Chapitre 12 - L'Arbre de Cendre
Marco n'avait jamais eu peur du bois. Ni du feu. Ni de ses mains. Mais depuis quelque temps, il sentait qu'un troisième élément le visitait quand il oeuvrait à l'atelier Mobili Pastore de San Lorenzo : quelque chose d'invisible, qui frémissait entre deux copeaux, qui se glissait dans son souffle quand il se penchait sur un ouvrage.
Un souffle de feu froid. Une mémoire. LA mémoire.
La nuit fut traversée d’éclairs sans pluie, une de ces nuits où l’orage semble hésiter à tomber, comme retenu par une volonté plus ancienne que le ciel. Dans ses rêves fébriles, Marco vit une souche noire, fendue par la foudre, encore fumante. Ses racines s’arrachaient à la terre, se tordaient, s’assemblaient, cherchant une forme. Le bois craquait, gémissait, puis la souche se redressait, lentement, jusqu’à devenir un corps humain inachevé : jambes d’écorce, torse noueux, bras griffus. Là où aurait dû se trouver un visage, il n’y avait qu’un nœud profond, sombre, palpitant. Et dans ce nœud, une voix.
Quand Marco ouvrit les yeux, le tonnerre roulait encore au loin. Il faisait nuit. La maison dormait paisiblement. Il resta immobile, le cœur battant, puis se redressa brusquement. Il savait. Sans savoir pourquoi, ni comment mais il savait. Il savait où.
Il enfila ses vêtements sans bruit, descendit les escaliers et démarra sa camionette Fiat 228 dans un grondement sourd. Les phares découpèrent la route humide tandis qu’il quittait Settignano pour s’enfoncer dans l’arrière-pays toscan, là où les collines deviennent plus sauvages, plus anciennes. À quelques kilomètres seulement, il ralentit. Une odeur âcre flottait encore dans l’air. Bois brûlé. Terre retournée. Là, au bord d’un chemin de terre, gisait un chêne centenaire, une quercia immense, fendue net par la foudre. Le tronc était éclaté, les branches éparpillées comme des membres brisés. La souche, massive, semblait arrachée à moitié, ses racines noueuses encore prises dans la glaise. Marco coupa le moteur.
— C’est toi… murmura-t-il.
Il s’approcha, écarta les branches partiellement carbonisées. Plus il dégageait le bois, plus son malaise grandissait. La racine principale formait une courbe étrange, presque… anatomique. Il posa la main dessus ; le bois était encore tiède. Quelques chose traversa son esprit, comme un flux, une force.
— Non… pas seul, pensa-t-il.
Il remonta dans la camionnette et fit demi-tour alors que le ciel s'éclairait à l'est. Elle revint une heure plus tard et s'arrêta. Luigi, un jeune homme courtaud et massif, en sortit en baillant, suivit de Pietro, plus grand mais également puisemment bâti. Deux ouvriers de l'atelier Pastelli tirés du plumard à pas-d'heure par leur patron. Marco s'approcha du naufrage arboricole.
— Pietro, sors les haches et les chaînes. Luigi, accroche le palan à la camionette. On emporte cette souche.
Ils mirent des heures. Les haches parlaient, fracassant les pieds de l'arbre mourant. La terre, lourde, collante, s'obstinait à freiner leur labeur ; les racines refusaient de céder. Les hommes juraient, soufflaient, tiraient sur le palan. Quand enfin la racine céda dans un craquement profond, presque douloureux, aucun d’eux ne cria victoire. Ils restèrent là, essoufflés, regardant la masse de bois arrachée à la terre.
— On met ça dans l’atelier ? demanda Pietro, mal à l’aise.
Marco hocha la tête.
— À Florence. Immédiatement.
Ils chargèrent la souche à l’aide du palan. La Fiat 228 s’affaissa en protestant sous le poids. Marco monta au volant et au moment de démarrer, un dernier grondement de tonnerre roula au-dessus des collines, dans un ciel dégagé.
Milieu de matinée, l'énorme racine trônait au centre de l'atelier Mobili Pastore. Il avait fallut trasférer une partie du mobilier et des outils dans l'atelier de maroquierie pour acceuillir l'énorme cadavre végétal. Marco passa la main sur les racines qui retenaient encore de la terre. Soudain, il la sentit. Une forme. Dans la masse de chêne brut. Sous sa paume, le bois vibrait ; comme un organisme. Comme si quelque chose, à l'intérieur, respirait encore.
Marco attrapa le ciseau, mais ce fut le bois qui guida la lame. Chaque geste s'imposa comme une évidence, une mémoire enfouie qui remontait par les doigts. Il devait juste aider le corps, le visage, la douleur à sortir du bois, à renaître.
Cette activité l'apaisa au-delà de ses espéraces. Marco redevenait jovial, il souritait plus souvent. En revanche, il passait plus de temps à l'atelier et les enfants commencèrent à se plaindre. Il leur promit une belle surprise avant les grandes vacances. Après quelques jours d'un labeur acharnné, il alla chercher son épouse à son travail sur son temps de midi. Elle resta figée sur le pas de la porte. Au centre de la pièce éclairée par la lumière du jour, une silhouette émergeait du chêne : un homme aux bras ouverts, le torse percé d'une fissure lumineuse, comme un éclair figé dans la matière. Ni Christ, ni ange, ni homme. Quelque chose entre les trois.
