Chapitre 14 - La Louve du Radix Fluxus
Si le silence est un bruit, alors Claire Delorme était une hardrockeuse.
Les dizaines de personnes atablées ne produisaient pas plus de bruit qu'une araignée tissant sa toile ; Claire en avait presque mal aux oreilles. C'était le temps de midi et les employés de cette étrange église souterraine prenaient leur déjeuner dans cette sobriété acoustique. La cantine était vaste mais agréable. Toujours le même bâti de marbre et de métal aux dômes laiteux, d'épais tapis au sol, un mobilier en bois classique qui aurait fait la fortune d'un antiquaire, quelques plantes et cette lumière dorée, apaisante, sereine. Presque personne ne parlait et pourtant, on aurait bien cru que certains étaient en pleine discussion tellement leur regards et leur expressions montraient les signes universels et humains du bavardage. Mais aucune lèvre ne bougeait, hormis pour croquer et mastiquer.
Atablée dans un coin du réfectoire, Claire était seule. En bonne fille qui ne laissait pas de place à l'imprévu, elle avait prit soin de préparer sa petite cantine et elle mangeait avec appétit ses bruschettas fait maison. Elle avait faim. Cette matinée particulière lui avait demandé un surplu d'énergie. Tout était nouveau pour la jeune fille. Un premier travail, c'est déjà une expérience stressante en soi. Et en plus, ce lieu était très original : une construction prenant les allures d'une église et de ses dépendances ; l'ensemble enfouis sous les catacombes du Vatican. Et pour courronner le tout des fonctionnaires étrangement silencieux utilisant des postes de travail incompréhensibles. Et pourtant.
Pourtant Claire n'y voyait rien de si palpitant. Comme elle, ses nouveaux collègues, affables et courtois, étaient les produits standardisés du Saint-Siège. Elle sentait qu'elle pourait facilement s"intégrer dans ce lieu qui, en définitive, si on lui ôtait son aspect inhabituel, ressemblait à n'importe quelle structure administrative.
Louve s'approcha.
— Cette place est libre ? Murmura-t-elle. Claire acquiesca avec un petit sourire, ramenant une mèche de cheveux sur son oreille. Louve s'assit, posa une cantinière sur la chaise à côté d'elle et en sortit sa boîte à tartine. De taille moyenne, brune aux yeux noisette, légèrement maquillée, Louve avait cette présence familière et cette approche facile des gens bien dans leur peau.
— Alors, comment ça se passe ? Pas trop impressionnée ? fit-elle tout bas, en se penchant légèrement.
— C'est particulier, je ne comprends pas très bien votre travail. Mais ce qu'on me demande de faire me conviens.
— Et bien je suis ravie de l'entendre.
Elle ouvrit un boîte en plastique vert d'eau, en ôta le couvercle et commença à manger des spaghettis blancs, froids et sans sauce. Claire n'avait jamais vu ça. Décidément, cette journée n'en finissait pas de l'intriguer. Louve sourit devant la perplexité de la jeune fille.
— Tu ne connais pas les Tupperware ? Claire sourit en croquant dans une bruschetta.
— Sur la Via del Corso, continua Louve, tu pousses la porte de n'importe quel casalinghi, il y en a de toutes les formes et de toutes les couleurs.
Claire pouffa. Elle commença à s'étrangler. Louve s'inquièta.
— Dio... Claire... ça va ?
La jeune fille qui reprenait son souffle fit un grand oui de la tête. Elle acheva de mâcher son bout de pain, l'avala et but son verre d'eau.
— Je connais les Tupperware, mais je n'avais encore jamais vu quelqu'un manger des spaghettis froids sans sauce !
Elles rirent sans éclat, discrètement. Et quelque chose passa dans leur regard.
Pour Claire, l'après-midi se déroula plus vite que la matinée. Elle avait déjà pris ses repères dans ce lieu posé, structuré et très pro. D'abord les prises de notes auprès des opérateurs, les Veilleurs et les Liants. Des notes absconses telles que Danube, possible émergence - Carpathe, ishkal Tsi 4 autorisé - Valleska, validation du Conseil pour transfert de sylthar - Adirondack, anakims demandent un Cepan pour appui stratégique contre Clan des Aigles Pourpres. Elle devait ensuite dactylographier et classer ses rapports. Frère Solund ne la quittait pratiquement pas. Il n'affectait pas une surveillance mais lui servait de guide, la menant au poste qui requiérait ses services.
Fin d'après-midi, Solmund consulta sa montre.
— Il est bientôt 17h, bien. Achevez votre travail, dit-il en prenant une chaise et en s'asseyant sur le côté du bureau, en vis-à -vis de Claire.
Celle-ci terminait de dactylographier un dernier rapport. Ses mains courraient sur le clavier, le regard verouillé sur la ligne qu'elle écrivait. Elle termina, enleva les feuilles, sépara les carbones et ventilla les trois exemplaires dans les bacs dédiés. Elle se tourna vers Solund, droite, les mains sur les genoux. Ce dernier lui sourit.
