Chapitre 10 - Les Échos du Feu
L'atelier marchait bien, la maison débordait de rires et de projets. Antonio, l'aîné, venait d'avoir douze ans ; Lucia, dix ans, chantait en aidant sa mère dans les tâches ménagères ; Giovanni, neuf ans, bricolait tout ce qu'il trouvait ; Matteo, sept ans, la tête brûlée de la fraterie, donnait du fil à retordre à ses parents qui le trouvaient régulièrement perché dans des endroits improbales ; et la petite Elena, quatre ans, passait son temps à suivre son père dans le jardin, fascinée par ses mains.
Pourtant, à mesure que les enfants grandissaient, quelque chose changeait dans la maison des Pastore. Un frémissement imperceptible au début. Comme un souffle trop fort, un battement d'air dans le silence des nuits. Certaines nuits, Marco s'éveillait en hurlant suite à l'un de ces cauchemars ou une entité indéfinie incarnant une peur primale, le traquait sans relâche. C'est en plein hiver, aux environs de l'anniversaire d'Elena, que les premiers signes d'une rechute apparurent. Des mots prononcés dans le sommeil, des gestes brusques involontaires. Marco s'en ouvrit à Don Bellini par courrier :
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Florence, février 1965
Mon Père,
Je vous écris avec une gêne que je n'arrive pas à dissiper. Je croyais avoir appris à vivre avec mes silences, mais voilà qu'ils se mettent à parler sans moi.
Depuis quelques semaines, Isabella me dit que je parle à nouveau dans mon sommeil. Et pas avec des mots italiens, ni d'aucune langue que nous connaissons. Ce sont des syllabes gutturales, rythmées, presque scandées. Elle dit que cela ressemble à une prière.
Ce qui m'effraie, Padre, c'est que ces sons me sont familiers. Ils me rappellent les années de Sienne, 1944, l'hôpital. Vous souvenez-vous ? On me disait que je priais alors que je ne savais plus même qui j'étais.
Aujourd'hui, je suis un homme construit. J'ai une femme, des enfants, un travail. Je n'ai aucun désir de retourner vers ce passé brumeux. Pourtant, quelque chose insiste.
Dites-moi, je vous en prie : est-ce le signe d'une démence précoce ? ou d'un esprit qui se reconstruit... ou d'une porte qui se rouvre ? Aidez-moi, padre, je suis perdu.
Votre fils reconnaissant,
Marco Pastore
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Salerne, mars 1966
Mon cher Marco,
Ce que vous décrivez n'est ni rare, ni anodin. Et je comprends votre inquiétude.
Les mots que vous prononcez dans le sommeil ne sont pas nécessairement un retour en arrière. L'inconscient ne connaît pas notre chronologie. Il parle en symboles, en rythmes, en langues anciennes, parfois même inventées.
Vous étiez, en 1944, un homme privé de mémoire mais non privé d'âme. Ce que vous appeliez alors des prières n'étaient peut-être pas des appels vers Dieu, mais des tentatives de votre esprit pour se maintenir en vie.
Jung dirait que ce qui frappe aujourd'hui à la porte n'est pas votre passé, mais votre Ombre ; non pour vous détruire, mais pour être reconnue. Une Ombre ignorée hurle. Une Ombre regardée s'apaise. N'ayez pas peur des mots, Marco. Craignez seulement le refus de les entendre.
Parlez-en avec votre épouse. Isabella est votre ancre et souvenez-vous : ce qui revient sous forme de murmure peut encore être accueilli sans violence.
Je vous bénis,
Don Bellini
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Isabella replia lentement la réponse de Don Bellini.
Le brouillard noyait le pays et Settignano frissonnait dans ce mois de mars glacial. Vingt heures trente, les enfants étaient couchés et Marco venait de remettre une bûche dans l'âtre. Il s'assit dans le fauteuil en face du divan où Isabella s'était installée au milieu des coussins moelleux, un tricot sur les jambes.
— Padre Bellini dit que ce n'est pas un retour en arrière mais une sorte d'appel de ta mémoire effacée.
Marco acquiesça. Le regard plongé dans la danse des flammes, il prit le temps de répondre. Laissant le feu manger lentement le bois sec.
— Il dit surtout que je ne peux plus faire semblant de ne rien entendre. Je suis Marco, ton homme, le père de tes enfants. Mais je suis en même temps quelqu'un d'autre. Et cet autre donne des signes d'impatience. Il demande mon attention.
