelée, tiraillée entre l'ombre du fascisme vaincu, la montée d'une gauche audacieuse et les influences rivales des États-Unis et du Vatican. Dans les régions, la vie reprenait avec une énergie brute : les usines tournaient, les campagnes se réorganisaient, les ports reprenaient le commerce.
En Toscane, cette impulsion retrouvée prenait un visage très concret : artisans, ouvriers, dockers, commerçants, tous s'employaient à rebâtir leur quotidien avec une dignité têtue. À Salerne, ville portuaire meurtrie par les premiers combats de la campagne d'Italie, le fracas des bombardements avait laissé place aux cris des débardeurs, aux moteurs des chalutiers et aux silhouettes robustes qui chargeaient, déchargeaient, réparaient, reconstruisaient. L'après-guerre y vibrait d'une activité dense, humble et obstinée ; celle d'un peuple qui refusait de se laisser définir par les ombres du passé.
Giulio Pastelli était remis, même si la maladie l'avait notablement affaibli. À l'approche de ses soixante-dix ans, la prudence restait de mise : il ne travaillait plus qu'une demi-journée aux ateliers. Marco poursuivait la gestion de l'entreprise, qui venait d'accueillir deux ouvriers supplémentaires tant l'activité croissait.
Isabella, toujours en poste à l'hôpital, avait opté pour un mi-temps afin de veiller sur son oncle. Elle passait de longues heures auprès du couple Pastelli, épaulant Martha dans les tâches quotidiennes, assurant les courses, surveillant la tension de Giulio et veillant à ce que son alimentation reste convenable.
Ces moments passés ensemble encourageaient les confidences, et Isabella reprenait souvent le fil du récit de sa première rencontre avec le patient 41B, Marco Pastore, dans le service psychiatrique de Santa Maria della Scala, à Salerne.
— Zia, rappelle-toi la chute du Duche, puis la fin de la guerre en mai '45.
— La liberté, enfin.
— Mm... À l'hôpital, les blessés étaient moins nombreux. Les salles s'étaient vidées, les oiseaux revenaient nicher dans les corniches. Et Marco… ah, Marco.
Il travaillait régulièrement au jardin. Je passais le voir chaque jour, sous un prétexte ou un autre ; je trouvais toujours une combine. Au début, je me l'étais interdit ; s'attacher à un patient n'était pas professionnel, disait-on. Mais j'avais compris qu'il n'était plus vraiment un patient et que, malgré mes bonnes intentions, je n'était plus seulement une infirmière.
Martha leva les yeux au ciel en disant :
— Amour, quand tu nous tiens.
— Zia, ne te moque pas, soupira-t-elle sur un ton faussement irrité.
Un après-midi, je le trouvais assis sur un banc, observant la lumière filtrer à travers les feuilles. Il avait ce regard d'un homme qui regarde le monde comme un mystère revenu de loin. Je lui demandais à quoi il pensais.
— Oh... Bonjour, mademoiselle... À la couleur du vent.
Je souris, croyant à une plaisanterie.
— Mais voyons, le vent n'a pas de couleur.
— Vous êtes sûr ? Pourtant, ça lui arrive parfois, quand il traverse la lumière juste avant l'orage.
Il tourna la tête et son regard me troubla. Ce n'était pas le regard d'un homme sur une femme. C'était... Isabella s'arrêta pour réfléchir. Un regard profond, très sérieux. Comme s'il voyait en moi une mémoire, un souvenir qu'il cherchait à reconnaître.
— Tu penses qu'il te connaissait avant-guerre ? Tu l'aurais croisé petite fille ?
— Non, ça j'en suis certaine. Non, c'était quelque chose de l'ordre du... du divin. Je ne sais pas le dire avec des mots ordinaires. Bref... je lui demandais s'il avait déjà vu beaucoup de tempêtes et d'orages ?
— Et qu'a-t-il répondu ?
