Chapitre 9 - La Foi comme rempart

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1964 vibrait comme une charnière du siècle.

Dans les rues d'Europe et d'Amérique, l'ouragan Beatles balayait les bacs de vinyls, les Stones déchaînaient les transistors et dans le cinéma italien, Il Gattopardo de Visconti avait imposé une esthétique nouvelle, fière et mélancolique. À la une des journaux, on parlait de la guerre froide, du mur de Berlin ; de ces deux blocs qui se regardaient comme des bêtes prêtes à bondir. Et partout, on sentait monter ce souffle neuf : la jeunesse, l'audace, le désir d'un avenir plus vaste que la grisaille d'après-guerre.

En Italie, le miracolo economico transformait les villes et les campagnes : les Fiat 500 bourdonnaient sur les routes, les usines tournaient, la télévision entrait dans les salons, changeant les soirées familiales. Florence profitait pleinement de cette prospérité. Les étudiants affluaient vers les universités, les ateliers renaissaient, et les rues sentaient la sciure, le tabac blond et le café brûlant.

La maroquinerie Pastorelli avait franchi un cap : touristes américains, diplomates et bourgeois italiens venaient commander des pièces sur mesure, séduits par le travail irréprochable de l'atelier de Marco et la réputation de Giulio. À la clinique Santa Maria, Isabella retrouvait chaque jour ce mélange de modernité médicale et de traditions toscanes : des chirurgiens brillants, des religieuses attentives, des familles entières massées dans les couloirs. Les enfants Pastore poursuivaient leur scolarité dans des classes enfin chauffées, où l'on enseignait aussi bien l'italien classique que les sciences nouvelles. Dans ce Florence en expansion, tout semblait avancer, grandir, s'éclairer tandis que, dans l'ombre, les nuits de Marco continuaient, elles, à se remplir de tempêtes.

Chaque matin, avant que la maisonnée ne s'éveille, il avait mis en place une petite routine. Il allumait une bougie dans le salon et s'agenouillait. Une prière longue, murmurée, d'une intensité telle que la jointure de ses doigts blanchissaient. Il arrivait qu'Isabella s'éveille et l'observe à distance. Les lèvres de son mari bougeaient sans relâche, mais les mots n'étaient pas toujours ceux du rosaire. Il y avait, entre les Ave Maria et les Pater Noster, ces sons plus anciens, des syllabes rugueuses, gutturales, qui la ramenait vingt ans plus tôt, a l'hôpital de Salerne. Elle se décida à lui en parler.

