Chapitre 5 - Le Jardinier de Dieu
Le jour de Pâques 1954, les Pastore invitèrent Giulio et Martha chez eux, dans leur appartement du quartier San Lorenzo. Isabella avait mit les petit plats dans les grands pour les personnes qu'elle aimait le plus. En entrée, des crostini di fergatini, des carrés de pain grillé tartinés d'un foie de volaille maison. Suivi du agnello al forno con patate, un solide gigot d'agneau rôti au four avec du romarin, de l'ail et des pommes de terre, un classique toscan ; accompagné de carciofi saltati, des artichauts sautés à l'huile d'olive et à la menthe. En dessert, le traditionnel pan di ramerino, un pain doux aux raisin secs et au romarin, typique de Pâques.
Après ce copieux repas, les deux couples allèrent prendre l'air printanier sous les arbres centenaires du parc Cascine. L'air était doux, les cris joyeux des enfants, la douceur de vivre. Giulio et Marco marchaient un peu en retrait des femmes. Après quelques échanges sur la santé retrouvée de Giulio et sur l'excellente santé financière de l'atelier Pastelli, la discussion devint plus intime. Ils philosophèrent sur la vie, les femmes et le temps qui passe. Ils avisèrent un banc près d'un étang et, tandis que leurs épouses jetaient du pain aux canards, Marco partagea spontanément quelques souvenirs avec son oncle.
Le jour où Marco quitta l'hôpital, en mai 1946, la même douceur de vire printanière baignait Salerne. Le ciel était clair, l'air sentait la pierre chaude et les herbes écrasées. Isabella l'accompagna jusqu'à la grille qui donnait sur la ville, sur le monde. Il tenait un petit sac de toile à la main avec ses affaires : une chemise, un pantalon, la croix qu'elle lui avait donnée et un carnet où il notait, d'une écriture maladroite, des prières qu'il ne comprenait pas toujours.
— Marco, sais-tu où aller ? Y as-tu réfléchis ?
— Don Bellini m'a proposé un travail à l'église de San Giovanni Battista, plus bas dans la ville. Tout y est a refaire.
Elle hocha la tête.
— Et... tu comptes accepter ?
— Sans doute, dans l'immédiat je ne vois pas quoi faire d'autre.
Un silence. Puis elle dit, doucement :
— Alors je passerai te voir. Et elle déposa un petit baiser sur sa joue avant de le laisser précipitamment.
Il sourit. Un de ces sourires rares, sobres, qui viennent du fond du cœur. Et il se dit qu'il détestait quitter cette fille mais qu'il adorait la regarder partir.
Il rejoignit d'abord l'église de l'Annonciation où Don Bellini l'attendait. Ensemble, ils se rendirent à l'église San Giovanni, au sud-est de Sienne, le long d'une rue pavée ; une église ancienne, à moitié détruite par un bombardement. Aux alentours : un cimetière, un petit verger, un potager, et une fontaine où l'eau chantait sans relâche. Tout était à faire, à reconstruire. Ils marchaient lentement entre les murs lézardés. La lumière du printemps filtrait à travers la béance du plafond, traçant des colonnes d'or dans la poussière. Don Bellini tapota du pied un morceau de tuile.
— Regarde, Marco... Tout est à reprendre. Les fondations, les arches, la nef. Rien ne peut tenir sans qu'on accepte d'abord de voir les ruines en face.
Marco caressa la pierre d'un pilier, comme s'il en écoutait le pouls.
— Ça ressemble un peu à mon état, padre... Non ? Il sourit, timide. Une façade debout... mais rien derrière.
— Già ! Et c'est là que Jung a vu juste, mon garçon. Il disait que l'esprit est un chantier. Pour le rebâtir, il faut descendre dans les gravats... retrouver ce qu'on a voulu oublier... ou ce qui nous a échappé.
— Jung ? Je ne connais pas.
— C'est un médecin suisse, un homme de science. Mais plus que cela, un explorateur de l'âme.
Marco esquissa une moue, les bras croisés.
— Et si je ne veux pas descendre ? Si ce qu'il y a là-dessous... me fait peur ?
Don Bellini se tourna vers lui, son visage ridé illuminé par un rayon de soleil.
— Alors tu resteras prisonnier de ruines que tu refuses de reconnaître. L'Ombre, Marco... Jung disait que chacun de nous porte la sienne. La tienne est peut-être vaste, peut-être ancienne. Mais elle n'est pas invincible.
— Je n'ai aucun souvenir, padre. Rien. Comment confronter une ombre... quand on ne connaît même pas la forme de ses contours ?
Le vieux prêtre sourit, presque malicieux.
— Ah, mais la forme fini par venir. Et, c'est paradoxal, souvent par la lumière... parfois à travers une personne.
Marco tourna le regard, feignant d'observer une fissure au plafond.
