Chapitre 17 - Les Ordinaires de Jour
Claire l’avait d’abord pris pour un cadre du Vatican en visite technique.
La cinquantaine bedonnante, une silhouette droite, un manteau sobre porté comme on s'habille d'une habitude. Markus Keller n’occupait pas l’espace, il le stabilisait. Les traits réguliers de son visage le rendait presque anonyme ; les cheveux grisonnants étaient coupés court, sans coquetterie ; les yeux gris clair ne cherchaient pas le regard, ils enregistraient. Quand il parlait de sa voix grave de fumeur de Nazionali Esportazione, chaque mot avait été validé intérieurement avant d’être prononcé. Claire nota une chose : Keller ne posait aucune question inutile ; il écoutait les Veilleurs comme on écoute une procédure d’évacuation : sans surprise et avec gravité.
Le doyen des Rédacteurs - il avait l'âge de son père - donnait l’impression d’un homme qui avait déjà vu plein de systèmes, d'idéologies. Des idéologies qui se prétendaient nécessaires mais qui, lors de l'inévitable basculement autoritaire, finissaient toujours par en demander trop.
Et il y avait Paolo.
Plus jeune, trop élégant pour le sous-sol vatican, Paolo dégageait la douceur fébrile d'un adolescent gêné d'être là. Costume clair, cravate discrète, gestes soignés, il s’était arrêté à l’entrée de l’absidiole de Claire ; comme on marque une pause avant de franchir un seuil symbolique.
— Hmm... Paolo Ferretti.
Claire leva les yeux du rapport qu'elle dactylographiait.
— Pardon ?
D'abord une touffe de cheveux, plantée comme un brocolli sur un visage étroit, soutenue par de grosses lunettes rondes aux monture aussi noire que les cheveux. Un sourire sincère sur des dents passablement blanches. Les yeux se lèvent vers les murs, pas longtemps, juste assez pour trahir une pensée.
— Hem... bonjour, je me présente, Paolo Ferreti.
Il marcha soudainement dans le bureau de Claire. Souriant, la main tendue. Claire eut un léger réflexe involontaire de recul.
— Pardon, s'excusa Paolo, je ne vous dérange pas ? fit-il en s'arrêtant, bras tendus, les mains levées.
Claire sourit. Elle reconnut le badge au grand N rouge.
— Vous êtes un ordinaire, Rédacteur. C'est ça ?
Il à nouveau la main dans un salut surmonté d'un large sourire. Calire lui serra avec retenue.
— Claire Delorme. Enchantée.
Un flot de paroles se déversa dans le bureau, soudain trop petit pour contenir cette loghorée. Ferretti parlait avec chaleur et application. Exhalté, il expliquait à la jeune fille tout ce qu'elle savait déjà : les Veilleurs, les Liants, le Sémaphore, les cristaux bleux et rouge, les rapports ; reformulant souvent pour être sûr qu'elle comprenne bien. Après deux minutes d'un monologue ininterrompu, Claire l'interrompit en levant les mains.
— S'il-vous-plaît... s'il-vous-plaît...
Ferreti s'arrêta, ferma la bouche et se redressa.
— Je parle trop.
— Merci infiniment pour cette... démonstration, mais je sais tout cela. Frère Solmund et le Superviseur m'ont tout expliqué.
Paolo perdit son sourire. Tout son corps s'affalla.
— Stronzo ! grogna-t-il pour lui. Imbécile que je suis. Mais bien sûr. Désolé, mancare, je m'emporte. Scuza, scuza, murmura-t-il en se dirigeant vers la sortie.
Claire l'arrêta.
— Monsieur Ferretti ?
— Si ?
— Je suis enchantée de faire la connaissance du troisième ordinaire de jour. J'avais découvert monsieur Markus Keller...
— Si, Markus... il prit un aire martial et fit une grimace singeant un homme stricte... ich bin Markus Keller ! puis il se détendit en souriant.
— C'est bien imité, fit Claire avec un sourire gêné. Mais dites-moi, il y a longtemps que vous travaillez ici ?
— Si ! Ma... no. Enfin, quelques années maintenant, attendez... il regarda le plafond, le brocolli à angle droit, ce qui fit sourire Claire. Mille neuf cents cinquante... neuf, no, huit ! 1958... sept ans déjà ! Pourquoi ?
— Simple curiosité. Et que pensez-vous de... elle fit un rapide signe circulaire du poignet. De tout ça ?
Ferretti regarda le Centre derrière l'encadrement de la porte du bureau. Les stations, les écrans et se silence de confessionnal. Il ferma la porte et demanda de la main s'il pouvait occuper la chaise visiteur. Claire acquiesca en s'asseyant à son bureau.
— Je ne volerai que quelques minutes de votre temps. J'ai aussi à faire, chuchota Ferretti.
Claire sourit, les épaules serrées et les mains jointe calées entre ses cuisses.
— Je vous écoute.
— Vous savez, ce qui me rassure profondément, mademoiselle Delorme, c’est que ces détenteurs du thra ne soient pas des étrangers.
— Que voulez-vous dire ?
— Ma... ils vivent parmi nous ! Ils travaillent, ils aiment, ils se marient, ils vieillissent. Voyez-vous, ils ne sont pas hors du monde et je me dis souvent que l’humanité a toujours fonctionné ainsi : quelques-uns voient plus loin, comprennent plus tôt, portent plus lourd. Les autres bénéficient, souvent sans le savoir, de cette avance silencieuse.
