Chapitre 8 - La Maison des Âmes

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La maison de Settignano s'était peu à peu rempli de vie.

Antonio était un enfant calme, au regard fixe et profond. Il ne pleurait presque pas. Un an plus tard, Lucia naquit. Une tornade de rires et de boucles brunes, la lumière de la maison.

Parfois, Marco emmenait ses enfants à l'atelier, en ville. Ils adoraient courir dans les copeaux, se cacher derrière les grandes machines à coudre, carresser les morceaux de cuir.

En 1955, ce fut Giovanni, doux, fragile, souvent malade. Puis Matteo en 1957, solide, curieux, toujours couvert de boue et de feuilles mortes. Enfin, Elena, la petite dernière en 1960. Une enfant solaire, arrivée quand la maison débordait déjà de cris, de dessins, de linge et de musique.

Les années s'écoulèrent dans ce désordre heureux.

Au début des années '60, l’Italie semblait avancer à deux vitesses. En surface, le pays se relevait avec une énergie presque insolente : routes neuves, usines en plein essor, scooters filant dans les villes, électroménager entrant dans les foyers. On parlait de miracolo economico, et il y avait dans l’air un optimisme prudent.

Mais sous cette façade de progrès, les italiens restaient profondément marqués par la dernière guerre ; le silence borné des parents, les ruines encore visibles un peu partout, le souvenir glaçant du fascisme. La foi catholique demeurait un repère central, un refuge, parfois âpre et trop ridige, tandis que la science, la psychologie et les idées nouvelles commençaient à fissurer les certitudes anciennes. Dans ce un pays en équilibre instable, tourné vers demain sans avoir totalement refermé hier, la famille Pastore avançait avec la certitue que tout sera plus beau qu'avant.

Le matin, Isabella préparait les enfants pour l'école et Marco partait à l'atelier après les rafales de bisous. Les voisins disaient que la famille Pastore incarnait la grâce italienne d'après-guerre : un foyer uni, croyant et travailleur.

Mais derrière cette façade tranquille, quelque chose, lentement, se déplaçait. Marco devenait plus taciturne, plus rigide aussi. L'ordre devint un besoin. Cela commença par son habitude nouvelle d'aligner les choses. D'abord les outils, au cordeau, puis les chaussures, selon la taille. Il surveillait les prières du soir, avec une précision presque militaire.

Isabella mit cela sur le compt de la fatigue ou de la pression du travail. Ou même de l'âge. On ne connaissait pas l'âge exact de Marco, mais l'usure naturelle de son corps indiquait la quarantaine bien installée.

Certains soirs, elle le surprenait immobile, les mains posées sur la grande table familliale, les yeux perdus dans le vide, comme s'il écoutait quelque chose au loin, en lui.

Les cauchemars commencèrent à l'automne 1963, exactement l'année où Giovanni fut frappé par un vilain rhume. La fièvre s'ajouta à la fête et cloua le petit garçon au lit. Pour plus de confort pour Isabella, on l'installa dans la chambre parentale. Marco lui fabriqua un petit lit de fortune à côté de sa maman.

Par un phénomène qu'Isabella ne s'expliquait pas, la nuit, Marco partageait la fièvre du bambin. Il chauffait et s'agitait sans raison, trempant les draps de sueur.

Les premières nuits furent de simples sursauts, puis vint un rêve étrange : une ville ravagée se consumant dans des brasiers de corps disloqués, cinglée de tempêtes rouges dont les vents criaient comme du métal chauffé à blanc. En apothéose, une silhouette immense, trop proche, distillant une peur abyssale, s'avança dans la fournaise au vacarme métalique. Puis la chute, en lui-même. Marco hurla de peur, la respiration courte, trempé de sueur, les mains crispées sur les draps.

Isabella, réveillée en sursaut, s'agrippa à son mari.
— Marco, Marco ! Réveille-toi !
Il ouvrit les yeux, la respiration coupée, un regard fou, empli de terreur. La bouche grande ouverte sur un cri muet. Giovanni lui aussi était bouillant et agité.

Elle se précipita dans la salle de bain et revint avec des serviettes froides. Elle s'occupa de son enfant puis vint à son époux. Il avait refermé les yeux et récitait ses prières impossibles, composées de mots oubliés.
— Chhht... tout va bien, mon chéri. Je suis là, c'est un mauvais rêve.
Il se calma et ouvrit les yeux. Elle l'aida à se redresser.
— Je... je... je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie. C'était un chaos d'images. Et il y avait une silhouette. Ce sont des souvenirs d'avant, souffla-t-il, encore secoué.
— Des souvenirs ? Non… juste des mauvais rêves. Ce n'est pas la même chose.
Elle glissa doucement sa main sur son torse, le ramena contre elle et, par cette tendresse instinctive qu'ont certaines femmes, fit taire le tremblement qui courait encore sur sa peau. Elle sentait qu'il lui échappait, ne serait-ce qu'un instant, dans un monde dont elle ne connaissait pas les règles.

Les nuits suivantes ne furent pas meilleures. La fièvre de Giovanni tomba, la maladie fut vaincue mais les rêves de Marco continuèrent.

Il errait dans cet enfer de destructions et d'indicibles horreurs, poursuivit par cet être tissé dans la trame de l'effroi. Et cette peur chevillée au corps, à l'esprit. Il finit par s'en ouvrir à Don Bellini dans une série de lettres inhabituelles, longues, hésitantes, d'une franchise douloureuse.