— Alors Claire, cette journée ?
— Pour moi, parfaite, fit-elle avec une pointe d'hésitation.
En prononcant ces mots, elle compris deux choses simultanément. Elle avait passé une très bonne journée et eut soudain très peur de ne pas convenir à cet emploi.
— Très bien. Vos appoitements seront de deux cents dollars américains mensuels par chèque au porteur. Dans quelques jours, je vous indiquerai l'adresse de votre nouveau studio ; le loyer et les frais sont à notre charge. Vous avez un accès gratuit aux soins médicaux de base et, si vous le désirez, vous prendrez tous vos repas quotidiens à la cantine. Sinon, on vous adjoindra une allocation alimentaire. On vous attend ici de 9h à 17h. Rigueur, précision et... discrétion. Vous connaissez désormais l'entrée du Radix Fluxus, ou le Centre, plus simplement.
Il lui tendit la main en souriant.
— A demain ?
La jeune femme lui serra la main. Elle avait le boulot. Solmund se leva, ajusta et reboutonna sa veste.
— Je vous raccompagne ?
Claire rangea ses affaires et pris son sac à main. Comme dans tous les bureaux de Rome à cet instant, les employés se dirigeaient nonchalamment vers la sortie. Frère Solmund serrait quelques mains mais toujours aucun au revoir, à demain ou bonne soirée prononcés à haute voix. Ils se saluaient d'un regard, d'un sourire.
Solmund la laissa au sas de sortie. Le vestibule était comble. Chacun y ajustait ou déposait un manteau, reprenait ou déposait un attaché case et toujours ce silence. Seuls les bruits feutrés des manteaux qui glissent sur les épaules, les pieds qui frappent le marbre, les portes qui s'ouvrent et se ferment. Claire assitait à un changement d'équipe. Les Veilleurs et Liants du jour laissaient la place à ceux de la nuit. L'idée la traversa que, dans cette foule, il y avait très probablement quelqu'un qui tenait le même poste qu'elle. Elle se promettais de tenter de la découvrir lorsqu'elle apperçu Louve ajustant son tailleur gris cendré.
— Madame Louve ? Murmura-t-elle.
— Claire, alors cette première journée.
— J'ai la place.
— Merveilleux, se réjouit Louve dans un sourire qui révéla des dents parfaitement blanches et alignées. On va fêter cela. Vous prendrez bien un esspresso, si ? Le San Pietro sur la Concilliazione ?
— Oui, oui, j'en serais ravie, répondit Claire sur le ton de la confidence. Mais... pourquoi ce silence persistant. Vous ne vous saluez pas ?
Louve la regarda avec étonnement.
— Mais... bien sûr que si ! Nous ne sommes pas snobs.
Claire fit une grimace perplexe, souleva les épaules en montant les mains, paumes levées, et les tourna vers la foule silencieuse. Louve regarda ses collègues. Souriant à certains, saluant d'autres de la main. Elle revint vers Claire.
— Je vois. Bon, vous aurez sans doute besoin d'une boisson un peu plus... forte. Nous y allons ?
Claire prit sa veste légère sur l'applique et suivit Louve. Celle-ci prit une autre porte. Claire s'arrêta.
— Vous ne passez pas par l'escalier en colimaçon ?
Louve s'arrêta et se mit de côté, laissant passer un collègue.
— Le vieil escalier ? C'est par là que Solund vous a fait venir ?
— Mais..., commença Claire.
Louve lui prit le bras et elle passèrent la porte. Elle se trouvaient dans un large couloir peu profond, les employés se précipitaient dans des alcôves à gauche et à droite, comme on l'aurait fait pour prendre des ascenseurs.
— Venez avec moi. Ce Solmund. Ce viel escalier est une pénitence, il est interminable et vous donne le tournis.
Elles entrèrent dans une alcôve comme on entre dans une cabine d'ascenseur. Mais les murs étaient toujours de marbre sertis de métal. Quand il y eut six personnes, l'air changea subtilement, une sensation de flottement saisi la jeune femme qui ressera son etreiente sur le bras de Louve. Puis les derniers arrivés sortirent. Claire et Louve suivirent. Les lieux avaient complètement changés. Du plâtres, un sol dallé, de hautes fenêtres familières. Claire reconnu les lieux, lentement, car elle ne pouvait comprendre. Elle lâcha Louve et s'avança en suivant le flot de ses nouveaux collègues. Ils sortirent du bâtiment. L'été romain, la lumière du jour. Claire avança, le nez en l'air, ne pouvant pas expliquer comment elle se retouvait Via del Pellegrino. Le bruit assourdissant d'un klaxon. Des pneux qui crissent sur le bitume. Un main qui l'agrippe, elle est violemment tirée en arrière. La voiture passe en hurlant. Elle reprend ses esprits. Son regard tombe dans celui de Louve qui la tient fermement.
— Je crois que je viens de te sauver la vie, regazza.
