Chapitre 6 - L'Anneau et la Promesse
La fin de l'automne 1947 s'était installé doucement, sans violence.
Les collines autour de Salerne portaient ce voile de brume qui fait paraître le monde endormi, et sur le port, les feux des maisons montaient comme des prières lentes. Chaque matin, Marco sonnait les cloches de San Giovanni, dont le clocher avait été réparé l'été passé. Don Bellini disait que Dieu avait trouvé en lui un ouvrier docile, et les habitants du quartier, un homme de bien. Mais pour Isabella, il était simplement devenu Marco. Pas un miraculé, pas un mystère, un homme qu'elle rejoignait chaque soir.
Ils se voyaient de plus en plus souvent. Elle quittait l'hôpital à la tombée du jour et traversait la ville jusqu'à l'église, où il l'attendait sous l'olivier. Ils parlaient peu. De la pluie, du travail, des saisons. Mais dans leurs silences, il y avait plus de tendresse que dans bien des mots.
Un soir, peu avant Noël, alors qu'une fine neige tombait par flocons rares, elle entra dans la sacristie. Marco réparait une lampe à huile dont la flamme vacillait et Isabella, en le regardant, eut soudain la sensation qu'elle n'avait jamais connu de lumière plus douce. Elle s'avança, le cœur battant à tout rompre, le souffle court. Elle s'arrêta dans le dos de Marco.
— Il paraît qu'on dit je t'aime avant de demander, dit-elle dans un souffle.
Il se retourna, un peu surpris.
— Que... que dis-tu ? Demander quoi ?
— De... ne plus être seule.
Il posa l'outil et lui prit les mains avec douceur. Leurs regards se croisèrent. Elle s'avança, tremblante.
— Isabella, je... je n'ai rien à donner. Et tu es si jeune.
— Tu as tout à offrir... et j'aurais vingt et un ans dans quatre mois ; la majorité. Je pourrai même me marier si j'en ai l'envie.
Il lui caressa la joue. Et dans ce geste simple, il y avait l'humilité de quelqu'un qui n'avait plus rien à promettre, sinon la vérité. Leurs lèvres se touchèrent, et la flamme de la lampe vacilla comme pour bénir leur union.
Quelques semaines plus tard, la nouvelle année passée, la petite sacristie de Marco chauffée par un poêle capricieux, sentait la lavande et le bois humide. Dehors, la ville était plongée dans un froid clair. Isabella, en manteau de laine, arriva avec un panier de châtaignes et de petits pains frais.
— Tu grelottes encore... tu devrais vraiment te couvrir davantage. Fit-elle en enroulant son écharpe parfumée autour du cou de Marco. Même si tu as l'air d'un homme qui aurait traversé l'hiver à mains nues, tu n'en reste pas moins mon amour chéri et je ne veux pas que tu tombes malade.
— J'ai traversé pire, je crois. Même si je ne m'en souviens pas.
Il sourit, puis reprit, plus grave.
— Isabella... je pense souvent à cette histoire de papiers. Tu désire construire quelque chose avec moi... mais si un jour on veut se marier... je n'existe nulle part. Pas de nom sûr, pas de date de naissance certaine, pas de famille.
La jeune femme préparait du café.
— Tu existes pour moi et c'est déjà beaucoup. Pour le reste... Don Bellini a des contacts à la préfecture. On peut demander des papiers d'identité provisoires. Beaucoup de personnes ont tout perdu avec la guerre. Tu n'es pas le seul.
— Et ta famille ? Tes parents vont-ils m'accepter ?
La jeune femme se troubla. Elle lui tourna le dos, versant le café chaud dans les tasses.
— Je... je suis orpheline de guerre. Un bombardement.
Un silence se glissa dans la pièce. Elle vint s'asseoir à côté de Marco en lui tendant sa tasse de café fumante. Elle planta ses yeux noirs dans les profondeurs bleues de ceux de son amour.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
— Je crois que c'est pour ça que je n'ai pas peur de ton amnésie. Je sais reconnaître les âmes cabossées. Et je sais qu'on peut reconstruire.
— Ensemble... vraiment ?
Elle commença à décortiquer des chataîgnes chaudes.
— Bien sûr. À condition que tu comprennes une chose : un couple, ça ne se fait pas sans discussions difficiles.
Elle déposa un fruit chaud dans la bouche de Marco. Il croqua et dit :
— Justement... Il y a une question qui me brûle les lèvres depuis des jours.
Il glissa sa main sur la cuisse ferme de la jeune femme et s'éclaircit la voix.
— Nous deux... enfin...
Sa main glissa sur les reins d'Isabella qui ferma les yeux, prise de frissons très agréables.
— Tu penses qu'on devrait attendre le mariage... pour... tu vois ?
