Chapitre 19 - L'épée et la foi

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Le cristal du Liant pour l'Amérique du Nord scintilla en doré.

Claire acheva de dactylographier le rapport en cours, le classa, pris carnet et stylo et se rendit dans le transpet. La gigantesque mappemonde translucide tournait sur son axe incliné à la même vitesse que la Terre, recopiant sa rotation ainsi que le cycle jour/nuit. Tout le continent américain était représenté dans des aplats d'un vert bouteille sombre, la zone plongée dans la nuit. Des petits points, scintillant légèrement, marquaient les zones actives de thra.
— Monsieur Wayne ?
— Ah, miss Delorme. Come closer.
Tout le monde appelait le Liant pour l'Amérique John Wayne, en référence à la super star du cinéma américain du moment. Et ce qui était pittoresque, c'est que le John Wayne du Centre ressemblait assez à l'acteur : grand et massif, aux épaules larges, il imposait par sa simple présence. Son visage anguleux, marqué par l’âge et le soleil, était soutenu par une mâchoire forte et des traits francs, plus solides que beaux. Ses yeux clairs observaient le monde avec une fatigue contenue. Sa démarche lente et légèrement balancée trahissait un corps usé par le temps et les blessures. Il s’habillait sans recherche, privilégiant le confort à l’élégance, donnant l’image d’un homme ancré, robuste, dont le corps racontait une vie longue et lourde.

Fidèle à son habitude, Claire observait une distance calculée avec ses interlocuteurs.
— Que se passe-t-il, monsieur Wayne ?
— Ce sont ces foutus Purple Eagles, les Aigles Pourpres, menés par ce français diabolique...
Wayne regarda la jeune fille dans l'attente qu'elle lui donne le nom.
— ... oui, désolée, je ne connais pas encore les noms de tous les leader de clans. Rien que pour l'Europe il y en a des dizaines. Alors l'Amérique...
No matter, ça me reviendra. Ce gars à encore frappé durement plusieurs clans anakims là-bas et la Root Flow Society, l'équivalent du Centre, nous fait savoir qu'ils vont intervenir, définitivement.

Claire nota les mots.
— Afin d'étayer mon rapport, pourriez-vous me donner quelques informations sur ces Aigles Pourpres ?
Sure... Sit down, please.
Claire ne refusa pas et s'assit dans un confortable fauteuil matelassé et très confortable. Elle croisa les jambes et se prépara à prendre note. Wayne commença :
— Le Clan des Aigles pourpres est mené par Louis de Rohan... Surpris, il s'arrêta et regarda Claire avec étonnement. You see, ça m'est revenu : Louis de Rohan. Un garçon de la noblesse bretonne, je crois. Attendez, j'appelle Froggy.

Froggy était le surnom effectif que Wayne donnait au Veilleur du secteur de la France. Claire connaissait maintenant l'existence du zha et elle ne s'étonnait plus de voir ses interlocuteurs se figer, parfois le regard dans le vide. Wayne était en pleine discussion télépathique, souriant à plusieurs reprises. Soudain, il se tourna vers un petit pupitre et y effctua quelques gestes aériens de la main. Plusieurs petits écrans apparurent constellés d'informations. Après quelques dizaines de secondes, Wayne commenca marmonner sans se tourner vers Claire. Cette dernière pencha le buste pour l'écouter :
— C'est bien cela. Look at that. Famille noble, gosse de riches, plusieurs châteaux, gros patrimoine. Born in 1905 Pontivy, France. 1914, world war, son père envoie ses enfants dans la famille à New York, Louis à neuf ans. 1915, nouveau déménagement pour Louis : Detroit, Michigan. Puis son père meurt avec ses hommes dans la bataille de la Somme, il a onze ans. 1923 Boston, élève à la Harvard University, diplôme d'Ingénieur en 1929. La même année, il intègre la Ford Motor Company. Ensuite, mariage, enfants, bla bla. Ah, Cologne 1944, visite les installations Ford de la Ruhr. Bombardement, gravement blessé. Emergence. 1945 retour à Pontivy, France. Entre 1945 et 1950, écolé par Athrahasis, qu'est-ce qu'il vient faire ici, le vieux pruneau ? Tsi 5 ! Ok, this guy is dope. 1950 meutre de son fils Josselin par les Puritains de la Vérité, des extrémistes nalhuns français. Retour à Détroit. Intègre le Clan rephaïm des Aigles Solaires. Ok, je commence à comprendre le garçon. 1952, retour définitif en France avec toute la famille. Installation à Valleska for security reasons. Entame une progression fulgurante chez les leaders rephaïms. 1958, ishkal Jouvence. 1962, fondation du Clan des Aigles Pourpres. 1964, ishkal Revivance.