— Vous... hem... vous parlez d'Isabella.
Don Bellini éclata d'un rire bref.
— Ma certo ! Tu crois que je suis aveugle ? Chaque fois que je t'ai rendu visite à l'hôpital, elle était à tes côtés. Quand elle t'apporte le café, elle t'écoute comme si tu étais un miracle ambulant. Et toi... tu deviens soudain moins taciturne.
— Je... je ne sais pas ce qu'elle voit en moi.
— Elle voit ce que toi, tu refuses de regarder. Quelqu'un qui cherche... quelqu'un qui lutte. Pas un homme brisé, Marco. Un homme inachevé.
Ils avancèrent jusqu'à l'autel effondré. Le silence retomba, solennel.
— D'accord, dit Marco, je vous comprends... reconstruire cette église, c'est aussi me reconstruire.
— Exactement. Pierre après pierre. Rêve après rêve. Et peut-être... avec l'aide d'Isabella.
Marco sourit, un vrai sourire cette fois, plus lumineux qu'il ne l'avait cru possible.
— Et qui me logera, me nourrira et paiera pour... il fit un grand geste qui englobait les ruines. Tout cela ?
Le padre lui expliqua succinctement que le diocèse de Salerne couvrira tous ses besoins et ils convinrent d'une entrevue mensuelle pour dresser le bilan et prévoir l'avenir. Don Bellini lui tendit les clés de la sacristie encore debout. Les conditions de vie étaient spartiates mais Marco y trouverait une occupation saine et un avenir.
— Dans ce cas, padre... je veux bien commencer le chantier.
Marco s'installa dans la sacristie. Il travaillait seul, comme un artisan du renouveau : il déblayait les pierres effondrées, triait les briques encore solides, mettait de côté les poutres rescapées, prêt à leur redonner une seconde vie. Le travail le calmait. Le silence lui tenait lieu de prière.
L'été 1946 fut un long ruban de journées brûlantes, rythmées par le bruit des gravats et l'odeur âcre de la poussière. Entre l'évacuation de deux tas de décombres, il entretenait le jardin, le verger et le potager de San Giovanni, veillant à ce que tout continue de pousser malgré le chaos passé. Les habitants du quartier finirent par le connaître. On l'appelait il giardiniere di Dio, le jardinier de Dieu. Les enfants venaient le voir travailler, fascinés par la patience de ses gestes. Les vieilles femmes déposaient des offrandes de fruits ou de pain près du puits, pour le remercier de faire repousser la vie. Don Bellini venait parfois s'asseoir sous l'olivier du fond, juste pour l'observer en silence.
Isabella venait l'aider trois ou quatre fois par semaine ; les mains tachées de terre ou de peinture selon les jours. Elle se rendait disponible un dimanche sur deux, et parfois, ils descendaient ensemble jusqu'au vieux port. Ils marchaient côte à côte, une prude distance entre eux, une chaleur naissante qu'aucun ne voulait brusquer.
Pour le gros oeuvre, Marco l'obligeait à porter d'encombrant gants de chantier, mais elle finissait toujours par les enlever, riant du peu qu'elle savait faire. Marco, lui, restait patient, lui montrait comment planter les semis, comment écouter la terre avant d'arroser. Un jour, elle demanda :
— Une chose m'intrigues, Marco. Pourquoi écouter la terre avant de creuser ?
— Mais... Parce que la terre parle, répondit-il dans un sourire.
— Elle parle ? Mais je n'entends rien, moi. Qu'est-ce qu'elle dit ?
— Cela dépend des jours. Là, maintenant, elle dit qu'elle garde tout. Même ce qu'on croit perdu.
La jeune femme resta pensive. Ces mots, prononcés d'un ton calme, la frappèrent plus qu'une confession. C'était peut-être ça, pensa-t-elle, la foi véritable : accepter que tout soit gardé quelque part.
Il arrivait que, la nuit, un grondement lointain le tirât du sommeil. Pas un orage. Un murmure sourd, dans sa poitrine, comme une vibration d'air. Il se levait, sortait pieds nus, et levait la main vers le ciel. Et systématiquement il n'y avait pas d'orage, l'horizon était dégagé ; juste les étoiles et le vent. Alors il murmurait : Pas ce soir. Laisse-moi en paix. Et le silence retombait, dense, presque bienveillant.
L'automne toscan enveloppa la côte de Salerne d'une lumière ambrée, où les briques rouges, les cyprès sombres et les collines ondoyantes semblaient respirer d'un même souffle lent et ancien. Cet après-midi là touchait à sa fin. Les travaux avaient bien avancés et dans la chapelle de l'église, nouvellement rénovée, les rayons du soleil découpaient des carrés d'or sur la pierre. Marco, les mains encore couvertes de poussière de bois, venait déposer une petite sculpture de Marie, recollée et réparée. Don Bellini, assis sur un banc de pierre, referma doucement un livre.