— Tu n'es pas obligé d'affronter cela seul, mon amour. Elle se reprit. Je n'utilise pas le bon mot ; affronter, c'est trop martial. Je reprend Don Bellini : accueillir. Peut-être est-ce le chemin à suivre.
Marco avança en posant ses coudes sur les genoux et en croisant les doigts. Nerveux, il frotta ses paumes l'une contre l'autre à s'en faire mal aux doigts croisés et malmenés.
— J'ai peur, Isabella. Je suis mort de trouille !
Un silence, le bois qui craque.
— C'est un signe de bonne santé, dit Isabella avec le sourire. Il est bien normal d'avoir peur de l'inconnu.
— C'est vrai, admit-il. Et si j'étais un homme dangereux, un fou, un... assassin.
Il regarda ses mains larges, pétrie par vingt années de maroquinerie. Des mains d'ouvrier solides, larges et puissantes. Des mains qui avaient aimés sa femme et protégé ses enfants.
— Pourquoi voir le pire ? demanda Isabella. Elle se pencha vers lui. Et si tu étais un homme de Dieu, un padre ?... Pourquoi pas après tout. On t'a retrouvé dans les ruines de Salerne après une bataille aussi brutale que définitive. Tu peux être n'importe qui. Alors arrête avec cette histoire d'assassin. Marco, ce n'est pas sérieux, je n'y crois pas une seule seconde.
Marco sourit, la tension était retombée. Il se leva, embrassa son épouse.
— Je te fais une tisane ?
Elle opina du chef. Quelques minutes plus tard, ils sirotaient une tasse chaude en regardant le feu dans l'âtre.
— Tu sais ce que je vois, moi ?... Un homme qui a survécu à quelque chose d'immense... et qui n'a jamais cessé d'avancer. Même quand il tremble. Tu m'as fait cinq merveilleux enfants, tu as bâti un commerce, tu es le meilleur des hommes et celui qui est resté caché toutes ces années ne me fait pas peur.
— Et si cette ombre... était plus grande que moi ?
— Alors je lui apprendrai à vivre à côté de toi. Pas à ta place !
Ils laissèrent le silence s'installer, seulement rompu par le crépitement du feu.
— Don Bellini croit que je peux l'affronter.
— Il a raison. Et je sais que tu le peux.
— Même si... je... parle une langue que... je... ne comprends pas ?
— Les enfants font ça tout le temps, dit-elle dans un sourire. Et ils grandissent quand même.
Marco expira lentement. Pour la première fois depuis des semaines, la peur se fit moins compacte.
— Alors on écoutera... Sans ouvrir toutes les portes.
— Oui... et ensemble, confirma-t-elle. Toi, les enfants, Don Bellini et moi.
Lucia poussa un cri.
Au levé du jour, elle avait voulu dire bonjour à ses parents et s'était arrêtée sur le pas de la porte. La chambre baignait dans une clarté étrange, pulsante. Marco dormait, mais autour de sa main gauche flottaient de minuscules filaments de lumière rouge, pareils à des lucioles électriques.
— Mamma ! cria la petite fille en se jetant dans les bras d'Isabella, réveillée en sursaut aux côtés de Marco.
La lumière s'éteignit aussitôt. Le tintamarre n'avait pas éveillé Marco qui respirait paisiblement. Le lendemain, il ne se souvint de rien.
Les nuits suivantes, le phénomène revint dans son sommeil, mais pas seul. Il était accompagné des mots étranges, de sursauts et d'une montée inexpliquée de la chaleur dans la chambre. Puis il y eut cette odeur métallique d'orage, que ni les cierges ni la lessive ne parvenaient à masquer. Quand elle posait la main sur son torse durant ses crises nocturnes, Isabella sentait une tension sous la peau ; comme si le corps de son mari contenait une force qui refusait d'obéir.
Les cauchemars revinrent en force. Marco se voyait marcher au milieu d'un monde en ruine, englué dans une bourbe putride et collante, entouré d'éclairs et du fracas ininterrompu du tonnere. Des voix lointaine, comme provenant d'une distance immense, l'appelaient dans une langue qu'il reconnaissait sans la comprendre. À chaque réveil, il avait l'impression d'avoir couru des heures.