L'homme s'arrêta en soufflant. Claire achevait de tout noter. Quelques instants passèrent où ils reprirent leur esprit et leur souffle.
— Ce type est clairement hors du commun. You got it all ? demanda Wayne. Vous avez tout ?
Claire consulta les quatre pages de notes. Revisita les dates, les lieux et les événements.
— Oui, c'est bon, j'ai tout. Dites-moi, qu'est-ce que c'est une émergence ?
Well, commenca Wayne en se levant et effectuant quelques pas feutrés sur les épais tapis qui recouvraient le transept. Une émergence, c'est l'éveil spontané, et inattendu, des pouvoirs d'un porteur du thralhun.
— Comment ça inattendu ? Je pensais que les tonahuacs se connaissaient. Enfin, je me comprend... ce... ce n'est pas héréditaire ? Si c'est le cas, il n'y a rien d'inattendu, Si ?
You're right. Vous avez raison : le thralhun est héréditaire. Cependant, il arrive que des lignées de nalhuns soient en réalité des porteurs de thralhun qui l'ignorent. Et il existe des millions de lignées inconnues. Inconnues de tous, nous comme eux.
— Donc le thralhun n'est pas réservé aux seuls tonahuacs. Et tout le monde, potentiellement, peut développer ses capacités ?
— Ah non, je n'ai pas dit ça. Si tu as le thralhun mais que tu n'en sais rien, tu passeras ta vie comme... Il fit des gestes vagues vers Claire.
— ... comme moi, une ordinaire.
Exactely. Sorry... désolé.
— Ne le soyez pas, il n'y a pas d'offense. Et comment savoir si on a le tralhun ou pas ?
— C'est une question que se pose nos chercheurs depuis des siècles. Certains parlent d'un ADN particulier, d'autres d'une évolution naturelle ancestrale. Mais tous s'accordent sur une dénomination scientifique : l'Homo Sapiens Thralis. Pour leurs protocoles, leurs études génétiques, et rapports secrets, les scientifiques américains parlent du HST, Human Subtype Thra-responsive.
C'est très intéressant, monsieur Wayne. Si je comprends bien, je peux être porteuse du thralhun sans le savoir.
— Potentiellement, oui. Mais il existe des signes.
— Comme qoi ?
— La liste est longue. Par exemple une trop grande sensibilité, l'anticipation cognitive, la divination, la géolocalisation spontannée. Ou plus trivialemement, le mentalisme, cet art du spectacle mêlant psychologie, prestidigitation et communication pour créer l'illusion de capacités psychiques. Certains ne font pas semblant et sont dotés d'authentiques capacités liées au thra. Mais elles sont exploitées dans des proportions infimes et ridicules justement parce que le porteur en ignore la vraie nature.

