Chapitre 16 - Le Clan de l'Obsidienne

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La porte était bien là.

Frère Solmund prétendait qu'elle avait toujours été là. Mais Claire était certaine que cette porte n'existait pas. Etait-ce une savante manipulation ou, effectivement, elle n'y avait jamais réellement porté son attention. Elle en saisit la poignée ouvragée et retira sa main comme si elle eût été en métal ardent. La poignée était bien réelle. Claire jeta un rapide coup d'oeil dans le couloir. Deux jeunes hommes marchaient dans sa direction. Arrivés à sa hauteur, elle les interpella:
— Excusez-moi, messieurs, puis-je vous poser une question ?
Les garçons se regardèrent, puis l'un d'eux répondit, le sourire aux lèvres :
— Bien sûr, mademoiselle, en quoi puis-je vous aider ?
Claire ressera involontairement sa prise sur son sac à main.
— Je n'arrive pas à ouvrir cette porte, commença-t-elle en montrant le mur. Pouvez-vous m'aider, s'il-vous-plaît ?
Perplexes, ils regardèrent le mur, cherchant visiblement quelque chose qu'il ne distinguaient pas.
— Et vous trouvez cela marrant ? Faut vous faire soigner, ma pauvre fille !
L'air contrarié, ils s'éloignèrent à pas allongés.

Claire était pétrifiée. Ils n'avaient manifestement pas vu ce qu'elle voyait ; elle leur était... invisible. Elle amena une main à son front. Hier, Solmund l'avait effleurée de ses doigts et le passage s'était matérialisé. Qu'est-ce qu'il lui avait fait ? Elle ne comprenait rien, elle avait peur. Son corps réagit avant son esprit. Elle fit demi-tour et s'éloigna avant de s'arrêter brusquement. Elle sera les épaules.
Petite idiote ! Elle était une grande fille ! Elle n'allait pas s'enfuir comme une gamine appeurée. Elle revint sur ses pas, saisit la poignée, la tourna et franchit l'obstacle. Les cristaux lumineux, l'escalier en colimaçon. Tout était là.

Tout en bas des marches, elle pénétra dans le vestibule de l'église. Comme hier, quelques personnes arrivaient, d'autres s'en allaient. Des sourirs contrits, des hochements polis de tête. Claire ôta sa veste et la plaça sur une applique. Elle allait franchir la double porte :
— Mademoiselle Delorme ? Questionna une voix derrière elle.
Elle se retourna. Un homme en tenue civile marcha vers elle. Chemise blanche, pantalon à pincette, chaussures molières parfaitement cirées. Des cheveux chataîns coupés à la mode. Un visage long et souriant. il portait de petites lunettes rondes qui grandissaient des yeux pétillants. La main tendue, il dit :
— Veleth Maeron, superviseur.
Claire sourit vaguement en lui serant la main.
— Claire Delorme... heu, secrétaire.
— Frère Solmund m'a parlé de votre engagement récent et il m'a demandé de vous guider, de vous écoler. Vous avez commencé hier, c'est bien ça ?
Elle opina du chef. Du personnel entrait et sortait. Ils se plaçèrent en retrait.
— Cet endroit pourra vous paraître étrange, et vos collègues... il chercha le mot juste, particuliers. Et je ne parle pas que de leur coupe de cheveux !
Claire sourit et se détendit au trait d'humour.
— Vous aurez compris que ce que nous faisons ici est spécial. Mais d'abord, j'ai quelque chose pour vous, mademoiselle.
Il lui tendit un badge à pincette avec son nom, sa fonction : Rédactrice, et sur la gauche, un N rouge vif.
— C'est pourquoi le N rouge ?
— N comme nalhun ou normal, comme vos voulez. Le personnel ordinaire. Regardez le mien.
Il se pencha légèrement pour qu'elle puisse détailler le badge accroché à la pochette de sa chemise. Etaient mentionnés son nom, sa fonction, la lettre T accollée à un 3 en bleu.
— Et le T3, ça veut dire quoi alors ?
— C'est mon niveau d'accréditation si vous voulez.
— Comment ça, si je veux. Mais je ne veux rien moi, murmura Claire. Je veux juste faire mon travail.
— Vous avez mille fois raison, nous y allons ?
Il lui ouvrit la porte et ils pénétrèrent dans le narthex. Le silence des lieux, les pas feutrés, Claire se sentit immédiatement en confiance, en sécurité. Elle y retrouvait l'atmosphère cossue et méditative de la Bibliothèque apostolique ; les ors en moins. Ils s'engagèrent dans la nef centrale, louvoyant entre les différents pupitres, croisant des hommes en clergyman et des femmes en tenues sobres. Maeron se pencha vers Claire et murmura :
— Dites-moi, Claire... puis-je vous appeler Claire ?
— Mademoiselle Delorme, répondit le jeune fille, désireuse de conserver une distance respectueuse et sécuritaire.
— Très bien. Mademoiselle Delorme, avez-vous besoin de quelques chose en particulier ?
— Un dictionnaire. Ou un glossaire de cette langue qu'utilisent les Veilleurs et les Liants, s'il-vous-plaît ? Certains mots me sont totalement inconnus et je désir en connaître l'orthographe. Je veux que mes rapports soient irréprochables.
— Parfait, je vais voir ce que je peux faire. Autre chose ?
— Rien dans l'immédiat, je vous remercie.

