Chapitre 11 - La Langue du Tonnerre

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Depuis quelques semaines, le sommeil de Marco Pastore n'était plus un refuge, mais un champ de bataille. Les nuits se succédaient avec la même violence : un monde de ruine embrasées, des éclairs, des visages engloutis dans la lumière, un ciel de cuivre qui hurlait des mots incompréhensibles. Parfois, on l'entendait murmurer dans cette langue sans origine, lourde et musicale, qu'aucun livre ni prêtre ne pouvait identifier.

Les enfants s'y étaient habitués, comme on s'habitue au grondement d'un train lointain. Lucia fermait la porte de sa chambre, Antonio faisait mine de ne rien entendre. Seule Elena, parfois, venait s'asseoir dans l'escalier, les genoux contre le menton, écoutant son père parler au vent depuis la fenêtre de sa chambre. Un soir d'orage, elle poussa la porte de la chambre de son père et appela doucement :
— Papa, avec qui parles-tu ?
— Elena, mon ange, viens près de moi.
La petite couru dans les bras solides de son père.
— Regarde, dit-il en pointant du menton de gros nuages au-dessus de la vallée.
L'enfant détourna son regard du visage de son père et observa les nuages. A cet instant, les pupille de Marco s'effacèrent, ne laissant qu'un globe blanc légèrement lumineux. Au sein des gros nuages, un éclair surgit et s'immobilisa. Le phénomène dura quelques seconde puis l'éclair disparu. Le regard de Marco retrouva son air naturel.
— Tu as vu, papa ? C'est toi qui fait ça ?
Il lui caressa les cheveux.
— Mais non... C'est beau non ?
A cet instant, le tonnerre éclata. L'enfant se réfugia dans le cou de son père.
— N'aie pas peur, Elena. C'est juste le tonnerre qui répond. Et avec lui, je me souviens de choses que je n'ai jamais vécues.

A l'occasion de la fête de la Saint-Jean, le vieux prêtre de Salerne, Don Bellini, se rendit à Florence chez les Pastore. Marco fut enchanté de cette visite impromptue. Les enfants étaient fou de bonheur autour de ce vieillard souriant et jovial. Isabella, rayonnante, dressa la table et ils mangèrent le pollo dominical béni par le padre. Après le repas, Marco et Don Bellini se retirèrent dans le potager.
— Vos légumes sont toujours aussi splendides, Marco. Vous seriez un ange de passer à l'occasion pour vous occuper un peu des miens, comme autrefois. Votre remplaçant n'a pas vos dons.
Marco sourit au compliment.
— Avec plaisir, padre. Quand ma société et ma famille me laisseront un peu de temps.
— Je vous trouve las, mon ami. Vous ne dormez plus, dit-il simplement.
— Dormir est devenu... difficile. Quand je ferme les yeux, le monde s'allume.
— Et que voyez-vous dans cette lumière ?
— La foudre. Toujours la foudre. Des éclairs qui obéissent à mes mains. Et... des mots.
Don Bellini hocha lentement la tête.
— Les mêmes mots que ceux que vous murmurez dans votre sommeil ?
Marco s'arrêta et fixa le prêtre.
— Comment savez-vous que...
Le vieillard se tourna vers la maison. A travers de la fenêtre de la cuisine, Isabella les regardait.
— Ma femme, bien sûr, admit Marco. Oui, padre. Ils viennent seuls. Je les ressens plus que je ne les comprends.
— Est-ce que vous craignez de les comprendre ?
— Pas vraiment... Il sont accompagnés d'un sorte de honte.
— Vous savez, Jung disait que l'inconscient nous parle dans la langue que la conscience refuse d'entendre.
Padre, ce que vous appelez l'inconscient, moi, je l'appelle un démon.
— Ou peut-être un souvenir.
Marco releva la tête.
— Je n'ai pas de souvenir avant Isabella.
— C'est ce que vous croyez. Mais parfois, la mémoire de l'âme survit à celle du corps.
Un silence lourd tomba entre eux. Une petite brise passa, caressant les têtes de poireaux et les salades.
— Si ce feu venait de Dieu, reprit Marco, pourquoi me rend-il fou ?
— Parce que tout feu, même divin, brûle avant d'éclairer.
Marco restait là, perplexe. Don Bellini coupa net :
— Droit au but, Marco. Vous savez ma passion pour la psyché humaine. Je vous propose mon aide. Avec votre accord, je prendrais note de ces mots et j'effectuerai quelques recherches.
Marco le regarda avec bienveillance.
— Merci, padre. Merci pour mon couple et ma famille.