— C'est... c'est magnifique, souffla-t-elle.
— Je ne sais pas d'où ça vient, répondit Marco, la voix sourde.
— C'est pourtant toi qui...
— Oui, j'ai manié les ciseaux. Mais je ne les ai par vraiment guidés. C'était comme une transe.
Il passa la main sur la fissure sculptée. L'air se chargea d'électricité. Une odeur d'orage naissant envahit la pièce. Isabella recula légèrement.
— Marco ? Tes mains...
Elles luisaient. Faiblement, mais assez pour que la lumière danse sur sa peau. Il ferma les poings. La lueur s'éteignit.
— Je... je ne sais pas. J'ai peur.
— Il faut en parler à Don Bellini ou à des spécialistes...
— Ce... ce n'est pas de la religion, ni de la science.
— Peut-être que si.
Elle l'approcha doucement et l'enlaça. Dans cette chaleur féminine, Marco sentit le monde revenir à lui.
Les jours suivants, il travailla sans relâche. Le bois devenait chair. La fissure, éclair. Les branches sculptées sous les pieds de la silhouette formaient un entrelacs étrange, comme un arbre brûlé qui renaissait de sa propre cendre ; un arbre de mort qui s'ouvrait vers la vie. Un arbre miracle.
Les enfants réclamèrent la présece de leur père. Surtout Elena et Matteo, les plus jeunes, à qui leur papa manquait cruelllemet. Isabella proposa à Marco de les emmnener voir le travail de leur père.
Les enfants furent fascinés. Antonio disait que le Christ avait trouvé un frère. Lucia prétendait que le visage ressemblait un peu à leur père, mais en plus... ancien. Giovanni et Matteo n'arrêtaient pas de tourner autour, comme autour d'un totem interdit. Elena, elle, posa ses mains sur le bois, comme on touche un animal vivant : avec crainte et repect.
— Il est triste.
— Pourquoi tu dis ça, ma poupée ?
— Parce qu'il écoute ce que tu dis la nuit.
Marco resta glacé. Il ne répondit rien.
Deux semaines après le début de la sculpture, il pris quelques clichés qu'il envoya par la poste à Don Bellini. Le vieux padre lui téléphona à l'atlelier.
— Et bien, Marco, vous ne cesserez de me surprendre. Jardinier, maçon, charpentier, pelliseur et aujourd'hui sculpteur. Vos talents n'ont pas de limite.
— Je suis aussi surpris que vous, padre. Et je n'ai aucune idée d'où ce la me vient. Je ne réfléchis pas, je ne pense pas, c'est instinctif.
— Cettet sculpture est monumentale. Vous avez créé un symbole puissant.
Marco laissa un temps avant de répondre.
— Padre... sculpter me fait du bien. Mais la sculpture me fait peur.
— Alors, vous n'avez plus le choix : il faudra l'achever.
— Et s'il... parle ?
— S'il parle ? Comment voulez-vous...
Don Bellini compris. Marco était au bord du gouffre. Sa psyché risquait à tout moment d'y tomber. Il devait peser ses prochains mots.
— Mio figlio, que peut-il vous dire que vous ne savez déjà ?
— Vous ne comprenez pas. Ce n'est pas un symbole. Je le vois dans mes rêves. Il m'appelle. Il me demande... Il s'interrompit, la respiration courte... de revenir.
Bellini puisait dans ses ressources théologiques et scientifiques pour maintenir à flot l'esprit de l'homme. Malgré les cinq cents kilomètres qui les séparaiennt, le vieil homme se tenait aux côtés de son ami. La distance s'évapora, il était avec lui. Il le soutennait de toutes ses forces.
— Revenir où, Marco ?
— Je.. je ne sais pas... ce n'est pas un lieu. C'est... un... un moment. Un feu.
La voix de Marco s'évanouissait. Une sueur froide l'eveloppa. Don Bellini perçu la peur abyssale de cet homme pourtant si solide. Mais il devait être franc et loyal.
— Vous êtes en train de vous souvenir, mon ami. Pas de ce que vous étiez, mais de ce que vous portiez.
— Et... et si je ne veux pas m'en souvenir ?
— Alors le souvenir vous détruira.
Au cœur de cette nuit-là, au quuartier San Lorenzo de Florence, on pouvait entendre les coups mat et étouffé du marteau sur le ciseau du sculpteur. Marco Pastore achevait sa sculpture. Après quelques heures d'intense création, il posa ses outils et glissa ses mains sur la sculpture terminée. Le bois brillait faiblement là où ses doigts passaient. Comme si un cœur battait derrière la chair sculptée. Marco murmurait encore, dans cette langue inconnue, ces mots de pluie et de tonnerre. Et la sculpture semblait écouter.
