Chapitre 13 - La banalité de l'étrange

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Claire Delorme attendait.

Petite, boulotte, cachée derrière un costume neutre et classique, elle attendait. Claire n’a jamais été de celles dont on se souvient longtemps. Issue d'une famille de fonctionnaires français, elle était une enfant sérieuse, appliquée, fiable. Elle ne brillait pas, ne contestait pas, ne cherchait pas à se faire remarquer. Elle rendait ses devoirs à l’heure, sans rature inutile, sans envolée ; ses cahiers bien tenus, presque impersonnels. Elle préférait les cadres aux intuitions, les règles aux exceptions.

Claire ne carressait pas de rêve précis. Elle était guidée par la certitude tranquille qu’il fallait avancer sans se disperser et quand la question des études s’est posée, elle a regardé les options possibles comme on examine une liste de tâches : sans enthousiasme, mais sans angoisse. Une formation administrative lui semblait naturelle. Classer, organiser, conserver ; empêcher les choses de se perdre. Cela lui convenait. C’était utile et surtout, cela ne demandait pas de se mettre en avant.

C’est ainsi qu’un concours discret, évoqué par un professeur de passage en terminale à son Lycée, dans les faubourgs de Nice, a retenu son attention. Une filière administrative liée au Saint-Siège, réputée pour son exigence et sa stabilité. Elle n'envisageait pas Rome comme une promesse d’ailleurs, mais le prolongement logique de son paradigme : un cadre fermé, structuré, à l’écart du tumulte. Elle s’y est inscrite sans exaltation, presque par continuité.

Le départ s’est fait sans drame : quelques valises, des adieux simples et formels. Sa mère lui a rappelé d’écrire. Son père lui a dit de ne rien laisser traîner derrière elle, ni dans ses affaires, ni dans sa tête. Claire a souri, elle n’avait jamais su laisser traîner quoi que ce soit.

À l’Institut Pontifical de Gestion et de Conservation, elle s’est fondue dans le décor avec une facilité déconcertante. Les couloirs feutrés, les bibliothèques silencieuses, les horaires rigides lui convenaient. Elle y travaillait sans excès, sans relâche non plus ; ses résultats étaient bons et réguliers. Sans éclat. Les enseignants appréciaient sa précision, sa capacité à suivre des procédures complexes sans les discuter inutilement.

Claire assistait aux offices quand il le fallait, respectait les rites catholiques sans y chercher de ferveur particulière. Dieu restait pour elle une présence lointaine, ordonnée, presque administrative. Dans sa conception des choses : une structure plus qu’un mystère. Elle ne s’est pas fait beaucoup d’amis. Quelques connaissances polies et surtout, sans intimité. Elle écoutait plus qu’elle ne parlait et n’éprouvait pas le besoin de partager davantage.

Lorsqu’elle a achevé son cursus, à vingt-et-un ans, elle connaissait le Vatican par cœur. Les couloirs, les patios, les bibliothèques annexes, les salles d’archives où l’on respirait la poussière et l’encre ancienne. Elle y avait étudié pendant trois ans, traversé mille fois les mêmes galeries, appris à reconnaître les heures au pas des gardes suisses. Rien, ici, ne lui était étranger.

Quand on l’a convoquée pour une affectation immédiate, elle n’a pas posé de questions. Elle a simplement noté l’heure, le lieu de rendez-vous, et préparé ses affaires. Elle n’attendait rien de plus qu’un poste discret, stable, à l’abri des excès du monde.

Le billet d’affectation laconique indiquait : Sodalitium Radix Fluxus, Poste administratif, 2 août 1965, Point de rendez-vous, Cour de Saint-Damase, 8h30.

Claire attendait près de la fontaine, droite, les mains jointes sur son sac. Dans le petit matin estival, quelques pigeons passaient dans le ciel, les fonctionnaires se rendaient à leur bureaux. Elle regardaient, par-dessous, ceux qui marchaient dans sa direction, un léger nœud à l’estomac que connaissent tous ceux qui commencent leur premier emploi. Quelque-uns passèrent sans même la remarquer. Elle consulta sa montre. 8h31.

— Claire Delorme ?

La voix venait de derrière elle. Elle se retourna brusquement. L’homme qui lui faisait face portait le clergyman. Veste et pantalon sombre, une chemise fermée par un col romain ; le standard moderne des fonctionnaires ecclésiastiques depuis une quizaines d'années. Grand, épaules étroites, visage calme, presque nordique malgré la douceur du regard.
— Oui, répondit-elle aussitôt.
— Frère Solmund. Je vais vous accompagner.
Il n’ajouta rien, ne demanda aucun papier et se contenta d’un signe de tête. Il se mit en marche. Claire le suivit, un peu surprise par la simplicité du moment. Elle s’attendait à un protocole, à des vérifications, à quelque chose de plus… officiel. Ils traversèrent plusieurs cours intérieures, puis un couloir qu’elle connaissait bien. Trop bien. Claire fronça légèrement les sourcils.
— Excusez-moi, frère… nous allons vers les anciennes fondations, non ?
— Oui, tout à fait.
— Mais… il n’y a rien ici. Enfin, rien d’accessible.
Solmund ralentit sans s’arrêter et tourna légèrment la tête.
— En êtes-vous certaine, mademoiselle Delorme ?

