Chapitre 7 - Pelletteria e Rifiniture Pastorelli

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— Voilà, vous connaissez toute notre histoire maintenant.

Giulio avait demandé à Martha, Isabella et Marco de passer dans son bureau. Un bureau qu'il occupait moins souvent, son souffle étant devenu court, ses genoux douloureux, ses gestes plus lents. Aux côtés de Giulio debout devant la fenêtre, Marco observait les ouvriers en contrebas, penchés sur leurs peaux encore humides. Isabella, assise devant le bureau de son oncle, regardait Giulio avec une inquiétude qu'elle tentait de masquer. En retrait, Martha préparait des espresso sur la petite plaque électrique ou la Moka Express sifflait joyeusement. Marco continua :
— Depuis six ans que je partage sa vie, Isabella ne cesse de me surprendre. Votre nièce est exceptionnelle.
Comme à son habitude devant des émotions fortes, Isabella baissa le regard et s'entulipa. Le vieil homme s'assit à son bureau. On ne savait plus si les craquements venait de ses os où de la chaise de bureau.
Martha, Marco... sedetevi.
La voix de Giulio était plus grave que d'habitude. Marco s'assit à côté de son épouse, les sourcils froncés. Martha arriva avec les petites tasses et chacun se servit.
— J'ai réfléchi, dit l'artisan en joignant ses mains fatiguées sur le cuir du bureau. Beaucoup réfléchi, depuis ces derniers mois. Avec Martha, nous avons eut une vie longue. Longue mais très difficile.

Giulio Pastelli était né à Florence en 1895, dans les étages modestes d’une maison de pierre qui surplombait l’atelier de maroquinerie de son père. Avant même de savoir lire, il connaissait l’odeur du cuir tanné, le crissement des alènes, la patience des mains qui cousent. Aîné d’une fratrie de six enfants, il grandit trop vite, façonné par le bruit du travail et la responsabilité précoce. À quinze ans, il entra naturellement à l’atelier familial : c’était sa place.

Giulio était un garçon farouche, solide, sûr de lui. Un meneur instinctif, bagarreur quand il le fallait, respecté par les autres jeunes du quartier. Il avait ce tempérament des fils d’artisans florentins : la fierté dans le regard, le sang chaud, le sens de l’honneur chevillé au corps. Lorsque la Grande Guerre éclata, en 1914, l’Italie demeura d’abord neutre. Puis, en 1915, elle rejoignit l’Entente. Giulio avait vingt ans. Pendant quelques jours, l’appel des armes troubla son esprit. Une tentation brève mais réelle, nourrie par son goût du défi et son besoin de prouver sa valeur.

C’est Martha qui l’en détourna.

Martha n’avait rien d’une femme soumise. Sa douceur était une force, sa foi un socle. Elle aimait Giulio d’un amour simple et profond, et elle sut trouver les mots justes pour lui rappeler ce qu’ils construisaient ensemble. Giulio resta. Il choisit la vie, le foyer.

Ils se marièrent en 1917, dans une Florence déjà marquée par la fatigue de la guerre. Tous deux étaient des croyants sincères, pratiquants. La messe dominicale rythmait leur semaine, la charité guidait leurs gestes. Donner aux nécessiteux n’était pas un devoir moral abstrait, mais une évidence ; plus encore en ces années d'incertitude. La foi chrétienne n’était ni ostentatoire ni rigide : elle habitait leurs décisions, leur manière de traverser les épreuves.

En 1926, Giulio reprit officiellement la maroquinerie familiale avec l’un de ses frères. L’atelier prospéra. Deux fils naquirent. La vie semblait suivre son cours naturel, rude mais juste. Puis vint la Seconde Guerre mondiale. Le monde bascula de nouveau, les horreurs recommencèrent mais avec une revanche à prendre.

Les deux fils de Giulio et Martha entrèrent dans la Resistenza. Ils ne revinrent pas.