Les phénomènes s'aggravèrent avec l'été. À l'atelier, les ouvriers éteignirent des copeaux qui s'étaient enflammés spontanément. Un crucifix suspendu au mur derrière lui, vibrait légèrement quand Marco se concentrait trop longtemps sur un ouvrage. Un jour, Antonio le surprit les yeux fermés, la main posée sur une planche brute : le bois vibrait au rythme de son souffle, comme s'il respirait.
— Papa ? Mais qu'est-ce que tu fais ?
Marco ouvrit les yeux, pris de court.
— Hein, que... quoi, figlio ?
— La planche, Antonio montrait le bois sous la paume de son père. Elle bougeait, comment fais-tu cela ?
— Je ne fais rien, je réfléchissais à un assemblage complexe. Qu'est-ce que tu racontes, le bois ne bougeait pas. Allons,
— Mais... je t'assure que je l'ai vu bouger. Il suivait ta respiration.
— Bah, répondit Marco en passant son bras autour des épaule de son fils. Ton papa est spécial, tu le sais. Disons que je l'écoutais se souvenir du vent qui l'a fait grandir.
Marco rit de bon cœur, et Antonio l'accompagna. Si ce rire réparateur avait brisé le malaise, il n'en restait pas moins que, pour le jeune adolescent, quelque chose était à l'œuvre dans l'esprit de son père.

De son côté, Don Bellini avait commencé ses recherches. Sa bibliothèque couvrait un très large spectre de la psyché humaine. Il avait commencé par revoir L'Interprétation des Rêves de Freud, Le rêve et la réalité de Paul Tholey et surtout Le Secret de la Fleur d'Or de Wilhelm et Jung. N'y trouvant rien de concluant, il relu le livre de Joseph B. Rhine qui traitait de la perception extrasensorielle. Dans un petit carnet à spirale, il notait des mots glanés au fil des entretiens avec Marco : aënka, ishkals, thra, yulmeren... Des syllabes d'aucune langue connue.
De guère las, il compulsa Le Manuscrit n°5 de son auteur préféré Carl Jung, Il s'agissait d'un carnet souple, papier crème, rempli d'une écriture serrée, nerveuse, parfois raturée, parfois illuminée de symboles, que le prêtre eut l'occasion d'acquérir lors d'une enchère à Florence.

Ce carnet unique et providentiel contenait l'analyse d'un rêve récurrent où Jung rencontre un peuple dissimulé derrière un tissu d'images mentales vivantes. Le manuscrit semblait issu de sept rêves successifs, que Jung commente à la manière de ses analyses mythologiques. Chaque rêve met en scène une rencontre avec un peuple qu'il appelle tantôt : les Veilleurs Profonds, ceux qui savent la racine du souffle ou encore les Trois-Nés. Ce dernier terme étant central. Ces passages retinrent son attention : Une énergie circule entre eux comme le fleuve invisible du rêve. Ils disent trâ, ou traha, mais ce n'est pas un mot : c'est un souffle vibrant. Leur regard change quand ils y plongent. J'ai senti la chaleur de ce son dans ma poitrine. Puis : La langue que je perçois n'est pas phonétique. Elle semble formée d'images qui deviennent son. Chaque mot porte une énergie, comme si la vibration précédait la forme. Ils me disent que les noms de leurs Trois-Nés ne se prononcent pas, mais se soufflent.