Ils arrivèrent au bureau de Claire. Elle y déposa son sac à main et se saisit d'un carnet de note vierge. Elle chercha frère Solmund du regard.
— Vous cherchez quelques chose ? demanda Maeron.
— Mais oui, je cherche Frère Solmund. Hier, c'est lui qui me conduisait vers les pupitres qui requéraient mon utilité. Comme personne ne parle, comment vais-je savoir quel poste à besoin de mon service ?
— Grâce au Sémaphore.
Maeron montrait une structure murale qui faisait face au bureau de Claire. La jeune fille s'étonna.
— Il était là hier ?
— Bien sûr, pourquoi en serait-il autrement ? fit Maeron vaguement surpris.
Une confusion désagréable envahit la jeune fille. A l'instar de la porte du couloir, elle était persuadée que ce bas-relief n'était pas là avant que cet homme ne le lui montre. En tout cas, elle ne l'avait pas remarqué. Elle n'appréciait pas du tout cette confusion, ces choses qui perturbaient son environnement. Elle détestait les surprises. Décidément, la vie professionnelle était déstabilisante et bouleversait ses certitudes. Maeron s'approcha du meuble.
— Le Sémaphore est un système très simple. D'abord, l'ensemble illustre le plan du Centre. Vous voyez que chaque pupitre et station de travail y est figuré par un petit cristal. Lorsqu'un poste requiert vos services, le cristal émet une lumière. Bleu une demande normale, doré une urgence.

Debout devant l'ouvrage, aux côté de Maeron, Claire détaillait l'oeuvre qui devait faire deux bons mètres de long sur un mètre de haut. Une sorte de maquette splendide entièrement réalisée dans ce métal et avec ces cristaux étranges. Elle identifiait nettement le schéma classique de l'église catholique, symbole immubale du Christ crucifié. La nef représentant les jambes, le transept les bras, le choeur le torse, l'abside la tête et les absidioles, donc son bureau, la couronne d'épines. Un rapide petit calcul lui indiqua une cinquantaine de petits cristaux alignés en rangs comme des petits soldats. Et déjà quelques-un brillaient d'un éclat bleuté.
— Avez-vous des questions, mademoiselle Delorme ?
— Non, c'est limpide, monsieur Maeron. Une petite précision cependant. Hier, en fin de journée j'avais besoin de dix minutes de prise de note et autant de dactylographie et de classement. Là, je ne pourrai répondre qu'à t demandes par heure, sans doute quatre, en m'améliorant. Donc à cet instannt, il y a... elle effectua un compte rapide, trois cristaux bleus et un doré, qui vient d'apparaître d'ailleurs. Le quatrième cristal sera servit dans une grosse heure en comptant serré. N'est-ce pas trop tard ? Et si d'autres viennent s'ajouter entre-temps ?
— Rassurez-vous, vous être trois Rédacteurs, répondit Maeron en montrant les trois absidioles sur le plan.
— Nous sommes trois ?! s'exclama Claire. Et les autres sont... ordinaires, comme moi ?
— Oui, en effet. Je vous les présenterai plus tard avec plaisir, mais vous pouvez déjà les trouver dans leurs absidioles ou dans les allées du Centre grâce à leur badge, similaire au vôtre.
— Et nous avons le même plan... je veux dire, les mêmes demandes ?
— Non, celle-ci vous sont exclusives. C'est le Régulateur qui gère et ventile les demandes chez les trois Rédacteurs.
— Parfait, conclut Claire avec aplomb et en souriant. J'ai compris le système. Ainsi, avec votre permission, je vais de ce pas répondre au cristal doré.
Maeron lui rendit sourire et s'effaca avec courte révérence.
— Si vous avez une question ou un soucis quelconque, vous me trouverez dans le choeur.