— Marco... tu es adorable, dit-elle, une onde de chaleur naissant dans son bas-ventre. Les filles qui ne sont pas mariées ne s'en vantent pas. L'Église veille. Les voisines aussi.
Elle se pencha, ses lèvres frôlant celle des Marco. Son haleine parfumée et chaude attisant le désir charnel de Marco.
— Mais je ne suis plus une enfant, et nous ne vivons pas non plus au XIXe siècle. Tu veux la vérité ? Lanca-t-elle en se redressant soudainement.
Elle se leva et alla s'appuyer contre la petite table qui servait de cuisine.
— Toujours.
— Je... j'aimerais que tu sois... le premier. Mais je veux que tu sois sûr de toi. Pas guidé par le manque, pas par la solitude. Mais par nous.
Marco, troublé par les révélations intimes de la jeune femme, se passa une main dans les cheveux. Sa présence féline, ses formes voluptueuses, sa chevelure noire, ses yeux de biche l'enivraient depuis des semaines. Depuis qu'elle lui avait avoué son amour, c'était comme s'il l'avait vu pour la première fois. Non pas une infirmière, mais une femme, une amante.
— Je t'aime, Isabella. Je me suis rendu compte il y a peu que c'est toi qui m'a donné l'envie de vivre. Je n'ai pas de passé mais nous avons un avenir. Et je sais une chose : ce que je ressens pour toi n'a rien à voir avec un besoin. C'est... une évidence.
— Alors si nous sommes d'accord, peut-être devrions-nous penser à réchauffer ce lit, murmura-t--elle en le regardant par-dessous, le rouge aux joues.
Il se leva et s'en approcha. Il glissa une main dans son dos et releva le menton de la jeune femme. Ils s'embrassèrent. Lentement d'abord, puis de plus en plus passionnément. Elle l'enlaça et déboutonna sa chemise. Ils furent bientôt nus sous les couvertures. Cette nuit-là, ils scellèrent leurs existences dans une communion de souffles chauds, de râles étouffés et d'échanges de fluides.
Ils se marièrent en juin 1948, dans la petite église de San Giovanni Battista entièrement restaurée par Marco. Les bancs étaient pleins d'amis et d'habitants du quartier, les fleurs du jardin ornaient l'autel. Il portait une chemise blanche sous un costume étriqué prêté par Don Bellini. Isabella, elle, n'avait ni voile ni bijoux. Juste une couronne d'olivier tressée par les enfants du quartier. Au moment du vœu, padre Bellini dit :
— Que Dieu unisse ce que le monde a séparé.
— Qu'Il me garde de me souvenir, dit lentement Marco.
L'assemblée prit ces mots pour de la modestie. Mais Isabella, elle, comprit. Elle savait qu'elle épousait une absence. Que son mari portait un passé plus lourd que tout ce que la guerre avait pu inventer. Et qu'il avait choisi de l'enterrer, non par honte, mais par amour.
Le soir, tandis que les derniers invités s'en allaient, grisés par la petite fête, ils marchèrent jusqu'au jardin. La lune se levait sur la mer et le vent tiède faisait bruire les feuilles. Ils s'embrassèrent longuement sous l'olivier. Marco regarda le ciel, puis dit :
— J'ai peur, mon amour, que quelque chose revienne.
— N'aie plus peur, je suis auprès de toi pour toujours. Je ne laisserai rien ni personne te faire du mal.
Elle l'embrassa. Il tourna son regard vers l'horizon.
— Ma vie... d'avant. Il y a des voix, des visages, des... choses que je ne veux pas revoir.
— Alors promets-moi une chose : si ces ombres reviennent, tu m'en parleras. D'accord ?
Il hésita.
— Je... je te promets de ne jamais les chercher.
Elle sourit tristement en lui caressant la joue.
— C'est déjà beaucoup.
Les années suivantes furent simples et pleines. D'abord, le jeune couple s'installa dans une maison modeste, près des remparts. Ils l'acquérirent pour une bouchée de pain car tout était à refaire. Mais cela n'effrayait pas Marco, fort de la rénovation de l'église Sans Giovanni que, par ailleurs, il continuait à entretenir.
Il se découvrit une passion pour le jardinage et plusieurs familles du quartier le payaient pour l'entretien des leurs. Sa réputation grandissait : on disait qu'il avait le don des mains vivantes. Les fleurs poussaient plus vite sous ses soins, les potagers donnaient davantage. Lui n'y voyait que le fruit du travail. Mais certains soirs, alors qu'il rentrait, il remarquait qu'un arbre flétri se redressait sur son passage, ou qu'une flamme vacillante reprenait vie près de lui. Il ne disait rien. Peut-être que Dieu, pensait-il, avait décidé de le laisser tranquille.