Il fit part de ses notes à Marco qui, pour l'occassion, était descendu seul, à Salerne. Ils étaient dans le presbytère de l'église de l'Annonciation. Là où Don Bellini l'avait receuillit vingt ans plus tôt. La pièce était plongée dans une pénombre tiède, traversée par l’odeur du café et de la cire froide.
— Ces mots... ils vous viennent comment ?
— Je ne sais pas. C'est comme une prière que je récite depuis toujours.
— Écoutez, Marco. Votre amnésie est un mystère total. Mais vous portez en vous cette langue antérieure aux hommes. En tout cas, c'est un langage inconnu.
Marco serra les dents et frappa la table du plat de la main.
— Assez ! Vous disiez pouvoir m'aider et tout ce que vous m'apportez c'est un tissu de fables pour enfant ! Des vibrations, des énergies, des souffles... oui, c'est le quotidien de mes nuits. Mais vous ne m'apportez aucune réponse, pire c'est encore plus mystérieux ! L'Eglise ne peut donc rien pour moi. Dieu m'a abandonné !
— Dieu ne résoud pas, il montre la voie.
Leurs regards se croisèrent. Marco y vit la bienveillance du prêtre et il retrouva son calme instantanément.
— Pardonnez-moi, padre. Le manque de sommeil réparateur.
Le viellard referma son carnet de note.
— Vous savez, Marco, la science avance vite. Très vite. La psyché humaine n’est plus ce mystère intouchable qu’elle était il y a vingt ans.
— La science ? Je croyais que pour l’Église, certaines portes devaient rester fermées.
— C’était avant Jung, avant Freud, avant les neurobiologistes américains, répondit Bellini calmement. Aujourd’hui, on sait que l’esprit peut produire des images, des langages entiers, sans que la conscience y participe.
— Et le tonnerre ? Les éclairs ? Cette sensation que… quelque chose me regarde ?
— Le cerveau adore les symboles puissants. Ils donnent du relief à l’angoisse.
L'homme d'église soudain redevenu jeune étudiant en psychologie marqua une pause, puis reprit, plus bas :
— Certains chercheurs utilisent désormais des substances pour explorer ces couches profondes. Contrôlées. Encadrées. Des drogues, oui… mais à des fins thérapeutiques.
— Vous me proposez de me droguer ? fit marco en se redressant brusquement.
— Je vous propose de comprendre, rectifia Bellini. De ne plus subir.
Un ange lourd et adipeux passa.
— Vous... vous êtes un homme de Dieu. Pas un médecin de laboratoire.
— Et vous êtes un homme hanté, Marco. Le monde de 1965 n’est plus celui de votre jeunesse. La foi n’exclut plus la science. Elle dialogue avec elle.
— Ou elle s’y perd, répondit Marco sèchement.
Il se leva, fit quelques pas, passa la main dans ses cheveux.
— Il y a des choses qu’on ne devrait pas provoquer. Mes rêves… ils ne demandent pas à être analysés. Ils frappent. Ils exigent.
— Et qu'est-ce qu'ils exigent, d'après-vous ?
Marco s’arrêta. Sa voix se fit plus basse.
— Je n'en sais rien. Et c’est précisément pour ça que je refuse d’ouvrir cette porte.
Don Bellini soupira.
— La vérité, Marco, c’est que vous avez peur de ce que vous pourriez trouver.
— Pas exactement, padre. J’ai peur de ce qui pourrait... sortir.
Un nouveau silence tomba entre eux. Au loin, un grondement sourd résonna ; peut-être un camion, peut-être un orage qui s’annonçait. Don Bellini se signa machinalement.
— Réfléchissez-y, dit-il enfin. La connaissance peut aussi être une forme de rédemption.
— Ou une chute déguisée.
Sur ces mots amères, les deux amis se saluèrent et Marco repris la route vers la gare ferrovière à bord d'un taxi. Sur le trajet, dans son esprit, l'écho lointain d'une langue ancienne murmurait, satisfaite.

Cette nuit-là, l'orage revint plus fort que jamais. Les volets claquaient, la maison vibrait. Isabella priait dans la chambre du bas, les enfants endormis et blottis contre elle. Marco, lui, se tenait debout dans l'encadrement de la fenêtre grande ouverte de sa chambre, donnant sur le jardin et, plus loin, sur l'arrière-pays florentin. Chaque éclair illuminait son visage d'une pâleur spectrale. Il leva lentement la main. Le tonnerre se tut. Puis, dans un murmure rauque, il prononça une phrase dans cette langue particulière. La foudre frappa au loin, derrière la colline. Et, un instant, l'air tout entier sembla lui obéir.

Au matin, la maison sentait la pluie et le sel. Isabella retrouva son époux endormi contre le mur de sa chambre, la main noircissant la pierre d'un symbole étrange : un cercle traversé d'un éclair.

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