Il y expliquait que l'homme d'avant, sa Persona, s'il avait bien saisi les notions jungiennes, semblait vouloir remonter des profondeurs. Sa vie, objectivement, était heureuse : Isabella, les enfants, la maison, l'atelier. Mais ces rêves, eux, le rongeaient. Une anxiété sourde s'installait. Et surtout, un sentiment irrationnel que retrouver la mémoire serait une catastrophe. Il en avait conscience : pour un amnésique, refuser son passé était une attitude presque aberrante. Mais ses tripes lui intimaient de ne pas chercher. Comme si l'Ombre qui voulait revenir n'était pas destinée à la lumière.

Lettre du père Bellini – novembre 1963

Mon cher Marco,

J'ai lu ta lettre avec l'attention d'un vieil homme qui connaît trop bien les détours de la psyché pour s'en effrayer. Tu t'excuses de ta peur, tu t'excuses même d'être troublé. Mais pourquoi, figlio mio ? L'âme n'est pas une pierre taillée une fois pour toutes. Elle se modifie, elle respire, elle bouge comme l'eau et le vent. Et ce qui remonte du fond n'est pas là pour nous détruire, mais pour nous obliger à regarder plus loin.

Tu me parles de cauchemars. De feu. De métal. De tempêtes. Ce sont des images fortes, violentes, archaïques même. Elles ne me surprennent pas. L'inconscient, lorsqu'il frappe, utilise des symboles. Jung disait que lorsque le passé n'est pas intégré, il tente de revenir sous forme de tempête. Ne prend pas cela pour une punition mais comme un achèvement. Une réunion.

Tu as peur que ta mémoire renaisse, et c'est respectable. Toi seul sais la force du vide qui t'habite depuis vingt ans. Mais écoute-moi bien : ce n'est pas le passé qui veut remonter, Marco. C'est ton Soi qui entre en conflit. Celui que tu as construit ici, dans cette terre toscane, avec tes mains, ton travail, ton amour pour Isabella et tes enfants.

Ne confonds pas l'Ombre avec l'homme que tu es devenu.

Il arrive que l'inconscient agite des images terribles pour nous alerter d'un déséquilibre présent, non d'un fantôme oublié. Rappelle-toi que la Persona n'est qu'une façade. Tu as été forcé d'en bâtir une nouvelle. Il n'est pas anormal qu'elle craque, surtout quand la fatigue, la maladie d'un enfant ou la charge du quotidien fragilisent les fondations.

Continue à travailler la terre. Elle te fait du bien. Elle te ramène au réel, au simple. Continue aussi à m'écrire. Je sens que tu avances, même si c'est dans la peur. Mais après tout, on avance rarement autrement.

Et serre Isabella contre toi. Les femmes sentent les fractures de l'âme mieux que nous.

Je prie pour toi chaque matin. Et surtout, je crois en toi.

Ton dévoué,
Padre Don Ernesto Bellini

À mesure que les cauchemars se firent plus fréquents, Marco commença à perdre le sommeil, puis l'appétit. Pour apaiser cette horreur grandissante, il se réfugia dans la terre. Il passait des journées entières au potager : tailler les figuiers, dégager les mauvaises herbes, retourner la terre d'automne.

Il voulait retrouver la sérénité qui l'habitait à San Giovanni Battista et le geste répétitif lui offrait un semblant de paix. Les enfants venaient parfois l'aider, heureux de patauger dans la boue, inconscients de la lourdeur qui habitait leur père. Lucia riait :
— Tu parles à la terre, papa ?
— Oui, ma Lulu.
— Et... elle te répond ?
— Toujours. Mais pas avec des mots. Écoute-la...
Et la petit fille, accroupie à côté de son papa, l'imitait avec la gravité des enfants. Ces moments simples l'empêchaient de glisser.

Mais, une fois la nuit tombée, le feu revenait. Et derrière le feu, quelque chose qui frappait pour entrer.

Un dimanche sec et ensoleillé de décembre, ils partirent tous les six à la campagne, près de Greve. Le soleil hivernal donnait un éclat scintillant à la nature. Les enfants couraient dans les feuilles mortes, Isabella gambadait en récoltant des marrons. Marco s'agenouilla près d'un arbre, posa ses mains sur le tronc. Ses doigts s'enfoncèrent un peu dans l'écorce.
— Il s'endort, murmura-t-il.
— Qui ça ? demanda l'aîné, Antonio.
— L'arbre... Il va attendre la chaleur.
La gamin s'approcha, un peu mal à l'aise.
— Tu dis ça comme si... tu l'entendais.
— Mais parfaitement, je l'entends presque ronfler.
Le gamin rit de bon cœur. Son papa lui fit signe de se taire et de placer son oreille contre le tronc. Antonio imita son père, mais il n'entendit rien. Marco bondit sur lui et ils entamèrent une partie mémorable de chatouille qui s'étendit à toute la famille.

Quelques jours plus tard, une tempête orageuse éclata sur la région ; chose rarissime en hiver. Un orage lourd, métallique. Les éclairs traversaient la vallée, les enfants vinrent se réfugier sous les draps.

Les parents les rassurèrent et ils finirent par s'endormir pêle-mêle. Isabella se tourna vers son mari dont le regard était fixé sur la fenêtre aux rideaux tirés. Au loin le grondement de l'orage s'en allait par accoups. Marco eut la sensation, l'idée saugrenue que cet orage râlait. Qu'il était furieux que son veil ami ne l'eut pas salué.

Les Pastore restaient unis, beaux, exemplaires. Isabella tenait la maison d'une main ferme, aimante. Les enfants grandissaient.

Mais, dans la nuit, quand le tonnerre grondait sur le pays, elle voyait Marco quitter le lit, sortir sur la terrasse et lever le visage vers le ciel. Il ne disait rien, ne bougeait pas. Et quand un éclair illuminait le firmament, il fermait les yeux. Comme on écoute une prière.

Désormais, tous les deux le savaient : quelque chose allait arriver, ce n'était plus qu'une question de temps.

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