— Votre ascenseur est particulier. A nouveau, je n'avais jamais vu cette installation auparavant. Louve lâcha Claire, elles ajustèrent leur tenue et descendirent la rue vers Sant'Anna.
— Allons, tu me remercieras plus tard. On va le boire ce verre ? En tout cas, j'ai besoin d'un remontant. A une seconde près tu passais sous les roues de cette voiture. Claire reprenait ses esprits.
— Hem, pardon, Louve. Merci, je veux dire... merci infiniment. Je...
Louve rit en levant une main.
— N'en parlons plus et disons que la première tournée sera pour toi.
Les effluves parfumées de la torréfaction, les bruits et les éclats de rire des romains. Le vieux café multi-centenaire San Pietro était un condensé de vie. La plongée citadine lui fit du bien après cette journée dans le silence feutré du Centre. Le contraste la renforçait dans son choix de vie simple et posé, presque plan-plan. Le serveur se matérialisa avec leurs commandes. Claire avait pris un espresso et Louve un whisky tassé. Celle-ci retint le serveur du bras, leva le coude et s'enfila le whisky d'une seule gorgée. Elle lui tendit le verre vide et commanda un Macchiato.
— J'en avais besoin. Je t'ai vu morte écrasée. Mais basta, le travail te plaît ?
— Oui, beaucoup, à voir maintenant si je lui plaît. Il y a tellement de choses mystérieuses là-bas. Tout ces pupitres étranges et ces écrans. Et puis ta chaise sans pied, ton travail même, vos surnoms, Balkan, Walkyrie, Gaulois, et puis ce silence entre-vous...
Louve rit légèrement.
— Vittoria Romano.
Elle tendit sa main à Claire qui lui serra en retour.
— Claire Delorme.
— Chaque Veilleur à une zone définie, la mienne regoupe l'Italie et les îles voisines : la Sicile, Malte, la Corse et la Sardaigne. Louve est le nom de mon poste de Veilleuse, tu vois ?
— Et vous... enfin, tu surveilles quoi en fait ?
Vittoria prit une grande inspiration. Le regard perdu dans la foule assise sur la terrasse.
— En gros, on surveille, on mesure, on contrôle l'utilisation du thra.
— Oui, du thra. Il revient souvent ce mot. C'est quoi, du thra ?
— C'est une énergie, un flux, une essence du vivant qui lie la matière et l'esprit. Certaines personnes, disons, particulières, ont accès à cette énergie et elles peuvent l'utiliser, la dépenser.
— D'accord, comme de l'électricité ou du gaz ?
— Oui et non, le gaz est une énergie qui créé l'électricité. Les énergies naturelles sont le vent, l'eau ou le charbon par exemple. Les voitures roulent grâce au pétrole, en voilà une autre. Mais l'électricité est produit par la consommation d'une énergie naturelle, comme le gaz.
— Et le thra est une énergie naturelle.
— Tout à fait.
— Je n'avais jamais entendu parler du thra. C'est une découverte récente ?
Le serveur déposa le Macchiato de Vittoria.
— Grazie, tu veux quelque chose ? C'est pour moi.
— No, grazie.
Le serveur les salua en tournant les talons.
— Ce n'est pas nouveau du tout. Mais loin de là. L'homme utilise le thra depuis des milliers et des milliers d'années.
— Des milliers d'années ? Tant que ça ! Et pour faire quoi ?
— Pour faire... pour faire, commença Vittoria en ne sachant pas trop quoi répondre en premier. Pour faire plein de choses. Je sais pas moi : communiquer, se déplacer, se vêtir, construire... se battre. Pleins de trucs.
— Mais... une énergie actionne quelque chose, une machine. On ne bois pas du pétrol pour avancer.
Vittoria éclata de rire devant la fraîcheur de Claire qui continuait en mimant une scène absurde :
— T'imagines : tu arrives à la pompe, Un litro di benzina, per favore. Tu te cale le bec dans la glotte et tu bois ton litre d'essence.
A ses côtés, Vittoria hoquetait de rire en se tenant les côtes. Elle retira un mouchoir de son sac à main pour essuyer les larmes aux coins de yeux.
— Mon Rimmel ! Clara mia...
Elle se reprit.
— C'est la particularité du thra. C'est une énergie naturelle qui peut être perçue et utilisée par l'être humain ; elle le fait fonctionner. Enfin non, pas exactement, parce qu'on vit très bien sans elle. Si tu veux, le thra l'augmente et libère des capacités phénoménales.
— Comme quoi ?
— Je te l'ai dis : se déplacer, communiquer, construire des trucs, tout ça quoi.
Claire ne comprenait pas.
— Attends voir, quand je marche, j'utilise du thra ? Et on ne m'a rien dit ?!
Vittoria éclata de nouveau de rire.
— Clara mia, tu es une vraie comique, fit-elle entre deux éclats de rire.
A nouveau le mouchoir puis le calme.
— Le mieux, c'est que je te montre. On paye et on s'en va.

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