Ce matin-là, elle attendit qu'il eut terminé.
— Mon amour, dit-elle doucement.
Il releva la tête, encore perdu dans cette ferveur fiévreuse.
— Oh, ma belle, tu es levée.
— Dis-moi, ces mots que tu dis... si nous ne les comprenons pas, nous les connaissons. Ce ne sont pas des psaumes.
Il fronça les sourcils, comme un homme brusquement tiré d'un rêve.
— Ce sont des prières oubliées, dit-il d'un ton sec.
Elle s'agenouilla à côté de lui.
— Oubliées par qui ?
Il tourna vers elle un regard qu'elle ne lui connaissait pas : dur, presque méfiant.
— Par ceux... qui n'ont plus besoin de se souvenir.
Elle ne bougea pas. Elle n'avait pas peur. Elle savait que ce ton, cette brusquerie, n'étaient pas dirigés contre elle. Elle sentait simplement en lui cette tension, ce combat intérieur qu'elle ne parvenait pas à nommer.
— Tu les as apprises où ?
Il détourna les yeux. Un tic nerveux passa dans sa mâchoire.
— Peut-être avant... moi, fit-il d'une voix sourde.
Elle voulut répondre, mais il se leva brusquement, repoussant la chaise. Le bruit claqua dans la pièce.
— Assez, Isabella ! Ce ne sont que des mots ! Rien d'important !
La colère, soudaine, résonnait trop fort dans le silence de la maison. Même la flamme de la bougie vacilla, comme sous un souffle invisible. Elle, ne bougea pas. Son regard planté dans celui de son mari, ses traits se durcirent malgré elle.
— Ces mots, ces sons ne sont pas nouveaux.
Sa voix augmenta :
— Je les reconnaitrais entre mille !
Elle cria presque, se retenant de hurler pour les enfants qui dormaient encore à l'étage :
— Ils nous ramènent à Salerne !
Marco resta figé devant l'évidence. Le souvenir de ces terribles heures le fit vaciller. Isabella se précipita et l'aida à s'asseoir. Elle s'agenouilla devant lui et lui prit les mains.
— Je ne cherche pas à voir ce que tu caches, Marco. Cela m'est impossible, inaccessible. Je veux juste savoir comment t'aider à ne pas en souffir.
Lentement, il se détendit. Les épaules s'abaissèrent, la voix se brisa.
— Pardonne-moi. Je ne sais toujours pas ce que je dis quand je prie ainsi. Ces mots viennent... tout seuls. Comme s'ils m'étaient soufflés. C'est une sorte de transe qui éloigne les cauchemars de la nuit.
— Mais, tu m'avais dit que les cauchemars t'avaient quittés ?
— Je le croyais, sincèrement. Mais ils reviennent par... cycles. Je ne sais pas comment ni pourquoi. Alors je prie dans ces mots étranges, soufflés par mon inconscient.
Isabella le pris dans ses bras et l'enlaça, lui baisant les joues.
— Alors peut-être qu'ils ne sont pas là pour te nuire. Peut-être qu'ils te rappellent ce que tu as été. Accueille-les simplement mais parles-moi. Partage ta souffrance, mon amour.
Il ferma les yeux, la respiration lourde. Serrant son épouse contre lui.
— C'est justement ça qui me terrifie. Je ne veux pas vous faire souffrir. Je ne veux pas retourner chez les fous !
— Tu n'as pas besoin de te battre contre ce qui veut sortir. Tant que tu restes ici, avec moi et les enfants, tu es sauf. Nous sommes ensemble et c'est tout ce qui compte.
Il hocha lentement la tête, puis ils s'agenouillèrent et prièrent ensembles, à voix basse. Et, dans ces prières partagées, Isabella comprit qu'elle venait, pour la première fois, d'entrevoir une faille minuscule dans la muraille de son mari ; la trace d'un monde oublié.

À l'atelier, Marco priait aussi. Avant de couper, avant de coudre, avant de clouer. Les gestes de son travail prenaient la solennité d'un rite. Les ouvriers plaisantaient : Le patron parle à Dieu pour bénir le cuir ! Mais aucun ne riait longtemps car ils sentaient, dans sa présence, cette gravité tranquille qui impose le respect.

Le soir, il rassemblait les enfants autour de la table. La prière avant le repas durait de plus en plus. Antonio et Lucia, dociles, suivaient. Matteo et Giovanni gigotaient. Elena, trop jeune, s'endormait parfois dans les bras de sa maman. Et Marco, la voix posée, disait :
— Les enfants, le monde nous éprouve. Seule la foi nous garde droits.
Puis il regardait ses fils, un à un, avec cette intensité qui n'admettait ni distraction ni fuite.
— Vous devez être forts. Les hommes faibles se perdent.

Isabella s'inquiétait. Cette ferveur, d'abord belle, prenait une teinte dure. Il ne souriait plus qu'à demi. Il surveillait tout : les lectures, les conversations, les gestes des enfants. La moindre omission dans une prière lui arrachait un froncement de sourcil, parfois un sermon trop long.
— Marco, ce sont des enfants.
— Justement. C'est maintenant qu'il faut apprendre la droiture.
— Et la douceur !
— La douceur vient après la vérité, conclut-il en haussant les épaules.