Florence fut frappée par les bombardements de 1943. Les combats ravagèrent des quartiers entiers, et la maroquinerie Pastelli fut partiellement détruite. La violence de ces années laissa des cicatrices profondes dans la pierre, dans les corps, dans les silences. Giulio et Martha tinrent bon grâce à leur foi inébranlable. Ils aidèrent à reconstruire les églises avant leur gagne-pain ; trouvant du réconfort dans l'entre-aide et la soupe populaire. Comme tant d'européens, ils firent preuve d’une résilience farouche. Ils reconstruisirent, lentement, sans jamais oublier. Certaines blessures, toutefois, ne se refermèrent jamais complètement.

Lorsque Marco entra dans leur vie en 1951, il ne fut pas accueilli comme un simple étranger. Giulio vit en lui, presque immédiatement, le fils qu’il avait perdu. Un homme brisé, sans passé, mais debout. L’amnésie de Marco ne l’effrayait pas ; elle le touchait. Aux yeux de Giulio, cet homme était un signe de Dieu. Un don mystérieux mais évident.

C’est ainsi, sans calcul ni naïveté, qu’il lui accorda sa confiance. En lui confiant peu à peu la maroquinerie, Giulio ne transmettait pas seulement un savoir-faire ou une entreprise. Il offrait une filiation. Une seconde chance. Et peut-être, au fond, une forme de réparation.

Il se tourna vers Marco.
— Tu as porté l'entreprise sur tes épaules, figlio. Et tu l'as fait avec un sérieux qui a impressionné tout le quartier.
— Je n'ai fait que vous remplacer le temps que vous repreniez des forces.
— Justement, Marco, fit Giulio avec un sourire fatigué. Le mie forze... mes forces, vous le voyez bien... elles ne reviennent plus comme avant. Et je n'ai pas envie d'attendre que la maladie décide à ma place.
Le vieil homme leva la main vers son épouse debout à ses côté. Elle l'acceuillit avec tendresse. Isabella regarda le vieux couple avec compassion. Martha se tassa, comme soudain écrasée par la lourdeur des épreuves passées ; d'une vie broyée par la violence des hommes. Un souffle passa entre les deux couples, comme un tournant intime.
— Alors, nous avons pris une décision. Giulio inspira profondément. Nous désirons vous confier la maison Pastelli. À tous les deux.

Isabella porta une main à sa bouche. Marco, lui, resta immobile comme frappé au cœur.
— Giulio, Martha... vous êtes sûr ? murmura-t-il d'une voix rauque.
— Plus sûr que jamais, répondit Martha en serrant la main de son époux.
— Cette entreprise, continua Giulio, je l'ai bâtie cuir après cuir, clou après clou. Elle nous a sauvé quand nous avons perdu les enfants, elle nous a nourri toute notre vie. Et je veux qu'elle appartienne à quelqu'un qui la respecte. Son regard se fixa sur Marco.
— Peu importe ton passé, ou ce que tu ne te rappelles pas. Ce que je vois, c'est l'homme que tu es. Travailleur. Droit. Et profondément loyal envers ceux que tu aimes.
Isabella, émue, posa sa main sur celle de Marco.
Zio... en êtes-vous certain ?
Assolutamente.
Giulio sourit, mais un sourire doux, presque paternel.
— Toi, Isabella, tu es devenu la lumière de ma maison. Et toi, Marco, mon bras, ma force, mon... il hésita, puis conclut dans un souffle : ... mon fils, si tu veux bien l'accepter.

Marco sentit sa gorge se serrer. Aucune mémoire ancienne ne lui revenait, mais une certitude s'imposa : jamais, pas même dans les pages brisées de son passé, quelqu'un ne lui avait témoigné une telle confiance.
— Je ne sais pas quoi dire... Il inspira. Mais je peux vous promettre une chose : si vous nous confiez la maison Pastelli, elle vivra encore longtemps. Et elle restera fidèle à votre réputation.
Giulio hocha la tête, les yeux brillants.
— Alors c'est décidé.
Il tira à lui un dossier épais, scellé d'un ruban bleu. Posa les mains dessus.
— Voici les actes, les parts, et tout le cirque. La transition se fera doucement. Et je veux continuer à venir à l'atelier... quand je pourrai.
Isabella se leva et les étraignit..
— Tu viendras autant que tu veux, Zio. Et cet atelier restera le tien. Toujours.
Marco se leva à son tour pour serrer Giulio et Martha dans ses bras. L'homme, d'habitude pudique, se laissa faire. Un lien invisible se noua alors, solide, presque sacré : celui d'une lignée qui ne se transmet pas par le sang, mais par la fidélité.