La sculpture était achevée. Ou plutôt : elle attendait. C'est ainsi que Marco la percevait. Le matin, en ouvrant les volets de l'atelier. Elle se tenait debout, haute, taillée dans le chêne comme dans une conscience ancienne ; un homme transfiguré par une fissure d'éclair qui traversait son torse, un arbre brûlé renaissant sous ses pieds, des bras ouverts non pas pour crucifier, mais pour accueillir l'orage.
Tout le quartier passa admirer l'oeuvre de Pastore. Il acceuillit les félictation avec l'humilité qu'on lui connaissait mais curieusement, il hésitait à la regarder en face. La matiée passa et, fourbu, il laissa les clés à ses ouvriers. Il rentra, embrassa son épouse et s'effondra sur son lit, tout habillé. Il dormit quarante-huit heures d'une traite. A son réveil, les enfants et Isabella l'acceuillir avec chaleur. Pour la première fois depuis presque un an, ils retrouvaient un père et un mari rayonnant, comme lavé d'une ombre.
On décida de la bénir. Ce n'était pas l'idée de Marco, il avait même refusé d'abord, mais le quartier entier avait vu l'œuvre, et chacun, croyant ou non, s'accordait à dire qu'elle venait de quelque part au-dessus de l'homme. Don Bellini avait fait le déplacement et il insista.
— Une œuvre aussi puissante doit trouver sa place.
— Elle n'est pas sacrée, padre, murmura Marco.
— Tout ce qui élève l'âme l'est, d'une manière ou d'une autre.
Et Marco, à bout de force, céda.
La bénédiction eut lieu un dimanche, devant l'atelier. Le soleil tombait bas, gonflé d'ambre. Les ouvriers avaient dressé une table avec quelques boissos et des antipasti. Une vingtaine d'amis, de voisins et de clients s'étaient rassemblés et admiraient l'oeuvre : le vieux Giulio et Martha, Lucia et Elena tenant chacune la main d'Isabella, Antonio fier comme un jeune coq, Giovanni et Matteo assis par terre, impatients. Marco resta un peu en retrait, contre la porte, les bras croisés. Il tremblait sans le montrer. Depuis le matin, le vent soufflait trop fort. Il n'aimait pas ce vent. Il le connaissait trop bien. Don Bellini s'approcha de la sculpture, leva son goupillon.
— Benedictus sit qui artem perfecit...
Le prêtre bénissait, la foule écoutait et Marco sentit l'air changer. L'espace autour de lui se rétracta légèrement, comme si une main invisible resserrait la toile du monde. Il ferma les yeux. Une vibration monta de ses pieds à son crâne. Pas maintenant... s'il vous plaît... pas maintenant. Mais la sculpture, elle, respirait. Quelque chose dans le chêne frémissait. Pas la matière. La lumière. Le souvenir. Don Bellini trempa une dernière fois les doigts dans l'eau bénite, laissa tomber quelques gouttes sur la fissure centrale. Les lumières électriques clignotairent puis s'éteignirent, comme si le jour retenait son souffle.
Puis tout bascula.
Un flash. Sec. Rouge. Éblouissant.
Le bruit ne fut pas un coup de tonnerre. Ce fut un souffle, profond, ancien, comme si une porte venait de se rouvrir après une éternité de silence. Les enfants crièrent. Elena se cacha contre Isabella. Antonio courut vers son père, mais Marco, les yeux exorbités, leva une main pour l'arrêter.
— Ne t'approche pas !
Le bois brillait de l'intérieur. Des arcs électriques pourpres dansaient le long de l'éclair sculpté. Des symboles se formaient un instant à la surface, puis disparaissaient. L'assistance recula d'un pas, se signant, stupéfaite.
Marco n'entendait plus. Le monde autour de lui se dissolvait. Le bruit de la foule s'éloignait. L'été lui-même semblait disparaître. Et dans la lumière rouge, une silhouette se forma. Un homme aux épaules larges, debout au cœur d'un orage. Un uniforme profond comme la nuit, le manteau battant sous un vent furieux. Des yeux clairs comme l'acier. Et ce nom, ce nom hurlé par un coeur dissonant de voix de tonnerre : DRANTH !
Marco tomba à genoux, les mains sur les oreilles. Une douleur fulgurante traversa son crâne. Les images se succédèrent : une forteresse effondrée, des silhouettes dessés, dappés de gris, des éclairs dans des mains humaines, un homme en flammes, le sol qui se fissure sous un cri. Puis une voix intérieure. Une voix qu'il n'avait pas entendue depuis... peut-être jamais. Je suis ce que tu as été. Et une autre, plus douce, plus distante, presque triste : Tu n'as plus à porter cela.
Marco hurla. L'éclair s'éteignit. La sculpture redevint du bois. Le silence tomba comme une pierre dans l'eau. La foule recula. Isabella accourut. Elena pleurait. Antonio tremblait. Don Bellini restait pétrifié. Isabella pris son viasahge entre ses mains.
— Marco... tu vas bien ?
— J'ai entendu un nom, souffla-t-il, les yeux éteints.
— Quel nom ?
Marco leva les yeux vers la sculpture, encore vibrante, encore chaude. Sa voix n'était plus tout à fait la sienne.
— Le mien.

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