Chapitre 15 - Le Désire Inaccessible

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La chaleur du jour commencait à se retirer des façades ocre et crème, laissant sur la pierre une tiédeur mate. Les immeubles haussmanniens du quartier Prati, hauts et réguliers, projettaient de longues ombres droites sur les trottoirs. Les volets entrouverts, quelques fenêtres laissaient filtrer un air léger de variété diffusé par un transistor.

Elles croisèrent des fonctionnaires qui, comme elles, rentraient à pied, la veste sur l’avant-bras, la cravate desserrée. Une religieuse traversa calmement la rue, un enfant faisait rouler un cerceau sous le regard d’un grand-père assis à l'angle d'un porche. Le Vatican n’était qu’à quelques mètres au sud, dans leur dos, invisible mais présent comme une masse tranquille tapie derrière les rues.
— Voilà, dit Vittoria, on est arrivé.
Une porte en bois sombre, polie par des décennies de passages discrets. À l’intérieur, un escalier de pierre claire, une rampe en fer forgé, l’odeur mêlée de cire et de linge propre. Troisième étage côté cour, sans ascenseur.

— Bienvenue dans mon petit nid, collègue, dit Vittoria.
Elle ôta sa veste et pris celle de la jeune femme. Le plancher du séjour était recouvert de tapis élimés. Contre un mur, une table rectangulaire en bois blond couverte d'objets, de livres et de plantes vertes, deux chaises droites, un secrétaire étroit où elle rangeait ses papiers. Un fauteuil rescapé d'au moins deux guerres, blottit dans un plaid. Au mur, des peintures de montagnes et de natures sauvages. Claire regarda la cour par la fenêtre. Des pigeons passèrent dans le ciel. Sans doutes venaient-ils du Vatican.
— Alors, ça te plaît ? demanda Vittoria en lui tendant une bouteille de Coca Cola.
— C'est merveilleux. C'est... grand. Et je vois qu'il y a d'autres pièces.
— Je te fais la visite si tu veux.

À gauche, une chambre minuscule. Un lit simple en métal peint, une couverture de laine claire pliée avec soin. Une armoire étroite couverte de photos épinglées.
— Ma famille. Mes parents, mes frères, ma soeur et la maison familliale à Valleska.
— Valleska, c'est un village ? C'est où ?
— Loin, trop loin d'ici. C'est une ville dans les Alpes allemandes.
Sur la table de nuit : une lampe et quelques livres. La fenêtre donnait sur la cour intérieure, d'où montaient des voix.

À droite, une kitchenette gardée par une porte battante. Un petit évier émaillé, une plaque à gaz à deux feux posée sur un petit frigo, une étagère avec quelques assiettes dépareillées, une cafetière italienne noircie par l’usage.

La salle d’eau était minuscule : une petite baignoire laissait juste la place à un lavabo mural en émail surmonté d'un miroir piqué. Les toilettes communes étaient sur le palier.
— L’eau met une éternité à devenir chaude, se plaignit Vittoria, mais c'est chez moi.
— Tu as de la chance, je t'envie, murmura Claire.
Vittoria la fit s'asseoir dans le fauteuil, elle prit une chaise.
— Tu auras sans doute quelque chose de similaire. Presque tout le quartier appartient au Saint-Siège et tous mes voisins travaillent au Vatican.
Sous le chame du petit appartement, Claire entrevoyait un avenir paisible. Une sensation étrange l'envahit, celle, profonde et immuable, de l'adulte qui se lève, lentement mais sûrement.
— Bon, Clara mia, tu m'a demandé pour le thra.
— Oui, fit la jeune fille en secouant sa rêverie. Tu devais me montrer.
— D'abord, promets-moi de ne pas hurler et de rester calme.
Claire fonça les sourcils.
— C'est à ce point ?
— Promets-le.
— D'accord, je promets.

Vittoria joignit l'index, le majeur et le pouce de sa main gauche, formant un cercle. Elle pris une longue inspiration. Le coca de la bouteille de Claire sortit lentement, s'éleva dans les airs et forma une sphère suspendue. Claire recula dans le fauteuil et étouffa un cri en plaquant sa main sur sa bouche. Vittoria lui souit.
— Pas mal, hein ?
— C'est... c'est toi qui...
Vittoria opina du chef. La sphère se disolva en centaines de goutelettes qui commencèrent à s'agencer en formes complexes, comme des mandalas de Coca Cola suspendus dans l'éther. Claire observait le phénomène la bouche grande ouverte ; saisie d'un mélange de peur, d'amusement et d'incrédulité. Les mêmes sensations qu'une grand'roue : joie et effroi imbriqués. Etait-ce une hallucination ou était-ce bien réel ? Les bulles rejoignirent la bouteille. Claire ferma la bouche et regarda Vittoria.
— J'ai bien vu ce que j'ai vu ?
— C'est un tout petit exemple de ce qu'on peut faire avec le thra.
— Tu peux m'apprende ?
Vittoria soupira.
Clara mia, j'aimerais... mais tu n'as pas ce qu'il faut. Tu es une nalhun, ton corps, ton ADN n'a pas le tralhun. La capacité de percevoir et d'utiliser le thra.
— Mais comment le sais-tu ? demanda la jeune fille, vaguement frustrée par ces mots. Comme un enfant à qui on refuse le jouet qu'il vient de voir en vitrine.
— Ton poste au Centre, seul un nalhun peut le tenir. C'est pour cela que tu es là, pour ton insensibilité au thra.