Dans la lumière de Florence, au-dessus des ruelles parfumées au cuir, un nouvel horizon s'ouvrit pour le jeune couple. Un horizon né d'une confiance rare et d'un avenir qu'ils bâtiraient ensemble, maître après maître, génération après génération. Ainsi naquit Pelletteria e Rifiniture Pastorelli ; savante contraction des deux noms, Pastelli et Pastore.

L'atelier tournait à plein régime ce qui permit au couple d'acquérir une jolie maison dans le village campagnard de Settignano, à dix minutes en voiture de Florence.

Le quartier de San Lorenzo s’éveillait à peine lorsque le camion de l’atelier Pastorelli se glissa dans la rue étroite, chargé de meubles ficelés, de caisses bancales et de souvenirs empilés à la hâte. Marco allait et venait, manches retroussées, donnant des consignes calmes avec cette autorité tranquille qui rassurait tout le monde. Les ouvriers de l’atelier plaisantaient en soulevant l’armoire, se souvenant à voix haute des premiers jours de Marco à Florence. Les amies infirmières d’Isabella, venues en renfort, riaient beaucoup, trop peut-être, comme pour masquer le flirt évident avec les ouvriers biens bâtis.

Le trajet vers Settignano fut court mais symbolique. À mesure que la ville s’abaissait derrière eux, l’air semblait changer, plus clair, plus ample. La maison les attendait, cossue mais élégante : un rez-de-chaussée lumineux, un étage encore nu, et surtout ce vaste jardin-potager qui avait charmé Marco dès leur première visite, quelques semaines plus tôt. En humant cette terre noire et compacte, il avait comprit qu’ils avaient fait le bon choix.

Toute la journée se passa à monter des meubles, à déboucher des bouteilles, à découvrir une fissure ici, une fenêtre récalcitrante là. On improvisa des solutions, on s’échangea des outils, on jura un peu, on rit beaucoup. En fin d’après-midi, Martha arriva avec l’une de ses amies, les bras chargés de plats fumants. Et Giulio, clopinant derrière avec sa canne qui ne le quittait plus désormais. Une grande table fut dressée dans le jardin, encore inégal, mais déjà prometteur.

À la lumière douce de ce soir de mai, ils mangèrent des pâtes généreuses, buvant un vin toscan, les mains encore tachées de poussière. Autour de la table, ouvriers, infirmières, famille et amis parlaient tous à la fois. Marco regarda Isabella, puis la maison derrière elle. Ce n’était plus un déménagement. C’était un ancrage.

Et fin 1953, la naissance d'un enfant. Un garçon aux yeux gris, calme, silencieux. Ils l'appelèrent Antonio. Quand il le prit pour la première fois dans ses bras, Marco resta longtemps immobile.
— Il est tout léger.
— C'est un bébé, mon amour, répondit Isabella en riant.
— Ce n'est pas ce que je veux dire. Il porte... la lumière. Pas plus, pas moins.
La jeune maman savait que son mari voyait le monde à travers un prisme différent. Et elle savait, avec une certaine amertume, qu'elle ne pourrait jamais le comprendre.

Florence poursuivait sa reconstruction. Dans les rues, on parlait d'avenir, d'industrie, de miracles économiques. Marco, lui, n'attendait rien du siècle. Il n'avait qu'une loi : celle du travail.

Mais au fond de lui, quelque chose vibrait encore, presque imperceptible ; un fil invisible, tendu entre le silence et la foudre.

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