Affairée à son travail, Claire tentait malgré tout de lire à la volée les badges qu'elle croisait. La matinée était bien avancée qu'elle n'avait pas encore croisé un seul Ordinaire. Elle achevait le classement d'un dossier lorsque le pupitre de l'emplacement de Vittoria s'illumina en bleu. Claire s'y précipita. Vittoria l'acceuillit avec un grand sourire.
— Bonjour, Claire, murmura-t-elle. Je voulais te dire combien de suis désolée pour hier soir. Tu étais très embarassée par ma faute et...
Claire la coupa avec un petit geste de la main.
— Bah, n'en parlons plus. Réaction de petite fille gâtée, fit-elle avec une grimace comique.
L'échange était léger et elles retrouvèrent instantanément la complicité et la spontanéité de deux amies qui se retrouvent.
— Tu me rassures. Je m'en voulais vraiment. Et cette matinée qui s'allongeait sans que je puisse m'excuser.
— Ne m'en parle pas, je suis là depuis neuf heure et voilà seulement que le Régulateur m'envoie vers toi.
Vittoria jeta un petit coup d'oeil alentours et dit sur le ton de la confidence :
— C'est pas faute d'avoir insisté. Je lui ai même refilé un billet, fit-elle avec un clin d'oeil appuyé.
Les femmes pouffèrent en silence. Puis Claire apperçu au loin un homme inconnu, grisonnant, de haute taille, en clergyman noir d'encre, les mains dans le dos, un regard sévère tourné vers elles. Charisme puissant. Présence écrasante. Sans doute un patron du Centre. Douche froide. Claire se ressaisit aussitôt. Elle déboucha le stylo et affermit sa main sur son carnet de note.
— Hem... Alors, Vittoria, dis-moi ce que je dois noter.
Vittoria se tourna vers son poste, effectua quelques règlages grâce à des mouvements courts, précis et aériens des mains. L'écran principal se fixa et les petits écrans satellites déroulèrent leur flots de données et de graphiques. Désormais habituée à l'exercice, Claire compris ce qu'elle voyait.
— Sicile, le symbole des rephaïms, c'est ça ?
— C'est ça, et pas n'importe lesquels : le clan de l'Obsidienne, des stratèges rephaïms. Grosse dépense de thra en ishkals pyro et cryo, mais rien d'anormal. Une opération de terrain sans doute. L'Obsidienne est connue pour opéré dans des réseaux clandestins et elle exécute des missions que la plupart des Clans refusent d'assumer.
— C'est à dire ?
Vittoria tourna un visage hésitant vers Claire.
— Des... hm... des assassinats.
La jeune fille réprima un frisson. Les écrans montraient des fiches anthropomorphiques, des visages, des noms et d'autres données encore incompréhensibles pour elle. Les tons vert d'eau des écritures contrastaient avec l'âpreté et la léthalité de ce qu'elles évoquaient. Des tueurs.
— La Sicile... la Cosa Nostra ? demanda Claire.
— Ah... justement pas. L'Obsidienne tente de débarasser l'ïle de cette engeance et de ses vices. C'est un combat qui oppose ce clan à la mafia depuis... Vittoria ferma un oeil pour calculer... un peu plus de deux cents ans. Et depuis toujours le Centre les aide au mieux de ses possibilités.
Claire encaissa l'information.
— Tu... Tu veux dire que... le Centre existe depuis deux siècles ?
— Oh, il est bien plus ancien que cela.
— C'est-à-dire ?
Clara mia, une chose après l'autre. Trop d'information tue l'information, no ?
Claire reprit ses esprits.
— Oui, oui. Tu as raison. A chaque jour suffit sa peine. Déjà savoir que votre... groupe ? espèce ? organisation ?... protège des assassins, il faut l'encaisser.
— Relaxe, Claire. D'abord, nous avons un nom : les tonahuacs.
— Tonnaquoi ?
— To-na-hu-ac, fit Vittoria en séparant chaque syllabe. Ceux qui ont le thralhun... qui utilisent le thra. Tu vois de quoi je parle, maintenant, hm ?
— Oui, oui, répondit Claire sur la défensive.
— Et bien, tous les tonahuacs ne sont pas des assassins. C'est exactement comme vous, les nalhuns, les ordinaires. Il y a plein d'assassins en liberté dans le monde, non ? En roue libre, incontrôlés.
Vaguement interloquée, Claire tenta de répondre.
— Heu... sans doute. Mais je n'en connais aucun personnellement. Grimaca-t-elle en levant les mains. Vittoria continua sur le ton de la confidence, mais soudain plus dure, plus ascerbe.
— Tiens, prend l'Amérique. Ces dernières années : le président Kennedy et Malcolm X, assassinés. Viola Liuzzo qui défendait les droits des Noirs, cinq enfants, assassinée par le Klu Klux Klan. Chez nous, il y a quelques mois, Enrico Mattei, une bombe dans son avion...
— D'accord, d'accord, souffla Claire en posant ses mains sur le bras et l'épaule de Vittoria. Pardonne-moi... tu... je comprend ce que tu veux me dire. Les assassins sont inévitables et c'est autant les connaître et les contrôler, à minima.
Vittoria acquiesça sèchement de la tête.
— Tu as compris. Et retiens, pour ton information, que le clan de l'Obsidienne est un petit point dans la galaxie de clans divers et variés qui composent l'univers des tonahuacs.
— Houlà, en effet, ça fait un paquet d'informations ! Bon, je vais d'abord faire le tri entre ce que tu viens de m'apprendre et le rapport d'incident. Autre chose sur la Sicile et l'Obsidienne, Louve ?
La femme consulta ses écrans.
— L'incident est clos. Un café après le travail ? fit-elle de ce sourire chaleureux.
— Oh oui, avec plaisir. Le même qu'hier, s'il-te-plaît.
Va benissimo, Clara mia !

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