Ils décidèrent d'attendre quelques temps avant d'avoir un enfant et Isabella continuait de se confier à ses carnets. Leur amour était fait de regards et de silences, mais aussi de soirée torrides qui laissait les amants essoufflés et rompus. Mais elle sentait parfois passer une ombre chez son mari, un éclat ancien. Une force qu'il contenait, comme un feu sous la pierre. Et, à chaque orage, elle le voyait se figer, attentif, le regard tourné vers le ciel. Non pas inquiet. Juste à l'écoute.
Une nuit d'été, ils furent réveillés par un grondement lointain. Le tonnerre roulait sur la mer. Isabella, à moitié endormie, murmura :
— Tu as dit quelques chose ?
Marco la serra contre lui.
— Endors-toi, c'est juste le ciel qui se souvient.
Elle s'endormit contre sa poitrine. Lui resta éveillé longtemps. Et quand un éclair déchira l'horizon, suivit du tonnere, il sourit ; comme à un vieil ami.
L'hiver 1950 s'était installé sur la côte Amalfitaine, sec et mordant. La petite maison que Marco retapait depuis presque deux ans résistait tant bien que mal au froid piquant. Les murs sentaient encore la chaux fraîche et, à certains endroits, l'humidité tenait bon malgré les efforts. Le soir, quand Isabella rentrait de l'hôpital, on entendait d'abord le tintement de ses clés, puis le soupir fatigué qu'elle poussait en refermant la porte.
Ce soir-là, Marco réparait une latte du plancher dans ce qui deviendrait, un jour peut-être, la future chambre d'un enfant. Il leva les yeux en entendant les pas d'Isabella dans le couloir.
— Tu rentres tard, dit-il en essuyant ses mains couvertes de poussière.
— Une épidémie de grippe, répondit-elle en retirant son manteau. Les anciens de la ville tombent comme des mouches. J'ai l'impression de ne faire que courir.
Elle s'assit à côté de lui sur la vieille malle qui leur servait de banc. Marco passa un bras autour de sa taille fine. Ecrasée de fatigue, elle se blottit contre lui. Ils restèrent ainsi un moment, le silence brisé par les c sifflement du vent qui se faufilait par les interstices de la charpente.
— Marco... murmura-t-elle enfin. On ne peut pas continuer comme ça.
Il resta silencieux. Ils savaient tous les deux de quoi elle parlait. Son travail de jardinier rapportait juste de quoi payer les matériaux de rénovation et quelques factures. Son poste à l'hôpital couvrait le reste, mais à la fin de chaque mois, il leur fallait choisir : du bois pour se chauffer, ou un sac de farine. Parfois, c'était un repas sauté. Elle inspira profondément.
— Je crois qu'il est temps qu'on pense à autre chose. À un avenir plus stable. Elle laissa passer quelques secondes. Est-ce que je t'ai déjà parlé de mon oncle Giulio ?
Marco hocha la tête, surpris.
— Tu as de la famille et tu ne m'en parles pas ? Ma chérie... pourquoi ces secrets ?
— C'est plus de la fierté que des secrets. A la mort de mes parents, oncle Giulio et tante Martha me proposèrent d'aller vivre chez eux, à Florence. J'avais 18 ans... j'ai choisis. Et j'en suis heureuse, sans ce choix, on ne se serait jamais rencontré.
Marco pesa les paroles de sa jeune épouse. Il opina du chef. Pourquoi pas.
— Mon oncle Giulio possède une maroquinerie, continua Isabella.
Elle marqua un temps avant d'ajouter d'une voix prudente :
— On pourrait lui demander du travail.
— Du travail... dans la maroquinerie ? Isabella, je n'y connais rien. Je suis jardinier, charpentier à la rigueur, pas artisan du cuir.
— Et alors ? Giulio a souvent formé des apprentis. Et toi... tu es appliqué, patient, soigneux. Elle posa sa main sur sa joue. Tu pourrais apprendre. Et à Florence... la vie serait différente. Moins dure. Plus... ouverte.
Marco regarda ses doigts abîmés par les travaux, ses mains trop larges pour les gestes délicats du cuir. Mais l'idée faisait son chemin. Une ville plus grande. Une chance de tout recommencer, encore une fois, mais cette fois, avec elle.
— Tu penses qu'il accepterait ? demanda-t-il doucement.
— Je pense qu'il serait ravi. Et Martha encore plus. Ils adorent l'idée que je puisse vivre près d'eux.
Marco baissa les yeux vers la latte qu'il n'avait pas fini de clouer.
— C'est étrange... souffla-t-il. On a l'impression que la vie veut nous pousser ailleurs. Comme si... quelque chose attendait.
Isabella sourit. Elle l'enlaça.
— Peut-être que c'est exactement ça, Marco. Peut-être que quelque chose t'attend là-bas.
— Florence... C'est décidé alors, dit-il en l'embrassant dans le cou.
— Je leur écris demain.

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