Claire se rembrunit et une tristesse immense l'envahit. Un fossé, un gouffre s'installa instantanément entre elle et cette femme étrange, cette magicienne. Vittoria se leva et la pris dans ses bras. Stupéfaite par ce geste de tendresse spontanné, la jeune fille se laissa faire. Elles restèrent comme cela quelques secondes. Puis Claire la repoussa et se mit debout. Fermée.
— Hem... excuse-moi, Vittoria. On... on ne se connait pas assez... Je, je dois y aller.
— Bien sûr. Je te raccompagne.

Arivées sur le tottoire, Claire sera la main de Vittoria et s'en fut en petites enjambées. Une enfant, soupira en pensée Vittoria, ils ont pris une enfant pour ce poste.

Claire claqua la porte de sa chambre à l'Institut et s'y adossa. Le gris des murs, la haute fenêtre, les meubles fonctionnnels. Cet envionnement qu'elle connaissait depuis trois ans lui sembla soudain déprimant et impersonnel. Elle jeta veste et sac à main sur l'unique chaise et se laissa tomber sur le lit.

Quelle journée : un premier emploi, un monde caché et cette magicienne. Le truc du Coca, ce n’était pas un de ces tour de magie pour fête d'anniversaire. Elle connaissait les magiciens de fête foraine et leurs ficelles bien dissimulées. Elle avait grandi dans un monde rationnel, connu, stabilisant ; tout y avait sa place et une explication ; y compris les trucs, les astuces, jalousement gardés comme des fonds de commerce par ces magiciens du dimanche. Or, ce qu’elle venait de voir échappait à cette logique rassurante. Il n’y avait eu ni geste théâtral, ni distraction savamment orchestrée. Pas de poudre aux yeux ni de complice. Juste ce mouvement simple, une respiration et hop... la matière qui obéissait.

La peur qu’elle ressentait ne venait pas de l’étrangeté du phénomène, mais de ce cette évidence qui la heurtait comme un semi-remorque : le monde n’était pas aussi cadré, fermé, absolu, qu’elle l’avait cru.

Elle chercha une comparaison, un point d’ancrage. La magie de foire ? Non. Trop grossière. Trop démonstrative. La science expérimentale ? Impossible. Aucun protocole, aucun outil visible, aucune interface. Alors quoi ? En tout cas, si c’était de la magie, ce n’était pas celle des contes de fée ou des prestidigitateurs. C’était une magie nue et fonctionnelle, presque industrielle. Une magie sans mystère apparent et c’était cela, précisément, qui la troublait le plus. Vittoria n’avait rien fait, elle avait agi.

Claire sentit une inquiétude sourde se glisser sous son amusement. Si une telle chose était possible, alors combien d’autres lui échappaient ? Combien de lois tacites, combien de certitudes fragiles reposaient sur une ignorance confortable ? Elle inspira profondément. Le monde n’avait pas changé mais sa compréhension, elle, venait de se prendre une claque monumentale.

Elle n'en voulait pas à Vittoria. Elle regrettait juste de ne pas avoir ce pouvoir, cette chance, à jamais innaccessible. Et puis après tout, c'était très bien ainsi. Qu'aurait-elle fait d'un tel pouvoir ? Cette petite fille de fonctionnaires français. Droite, serviable et effacée. Ces histoires farfelues de magiciens n'étaient pas pour elle. Non. Elle devait rester à sa place et garder le cap ; sérieuse et irréprochable. Demain est un autre jour et on comptait sur elle pour un travail précis et méticuleux qui ne souffrait d'aucun écart, d'aucun désire.

Elle se redressa et constata qu'elle avait faim. Vingt heures, elle avait juste le temps d'aller manger à la cantine de l'institut. Après : une douche, un peu de lecture et au lit.

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Saint-Siège, 1er août 1965

Chers parents,

J'ai un travail. C'est un poste administratif au sein d'une structure vaticane, le Sodalitium Radix Fluxus. Les collègues sont discrets, affables et très professionnels. Le travail qui m'est demandé est simple mais il demande beaucoup de rigueur. En effet, le Centre, comme on l'appelle, possède un vocabulaire, un glossaire, très particulier. Il va me falloir du temps pour m'y aclimater.

Mon maître de stage, mon mentor devrais-je plutôt dire, est le Frères Solmund. Il m'impressionne un peu mais il est très gentil et prévoyant. Pour l'instant, je dois le suivre partout et sa précense scrutative me bloque. Mais je sais que ce n'est pas voulu de sa part, je dois encore travailler sur la confiance en moi. Et puis c'est le début, il n'y a pas à douter que dans quelques temps, je pourrai travailler de manière plus autonome.

Je crois avoir une nouvelle amie, Vittoria Romano, une femme un peu plus âgée que moi qui travaille au Centre. Elle a son propre studio privé en ville, magnifique et spacieux. Il est très probable que j'en reçoive un également. Espérons qu'il sera meublé. Mais je ne m'en fait pas parce que le Centre me paye deux cents dollars par mois, presque mille francs. Une fortune. Je n'ai jamais eu autant d'argent de ma vie.

C'est ma première expérience dans le monde, avec pleins de gens plus âgés que moi. Jusqu'ici, j'étais protégée par les murs de l'Institut. Cela m'angoisse un peu. Mais ça va aller, je le sais.

S'il y a des congés à Noël, je monterai à la maison pour vous embrasser. Et je pourrai même prendre un billet de première classe. J'aurais les bras chargés de cadeaux.

Claire, votre fille aimante.

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