A l'approche de Pâques, il se leva d'un bond en pleine nuit. Le tonnerre éclata au même instant au-dessus du village. Isabella ouvrit les yeux en sursaut : Marco se tenait devant la fenêtre grande ouverte, bras écartés ; silhouette noire sur fond d'éclairs. L'air vibrait, saturé d'électricité. Très inquiète, à la limite de la peur, Isabella s'approcha et voulu l'enlacer. Un choc la traversa. Une décharge légère, mais bien réelle. Marco se retourna, les yeux vides, comme s'il ne la voyait pas, et il dit :
— Tla’me shaak, zhur’kha nal ! TLA'ME SHAAK !
Il articula ces mots incompréhensibles avec une agressivité nouvelle, puis s'effondra. Isabella se précipita.
— Marco ! MARCO !
Elle le frappait aux joues, sur le torse. Il fini par reprendre ses esprits. Ils s'enlaçèrent et dehors, le tonnerre disparu. Quand Isabella relata la scène qu'elle venait de vivre, Marco en fut atteré. Il n'en gardait aucun souvenir, même pas un morceau de rêve.
Le lendemain, il pleuvait fort. La journée se déroula sans accrocs et le soir venu, après avoir couché les enfants, Isabella prit son courage à deux mains en s'assaillant dans le fauteuil en face de son mari. Elle commença sans fioriture, sans blabla :
— Marco... je crois qu'il faut que je dorme ailleurs un temps, dit-elle avec une douceur désarmante.
Déstabilisé, Marco encaissa l'information. Il ôta ses lunettes de lecture et sourit à son épouse.
— Ma belle, aurais-tu peur de moi ?
— Jamais je n'aurais peur de toi. Même si ces derniers temps, quelque chose t'a envahi, ou se réveille, je ne sais pas. En tout cas, je ne dors plus. Les enfants sont nerveux et cette nuit... Bref, il vaut mieux que tu sois seul.. quand tu dors.
Il baissa les yeux.
— Isabella, tu me connais maintenant. Mieux que personne, mieux que moi, sans doute. Et tu sais que jamais je voudrais te faire de mal.
— Je sais, mais, la nuit, quelque chose t'habite et je ne peux malheureusement pas le combattre à ta place. Quand ces phénomènes se produisent, tu es inconscient, tu dors et c'est moi qui en paie les frais. Je ne suis pas formée à cela, je ne suis pas armée pour ce combat. Crois-moi, mon absence nocturne pourrait nous aider et même, si cela peut te paraître étrange, nous réunir, nous renforcer.
Il hocha lentement la tête.
— Bon, d'accord, donne. Un temps, alors. Ta chaleur, tes rondeurs vont me manquer. Dit-il avec un regard complice.
Elle comprit l'allusion et sourit en coin.
— Mes rondeurs. Voilà qui me flatte, monsieur Pastore. Et c'est tout ce qui vous manquera, alors, mes rondeurs ?
— Sans doute, madame Pastore, parce que vos pieds froids, eux, ne me manqu...
Un coussin lui écrasa le nez. Il rit. Elle se leva et vint se placer au-dessus de lui. Ils s'embrassèrent à bouche que veux-tu puis elle le fit basculer dans le divan. Couchée sur lui, lascive, elle l'embrassa avec fougue.
— Les enfants, souffla Marco, ils sont à peine couchés.
— Nous seront silencieux, murmura-t-elle en dégrafant son corsage.
Le lendemain, ils parlèrent à leurs enfants. Ceux-ci trouvèrent cela étrange mais l'installation du lit de maman dans le grand débarras du rez-de chaussée les amusa beaucoup. Surtout les petits derniers, Matteo et Elena, qui voulurent absolument dormir avec leur maman dans ce grand placard soudainement devenu magique. Avant d'éteindre la lampe, elle leva les yeux vers le plafond et murmurait :
— Protègez-le, Seigneur.
Dans la pièce au-dessus, Marco, les yeux ouverts dans le noir, guettait le grondement du tonnerre au loin et se demandait combien de temps encore le ciel accepterait de se taire.
Quelques jours plus tard, les enfants étaient partis en excursion avec l'école. Isabella et Marco se retrouvèrent seul à midi. Ils mangèrent tranquillement dans le silence inhabituel de la maison. Soudain, une flamme de désir passa dans les yeux de Marco. Il s'approcha de son épouse.
— Et si on le faisait dans le placard... dans ta chambre, je veux dire. On n'a pas encore essayé cette pièce.
Il firent l'amour plusieurs fois. Isabella, essoufflée et comblée conclu :
— Je vous avais dit que ça nous rapprocherait, monsieur Pastore.

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