— Quelque chose comme : assez pour ne plus les craindre. Mais certains continuaient à le suivre.
— C'est étrange ce lien qu'il a avec les orages ? Tu ne trouves pas ?
— Non… ce n'est pas plus étrange que d'aimer les bonnes choses. Il adore les orages comme nous le chocolat. Le tout, c'est de ne pas en abuser.
Elles rirent de bon coeur. Isabelle continua :
— Ensuite, nous ne parlâmes plus et je restais à ses côtés plus longtemps que prévu. Je ne voulais pas m'éloigner de lui. Je ne m'en rendais pas encore compte, mais je tombais amoureuse.
Martha tourna son regard vers Giulio. Le vieil homme s'était assoupis. Elle fit un signe à sa nièce. Les deux femmes se levèrent en silence et se rendirent dans la cuisine.
— Je te fais un café, un thé ? demanda Martha.
— Un thé avec plaisir, zia. C'était l'époque où papa et maman avaient été tués dans ce bombardement et vous m'aviez proposé de venir vivre chez vous.
— Si, je m'en rappelle… Mia bella, quelle tragédie, et tu as refusé pour t'occuper des pauvres et des blessés.
— J'avais dix-huit ans, je me sentais prête à affronter la terreur et les difficultés. Je devais me rendre utile dans ce monde devenu fou. On m'avait alloué une chambre dans l'aile dédiée aux nones de l'hôpital de Salerne. Chaque soir, je notais dans un carnet quelques lignes sur la journée. Depuis que j'avais rencontré Marco, Madre di Dio, les pages s'étaient multipliées.
Martha rit de bon cœur en servant les thés.
— Le manque de papier m'obligeait à utiliser tout ce qui me tombait sous la main : l'arrière des vieux calendriers, des blocs-notes et même des vieux carnets de prescription médicale. J'écrivais sur Matco sans le nommer, comme d'un homme trouvé au bord du monde. J'y décrivais ses gestes, ses silences, sa manière de regarder la pluie tomber. Et surtout cette impression qu'il portait en lui un secret si grand qu'il aurait pu engloutir la terre entière. Parfois, je rêvais de lui, debout dans la foudre, les bras ouverts, immobile au cœur de la tempête. Je me réveillais en larmes, sans savoir pourquoi.
Martha arrêta de touiller dans sa tasse, les yeux plissés d'un mélange de tendresse et de trouble.
— Madonna santa... Fit-elle en soufflant sur la tasse chaude. Tu décris ça comme une infirmière... mais on dirait les confidences d'une femme qui a déjà compris ce qu'elle ne s'avoue pas encore. On dirait qu'il t'a regardée droit dans l'âme.
Comme à son habitude lorsqu'on évoquait ses sentiments, Isabella s'entulipa. Elle repris son récit en fixant sa tasse de thé.
— Hmm... un jour, c'était au repas de midi, au réfectoire, je surpris le docteur Rinaldi discutant à voix basse avec padre Fratelli, l'aumônier principal : cet homme n'est pas ordinaire, padre. Ses constantes, sa récupération, son équilibre... tout défie la raison. Dieu agit comme il veut, avait répondu le prêtre. Mais le docteur pensait à quelque chose de moins divin, de plus naturel, sans pouvoir clairement le définir. Ces mots étranges, partagés par ces hommes savants, me poursuivirent le reste de la journée.
Le lendemain, je trouvais Marco agenouillé devant un parterre de roses, le front penché, comme en prière. Je restais à distance, le regardant travailler. L'écho des mots de Rinaldi me revinrent et je décidais que je ne voulais plus seulement le soigner. Je voulais le comprendre.
— Et bien, tu as épousé un drôle de bonhomme, ma nièce.
— Bah, il faut bien un peu de mystère dans la vie. Ecoute cette histoire.
La chaleur de l'été monta, étouffante. Les orages se succédaient et l'un d'eux, particulièrement violent, avec la foudre qui tombait souvent non loin de l'hôpital, stressait tout le monde.