Claire opina du chef. La vision de Ferretti se défendait. Des gens qui ont les même besoins qu'elle mais qui voient autrement, plus grand, plus haut et plus loin. Des individus pas si étranges que ça mais à jamais innaccessibles. Ferretti continua :
— Les tonahuacs ne sont ni des monstres ni des dieux. Ce sont des humains, comme vous et moi mais, une variation avancée de l’humain. Enfin, avancée dans son rapport avec la matière et ce qui la compose, le thra. Quand je les observe, au détour d’un rapport ou d’un échange indirect, ce qui me frappe n’est pas le pouvoir qui les habite, mais la banalité qui l’enveloppe. Ce sont des hommes et des femmes qui doutent, qui se fatiguent, trébuchent, qui plaisantent parfois à côté de la plaque, qui craignent pour leurs enfants, qui regrettent d'anciens choix. Bref, le thralhun ne les a pas libérés de la condition humaine, il l’a seulement rendue plus lourde. Et c’est précisément cela qui, pour moi, les rend légitimes. Les tonahuacs ne voient pas la capacité supérieure du thra comme une magie qui les placent au-dessus de nous. Non. C'est une énergie de structure, une couche supplémentaire du réel, longtemps invisible, désormais révélée à quelques-uns. Une vérité qui n’annule pas les anciennes, mais les dépasse et les transcende. Bref, si je devais résumer ma vision du tonahuac ce serait : si le monde possède une force aussi fondamentale, alors il est normal que certains y aient accès avant les autres.
— Vous ne trouvez pas cela frustrant pour nous ? Je vous dire... nous, les ordinaires ? C'est péjoratif, je trouve.
— Non, je ne m’en offusque pas. Pas le moins du monde. J'accepte cette inégalité comme on accepte la gravité terrestre : c'est évident et immuable.
— Bon, a la limite, je peux l'entendre. Mais c'est un pouvoir énorme qu'ils ont dans les mains.
— Absolument. D'ailleurs, notre travail ici, au Centre, est primordial dans le contrôle de ce pouvoir. Avez-vous compris cela ?
— Vaguement... en fait... non, pas du tout. Parce que la finalité de tout ceci m'échappe encore. A quoi servent nos rappors ? On les dactylographie, on les classe, et puis après ?
Un large sourire éclaira le visage de Ferretti.
— Enfin je vais vous apprendre quelque chose.
Il rapprocha sa chaise d'un petit mouvement du bassin et pencha son buste. Augmentant le côté confidentiel de son propos.
— Vous avez commencé au Centre lundi passé, si ?
Claire acquisca.
— Vendredi, fin de journée, on place tous les rapports de la semaine dans des caisses et elles partent vers le haut.
— Vers le haut ? C'est-à-dire ?
— Dans d'autres bureaux... Ferretti fit de grands gestes de ses bras en regardant le plafond. Au-dessus. Vers les chefs, les décideurs. Ils prennent connaissance de nos rapports, puis discutent et argumentent leurs décisions, ils établissent des stratégies et en finalité, ils agissent.
— Ils agissent ? Je ne comprends pas ?
Ferretti posa la main sur une pile de rapports sur le bureau de Claire.
— Tous ces rapports que vous récoltez, ils parlent de quoi ?
— Et bien d'incidents plus ou moins importants sur le thra.
— Et qu'est-ce qui provoque ces incidents de thra ?
Claire réfléchit un instant.
— L'utilisation qu'en font les tonahuacs ?
— In pieno ! On en revient à nos chers tonahuacs. Chaque incident est un marqueur de l'utilisation de leurs pouvoirs. Attention, on parle ici de pics de thra suffisamment conséquents pour être notables. A titre de comparaison, la polizia se déplacera pour un accident grave mais pas pour un petit accrochage ou une sorite de route sans gravité. Vous me suivez ?
— Je crois, oui.
— Et là, le Centre prend tout son sens. Voyez-vous, cet endroit n’est pas une prison ni un organe de contrôle. Il faut le voir comme une clé de voûte. Bon, le dispositif est imparfait et améliorable, certes, mais nécessaire. C'est un lieu où l’on transforme le chaos potentiel en procédures, où l’on réduit l’exception à un cadre, où l’on empêche l’arbitraire de devenir la norme. Imaginez un monde de tonahuacs ou le Centre n'existerait pas.
Claire fronça les sourcils devant l'idée abyssale. Des magiciens en liberté. Des meutes de loups lâchés dans une bergerie de la taille de la planète.
— Est-ce que... est-ce qu'ils peuvent... nous tuer ?
Ferratti se redressa et regarda Claire avec un sérieux nouveau. Ce n'était plus le même homme. Une gravité abrupte s'empara de ses traits.
— Oui, très facilement et de la pire façon.
La jeune fille fit une grimace de la bouche, un noeud au ventre. Ferretti consulta sa montre puis se tourna vers le Sémaphore de Claire. Plusieurs cristaux bleux y scintillaient.
— Dio ! Le temps passe et vous avez des appels. Chez moi aussi, très certainement.
— Oui ! Fit Claire en se levant. Au travail !
Elle lui serra la main.
— Merci pour votre... vision de ce travail, monsieur Ferretti. Je... cela va m'aider, je crois.
— Prego... Claire ?
— Mademoiselle Delorme, s'il-vous-plaît.
Il allait fermer la porte du bureau lorsque Claire le retint.
— Monsieur...
Il se retourna.
— Je compte bien que nous achevions cette discussion.
Il sourit en la saluant et referma la porte du bureau.

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