La nuit, il notait ses réflexions dans un carnet. Des pages et des pages de psaumes réécrits, de poêmes aux accents d'invocation et de méditations. Mais aussi des phrases étranges, entre confession et murmure : Quand la lumière m'a quitté, j'ai voulu la remplacer par la prière. Le feu n'a pas disparu. Il dort dans mes mains. Si je prie assez fort, peut-être que Dieu oubliera ce que j'ai été.

Fin de l'été, la soirée avait été particulièrement lourde et étouffante ; pas de vent et de gros nuages annonciateurs d'orage. Le tonnerre éclata dans la nuit noire. Isabella se leva pour fermer les fenêtres béantes, le lit était vide. Comme à son habitude lors des orages, Marco était déjà dehors, sur la terrasse, les bras croisés. La pluie commençait à tomber. Drue, compacte, éclatant sur ses épaules.
— Marco... Marco ! rentre, cria-t-elle dans la tempête. Tu vas encore attraper le rhume !
Il ne répondit pas. Puis un éclair illumina son visage : ses yeux reflétaient la foudre. Pour la première fois de sa vie, elle eut peur, non du ciel, mais de lui. Il tourna lentement la tête.
— Je sens sa colère, dit-il.
— Q... quoi ?... la colère ?... quelle colère ? de qui ?
Il se retourna vers l'orage :
— La mienne.

Les jours suivants, il redoubla de ferveur. Jeûnes, confessions, longues retraites dans l'église du village. Un jour, Isabella, qui venait chercher son mari en retard pour le repas du soir, croisa le prêtre de la paroisse de Settignano, padre Vincenzo. Il lui souffla :
— Marco a une foi exemplaire. Il porte la lumière du repentir.
Padre, la lumière peut aussi brûler.
Elle avait raison. Marco priait désormais non pour Dieu, mais contre lui-même. Chaque mot, chaque geste était une digue érigée contre la tempête intérieure. Un souffle qu'il n'arrivait pas à comprendre, commençait à remuer dans ses veines.

Parfois, quand il travaillait seul à l'atelier, les outils vibraient faiblement sous ses doigts. Les ampoules vacillaient, les fils d'eau frémissaient. Et lui, sans cesser de prier, murmurait : Pas maintenant. Je t'en supplie.
Les enfants, eux, sentaient confusément ce trouble. Antonio, l'aîné, prenait naturellement son père pour modèle et priait souvent à ses côtés. Lucia, plus fine, se taisait et observait. Elle voyait dans ses yeux une tension qu'elle ne pouvait nommer. Un soir, elle demanda :
— Papa, quand tu pries, tu parles à Dieu ou à quelqu'un d'autre ?
Il la regarda avec étonnement. La réponse lui vint naturellement : Je ne sais plus. Mais il ne voulut pas dérouter sa petite fille et répondit par un petit mensonge :
— Bien sûr que je parle à Dieu, à qui d'autre, ma Lulu d'amour ?

Fin novembre, en préparation de l'Avent, il installa un joli autel chrétien dans le salon. Une icône, trois bougies et un crucifix de bois qu'il avait sculpté lui-même. Il y avait aussi la place pour une crèche et les santons napolitains qui devaient la compléter. L'œuvre était belle, mais les flammes des cierges tremblaient comme sous un vent invisible. Isabella les fixa, songeuse.
— Tant que la lumière reste droite, nous serons à l'abri, trancha Marco avec cette froideur inconnue.

Cette nuit-là, dans un rêve, la lumière se renversa, elle devint négative. Et au matin, il pria encore, plus longtemps. Les cernes marquaient ses yeux. Lasse, son épouse lui prit la main.
— Marco, tu ne peux pas combattre ce que tu ne comprends pas.
— Si je cesse, il reviendra, mon amour.
— Quoi, Marco, qu'est-ce qui reviendra ? Ton passé ? Ton enfance ?
Un long silence. Puis un murmure, presque tendre :
— Le tonnerre.

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