On était le soir et je n'avais pas vu Marco depuis la fin de la matinée. Vaguement inquiète, surtout par rapport à son affection des orages, je regagnais ma chambre après mon service lorsque je trébuchais littéralement sur lui.
Monsieur était assis dans le couloir de ma chambre, torse nu, les mains couvertes de sang.
— Du sang, oh mon Dieu ! s'exclama Martha en se signant.
— Il ne semblait pas souffrir. Marco ! Qu'est-ce que tu as fait ? lui demandais-je. Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu dois souffrir le martyre. Non... me répondit-il avec un calme olympien, c'est la terre. Elle saigne parfois.
Je regardais ses mains. Ce n'était pas de la terre, mais de petites entailles fines, partiellement cautérisées. Je lui demandais qui lui avait fait ça. Mon amie, me dit-il avec un petit sourire.
— Son amie ? répéta Martha, suspendue aux lèvres de sa nièce.
— Exactement, zia. J'eus un recul involontaire. Marco aurait eut une amie ? Non, impossible.
Quelle amie ? insistais-je. La foudre.
— La...la foudre ? répéta à nouveau Martha.
— La foudre joue avec moi, souffla-t-il. Elle passe sur moi, elle s'enroule, je la laisse faire... Zia, je ne comprenais rien à son histoire.
On descendit dare-dare à l'infirmerie où j'entrepris de le soigner. Pommade, bandages, je me précipitais, à la limite de l'affolement. En manipulant ses mains, je sentis une chaleur étrange, diffuse, que je ne connaissait chez personne d'autre. Il me regardait sans bouger, et ce regard, cette lumière bleue, calme et terrible à la fois, me traversa comme un souffle. Je reculais en tremblant. Il murmura seulement : Pardon.
Martha restait bouche bée. Un bruit derrière elle la fit sursauter.
— Du calme, amore, c'est moi, souffla Giulio. Je prendrais bien un petit café. Alors, vous parliez de quoi ?
Après un bref récapitulatif de son histoire, Isabella acheva par ces mots :
— Les jours suivants, j'ai tenté de mettre de la distance. Mais il était partout : dans le jardin, dans les prières du soir, dans le bruit de la pluie sur les vitres. Et peu à peu, je compris que cet homme silencieux portait en lui plus que le poids d'une vie perdue. Il portait une force qui n'avait rien d'humain, mais qui cherchait obstinément à le redevenir.
— Mais de quoi parles-tu, Bella ? Coupa Giulio. Tu lis trop de romans policiers, va ! Marco est un artisan, je l'ai encore vu ce matin. Ce qu'il réalise est splendide. C'est quoi ces histoires de vie perdue et de force, là !
— Giulio, voici ton café, trancha Martha. Et maintenant, tais-toi, la petite aimerait finir son histoire.
— Mais...
— Silenzio !
— Une nuit, continua la jeune femme, alors qu'un nouvel orage éclatait, je me réveillais avec sursaut, Marco dans le brouillard de mon esprit ensommeillé. J'enfilais mon peignoir et traversais les couloirs, descendis les escaliers, pieds nus, jusqu'à sa chambre. J'ouvris la porte et m'approchais sans un bruit.
— Ma… petite souris, le bon Dieu te vois ! Coquine !
— Vas-tu te taire, Giulio ! gronda Martha.
— Son sommeil était très agité. En rêvant, il parlait dans cette langue étrange, gutturale, coupée de sons soufflé comme de l'air ou du feu. Je déposais un baiser sur son front ; aussi léger que l'aile d'un papillon. Il s'apaisa aussitôt.
Je restais un moment à le regarder respirer. Dans la lumière des éclairs, son visage paraissait d'une douceur presque enfantine. Un homme sans passé, sans mémoire, lavé du monde.
Cette nuit-là, je m'avouais cet amour.

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