— Vous travaillez trop, Marco, dit le prêtre avec un sourire indulgent.
— Quand les mains se reposent, la tête s'agite. Je préfère l'inverse.
Le prêtre hocha la tête en souriant.
— Vous avez toujours le mot juste. J'aimerais que vous lisiez quelque chose. Ce livre.
Il tapota la couverture usée : Psychologie et Religion, de Carl Gustav Jung. Marco fronça les sourcils en prenant le livre.
— Jung, vous m'en avez déjà parlé. Un médecin de l'âme, comme vous, padre.
— Oh, je soigne les consciences, lui les symboles. Il parle de ce qu'il appelle l'individuation : le chemin par lequel un homme devient vraiment ce qu'il est, en affrontant les Ombres qu'il porte en lui.
Marco resta silencieux un moment. Les Ombres... Le mot résonnait étrangement en lui.
— Dites-moi, padre, je trouve... particulier qu'un homme de foi s'intéresse aux sciences humaines, à la psychologie. N'y a-t-il pas là un paradoxe ?
Don Bellini sourit.
— J'étais étudiant à la faculté de psychologie de Rome lorsque le Christ m'a appelé. Et que voulez-vous, la foi s'est empilée sur mon pregmatisme ; elle à épousé mes connaissances universitaires.
— Et vous croyez... qu'un homme peut vraiment se connaître ?
— Pas tout à fait mais il peut cesser de se fuir. C'est déjà beaucoup. Marchons un peu, voulez-vous.
Ils sortirent de la chapelle et déambulèrent lentement dans les allées du potager.
— Vous savez, Jung pense que certains hommes sont appelés à réparer le monde autour d'eux, non par la force, mais par l'exemple. Des êtres qui absorbent la douleur des autres et la transforment sans même le vouloir.
— Des saints ?
— Pas exactement. Des médiateurs, des passeurs. Il les appelle des figures de l'archétype du guérisseur blessé.
Marco leva les yeux, un peu surpris.
— Guérisseur... vous parlez de moi ?... Je ne suis qu'un artisan.
— Justement. Vous redonnez forme à ce qui est brisé. Vous touchez la matière comme d'autres touchent les âmes.
— Ce n'est qu'un métier.
— Sans doute, mais dans votre cas, mio figlio, c'est une vocation.
Un silence tomba. Le vent fit bruisser les cyprès du cimetière voisin. Don Bellini reprit d'une voix plus douce :
— Voyez-vous, dans la théorie de Jung, chaque être humain porte plusieurs visages, la Persona, ce qu'il montre au monde ; l'Ombre, ce qu'il refoule ; et le Soi, ce qu'il est vraiment, au-delà du masque. Vous, Marco, vous avez perdu votre Persona, je crois. Vous vivez sans masque, comme un homme à nu devant Dieu. Mais l'Ombre, elle, vous accompagne encore. Elle veille.
— L'Ombre, oui, murmura Marco. Elle ne dort jamais.
Don Bellini s'arrêta et passa la main sur une branche de menthe.
— Ceux qui vivent en paix avec leur Ombre sont souvent les plus proches de la lumière. Vous avez ce don, Marco : les autres se sentent meilleurs près de vous.
— Je... ce... ce n'est pas un don, mio padre. C'est... un besoin. Quand je vois quelqu'un souffrir, je sens... que je le connais déjà. Comme si c'était moi.
— Jung aurait dit que vous êtes un intuitif-sentimental : quelqu'un qui perçoit le monde non par les faits, mais par les liens invisibles qui l'unissent.
— Alors je suis un peu malade, comme votre Jung.
— Bah, sourit le prêtre. Malade, peut-être, mais sans aucun doute un homme qui guérit sans s'en rendre compte.
Le même soir, alors que la lumière déclinait sur les pierres blondes de l'église, Isabella le rejoignit. Ils restèrent longtemps assis sous l'olivier, partageant des banalités à voix basse. Isabella parlait de ses collègues, de ses patients, de ses croyances. Marco de ses travaux, du potager et de Don Bellini, qu'il vénérait. Le vent faisait frissonner les branches au-dessus d'eux.
— Marco, tu crois que Dieu t'a sauvé ?
Il tarda avant de répondre.
— Dieu ?... Je ne sais pas... Non, je ne crois pas.
— Alors qui ?
Il la regarda droit dans les yeux, tranquille.
— Les hommes... padre Bellini... toi.
Elle sourit en s'entulipant.
— Marco...
Isabella pris la main dans la sienne. Marco la laissa faire et, pour la première fois depuis qu'il avait ouvert les yeux sur cette vie nouvelle, il sentit que le silence pouvait aussi contenir de l'amour.

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