Ils s’arrêtèrent devant un pan de mur parfaitement banal. Pierre claire, joints anciens, une niche vide. Claire passa le regard dessus, incrédule.
— Oui, cette niche m'est familière. Je suis passée devant des centaines de fois.
— Et vous n’avez jamais rien vu, compléta Solmund tranquillement. C’est normal. Les nalhuns ne trouvent pas ce qui n’est pas destiné à être trouvé. Pas sans être guidés. Vous permettez ?
Il venait de lever sa main gauche et interrogeait la jeune femme du regard. Nicole regarda alentours, ils étaient seuls.
— Ne vous alarmez pas, n'ayez aucune crainte, je vais juste poser mes doigts sur votre front.
Nicole acquiesca, vaguement intepellée. L'homme posa trois doigts sur le côté de son visage quelques secondes, les ôta et fit un pas de côté. Le mur sembla… glisser. Pas physiquement. Plutôt comme une idée qui se déplace dans l’esprit. Une porte apparut là où, une seconde plus tôt, il n’y avait rien. Claire sentit son souffle se couper.
— Mais… comment se peut-il que je ne l'ai jamais vue ?
— Vous allez avoir toutes les réponses, suivez-moi et refermez derrière vous, je vous prie.
Ils franchirent la porte et Claire la referma en jettant un dernier regard vers le ciel derrière les fenêtres du couloir. Quelques pigeons passèrent. Une fois fermée, la porte s'effaça et le mur repris possession des lieux.

Après un court palier, un escalier descendait en colimaçon. Claire nota que la lumière n'était pas électrique. Elle était produite à intervales réguliers par une sorte de cristal de la taille d'un poing serti dans une alcôve. Ils descendirent. Plus bas que les cryptes. Plus bas que les fondations connues. Maintenant, les marches s’enfonçaient dans une fraîcheur protégée par un silence épais. Claire eut l’étrange sensation de quitter le monde sans vraiment s’en éloigner.

L'escalier s'arrêtait sur une porte que Solund franchit. Les même cristaux élairaient une voûte blanche illuminant une pièce qui affectait les mêmes caractéristiques qu'un vaste sas d'église. Sauf que tout était de marbre sertit de métal sombre. Ce lieu présentait les caractéristiques d'un vestibule. Des bancs et des appliques soutenant bures et manteaux ; des portes-documents rangés à côté de porte-parapluies. Quelques personnes étaient présentes et ne firent aucun cas de leur présence, affairées à enfiler un manteau, ou à l'ôter. Devant eux, une grande partie du mur était occupée par un vaste encadrement de bois retenant deux portes battantes. Un homme emprunta celle de droite pour sortir de la pièce, tandis qu'une femme entrait par celle de gauche. Claire nota plusieurs portes similaires à celle qu'ils venaient de franchir et qu'empruntaient ceux quittant les lieux. L'endroit plût immédiatement à Claire : sobriété, efficacité et rectitude.

Solund l'invita à se débarrasser de son manteau. Puis ils franchirent la porte de droite. Claire se retrouva dans le narthex d'une église souterraine. Devant elle, de solides piliers soutenaient un plafond en dômes d'un blanc lumineux, sans doute éclairé par ces étranges cristaux. L'endroit, plongé dans le silence, était manifestment un lieu de travail. La nef de l'église était envahie par d'énormes pupitres étranges cernés d'écrans de télévision translucides et servis par une foule de personnes.
— Ne cherchez pas à comprendre tout de suite, dit Solmund à voix basse. Pas encore. Allons, venez.

A la suite de son guide, Claire se tourna vers le collatéral de droite où ils croisèrent plusieurs individus qu'ils saluèrent d'un petit signe de tête. Claire nota la présence de femmes, ce qui la rassura ; un peu perdue dans cet endroit atypique. Les habituelles hautes fenêtres à vitraux étaient autant d'écrans mystérieux, comme des tableaux colorés et vivants qui représentaient des personnes et des lieux, mais pas comme à la télévision, ici, tout était représenté en épaisseur. Et toujours ces individus d'une banalité déconcertante ; debouts, assis, seul ou à deux, qui ne prononcaient pas un mot.
— Les Veilleurs, murmura Solmund. Pour faire un parallèle, ce sont comme des contrôleurs aériens. Ils s'assurent que le traffic européen se déroule sans encombre. A la différence qu'ils ne contrôlent pas des avions mais observent certaines dépenses. Je sais, c'est abscon mais vous finirez par comprendre.

Ils débouchèrent dans le transept et Claire se figea. Une sphère gigantesque, translucide, flottait au centre de la nef. Une mappemonde étrange, parcourue de fils pulsants, verdâtres et dorés, reliant des points aux couleurs variées. Solund l'interrompit :
— Les Liants. Leur tâche est de communiquer avec les autres centres d'observation.

Ils passèrent dans le déambulatoire, sur les côtés du choeur, un endroit plus sombre occupé par quelques fauteuils où semblaient se reposer plusieurs personnes. Et toujours ces sortes d'écrans mystérieux, ces projections de toutes tailles, incompréhensibles. Solund s'arrêta devant une alcôve.
— Votre lieu de travail, votre bureau, en quelque sorte.

Il ouvrit la porte et s'effaça. La lumière y était vive et chaude. Les même murs de marbre sertit de métal. Un tapis épais couvrait le sol. Un bureau, une splendide machine à écrire, une chaise, des armoires, tout le confort d'un bureau de secrétaire de très bon aloi. Nicole s'avança, déposa son sac à main sur le bureau. Elle ouvrit les tiroirs : agraffeuse, stylos, papiers à en-tête, tout était classique, attendu.
— Quel sera mon travail ? demanda Claire, presque en chuchotant.
Il la regarda avec attention.
— Mademoiselle Delorme, vous avez été choisie plus pour votre personnalité que pour vos résultats.
— Ma personnalité ? Mais je n'ai rien d'extraordinaire.
— Tout à fait, mademoiselle Delorme. Vous êtes d'un ordinaire stupéfiant. Oh, n'y voyez aucune gougaterie, votre profil nous est indispensable et nous désirons que vous restiez vous-même. Pouvons-nous compter sur votre absolu sens de l'ordinaire ?
— Heu, je pense oui.
— Parfait, en ce cas, votre rôle sera de répondres aux appels des Veilleurs et des Liants, de prendre des notes puis de soigneusement les dactylographier. Et enfin, de trier et de classer.
— Tout cela est dans mes cordes.
— Très bien. Vous noterez ce qui se produit, les noms, dates et lieux, les anomalies signalées. Vous ne tirerez aucune conclusion. Vous consignerez.
— Et si je fais une erreur ?
Solmund esquissa un sourire.
— Alors vous serez humaine. Comme nous l’espérons.
À cet instant, Solund se rembruni et fronça les sourcils. Quelques instants passèrent. Nicole ne savait pas trop quoi faire. Solund la regarda et dit :
— Prenez de quoi écrire et suivez-moi, voulez-vous. Votre travail commence.

Ils se rendirent au collatéral gauche auprès d'une jeune femme. Claire eut le temps de mieux discerner le pupitre de travail des Veilleurs. Déjà la sobriété et l'aspect pratique qui s'en dégageait plaisait à Claire. L'opératrice était confortablement assise dans une sorte de chaise-fauteuil qui semblait flotter car ce siège n'avait pas de pieds. Devant celui-ci gisaient des petites caisses de métal disposées en demi-cercle. Au-dessus de ces caisses et devant l'opératrice étaient suspendu plusieurs de ces écrans ou projections mystérieuses. Ce poste de travail était dressé devant l'une des hautes fenêtres du collatéral. Et ce type d'installation se répétait pour chaque Veuilleur. Pas de câbles, pas de fil, pas d'équipement spécial comme des casque d'écoute ou des micros. Donc pas d'électricité ; ou alors tout passait par le sol. Claire n'étant pas une technicienne, tout cela la dépassait.

Frère Solund fit les présentation.
— Louve, Claire Delorme, la nouvelle nalhun. Mademoiselle Delorme, Louve, Veilleuse pour l'Italie.
La jeune femme, incarnation de la beauté italienne, la dévisagea en souriant, ce qui la mit très mal à l'aise. Louve s'apperçut de la gène :
— Oh ! Mille excuses, jeune fille, sourit-elle en lui serrant la main. Pardonnez-moi, je vous souhaitais la bienvenue façon tonahuac. Je disais : bienvenue au Centre.
— Nous pouvons y aller, Louve ? coupa Solund.
— Oui, c'est à côté d'ici. Région de Florence.
Louve se tourna vers les multiples écrans qui flottaient autour d'elle. L'écran principal projettait la forme immédiatement reconnaissable de la botte italienne. L'opératrice efectua quelques légers mouvement des mains et il y eut une plongée en avant de l'image projettée. Sous l'effet, Claire fut légèrement déstabilisée. Solund la retint par le bras. Il se pencha à son oreille.
— Ca fait le même effet à tout le monde la première fois. Ne vous tracassez pas.
Le zoom s'arrêta. La projection représentait la ville de Florence en miniature. Quelque part dans le maillage urbain pulsait un point bleu. Sur les écrans satellites, tout un tas de coordonnées, de tableaux et de graphiques apparurent. Louve acheva :
— Pic de thra spontané. Non naturel. Raison inconnue.
Solund et Louve la regardaient. Claire baissa les yeux sur le carnet de note vierge dans sa main. Sa plume trembla un instant, puis l’encre se posa.

Ce jour-là, sans le savoir, Claire Delorme entrait dans un monde ancestral.

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