Claire pencha la tête. Tout ceci lui était absolument étranger. Elle n'avait jamais vu de spectacle de mentaliste et encore moins ressentit une quelconque anticipation cognitive. Tout cela relevait de notions et d'une vision du monde qui lui étaient totalement étrangères ; et elle s'en félicita. Pourtant, soucieuse d’agir avec justesse, elle savait que seule une compréhension fine des enjeux lui permettrait d’y parvenir. Voyant que John Wayne était enclin à lui consacrer un peu de temps, elle continua :
— Pour en revenir à l'émergence, elle arrive lorsque l'un de ces individus prend conscience de cette... réalité ?
— Parfaitement. Voici comment cela se passe. Vous allez comprendre, c'est très simple.
Claire se redressa légèrement dans le fauteuil et ajusta sa robe. Wayne était debout, appuyé nonchalamment contre un pupitre. Il parlait à voix basse.
— Le thra est une énergie du vivant. Et lorsque son hote est en danger de mort, le thra surréagit. Si vous n'avez pas le thralhun, advienne que pourra. Mais si vous êtes un porteur, les choses se passent autrement. C'est comme appuyer sur l'accélérateur de votre voiture : soudain, une force nouvelle vous propulse à des vitesses impossible. Vous êtes assis et vous vous déplacer à du cent miles par heure, sans le moindre effort.
Claire restait dubitative, elle ne comprenait pas le rapport entre la voiture et l'émergence. Wayne perçu sa perplexité.
— C'est pas clair ? d'accord. Comment vous faire...
Il se tourna vers le pupitre affichant les notes sur Louis de Rohan. Wayne s'y précipita.
Off course : Louis de Rohan. Look... il se plaça à côté du fauteuil de Claire et murmura : Louis visite une usine lorsqu'un bombardement le blesse mortellement. Louis n'en est pas conscient mais il est porteur du thralhun. Explosion, mort imminente, éveil spontané du thra via le thralhun. Le corps est envahit par cette nouvelle énergie qui neutralise les traumatismes, referme les hémorragie internes et agit sur le coeur, le cerveau et les organes, plongeant Louis dans un état stationnaire ; il est vivant là où d'autres sont trouvés morts déchiquettés. Conséquence : tout change pour Louis. Ses certitudes, sa vision du monde et de la vie. Tout, absolument tout est bouleversé. C'est une seconde naissance. You see, miss Delorme ?
— Oui, oui, je vois très bien.
Toute sa vie bouleversée, ses certitudes jetées au sol, déchirées. Mon Dieu, quelle horreur !
— Cela doit être très déstabilisant. Et donc, grâce au Centre, vous pouvez détecter une émergence, alors.
John Wayne se remit debout.
— C'est ça. Cela arrive assez régulièrement et dès lors, nous approchons la personne et avec son accord, nous la guidons dans sa nouvelle existence.
Claire sourit.
— Y'a un petit côté sectaire, là... on l'approche, on le guide, nouvelle existence.
Il sourit à son tour et fit un grand geste de la main.
Come one, miss Delorme. You know... Vous savez ce que je veux dire ! Une secte... no, jamais.
— C'est de l'humour, n'en parlons plus... conclu Claire.
— Great. Je termine avec Louis de Rohan et les Aigles Pourpres. Le clan est affilié aux rephaïms. You know rephaïms ?
Rè-fa-imme. Claire nota le mot. Il ne lui était pas étranger, elle l'avait déjà lu quelque part. Et pas que dans son glossaire, elle le connaissait avant le Centre. Elle fit une moue dubitative.
— Il y a deux grandes idéologies chez les tonahuacs : rephaïm et anakim. Le rephaïm est un bâtisseur conquérant avec une vision pragmatique du monde. Pour lui, le thra est une ressource à structurer et à maîtriser. Donc ce sont des personnes, comment dire...
— De droite, lança Claire.
Well... en quelque sorte. Et les anakims...
— De gauche, coupa la jeune fille.
John Wayne la salua en souriant.
You get it. Vous avez compris. De plus, les Aigles Pourpres sont extrémistes et en conflit ouvert avec les clans anakims de la côté Est des Etats-Unis d'Amérique.

En conflit. Claire notait ce que disait Wayne et, dépourvue d'imagination, elle ne pouvait se représenter un conflit entre magiciens. De toute façon, cela ne l'intéressait pas au-delà de l'utilisation d'un vocabulaire ad hoc. Les termes ne l'intéressaient que dans leur orthographe, pas leur sémantique.
— C'est noté. Et donc les anakims vont s'allier pour leur botter les fesses. Juste ?
Wayne éclata de rire. Plusieur personnes se retournèrent, courroucées. Il leur fit de grand signes d'excuse.
Oh God, miss Delorme. Vous êtes parfaite, ne changez rien.
— Mais en quoi cela nous concerne-t-il ? On a déjà pas mal de travail sur l'Europe pour s'occuper des affaires de l'Amérique, non ?
Of course. Mais une guerre ente clans est tragique et nous préférons toujours la voie diplomatique à l'affrontement. La Root Flow Society nous informe que la diplomatie a échoué et qu'un cepan menace les Aigles Pourpres. Tous les centres mondiaux ont été informés.
— Sè-pane ?
— Cepan, yes. Une alliance des clans pour la guerre.
— Bien, c'est noté. Autre chose, monsieur Wayne ?
No, thanks, miss Delorme.

Claire le salua, se leva et se dirigea vers la cantine, sur le flanc gauche du transept. Elle consulta sa montre 9h50. Elle franchit la porte de la cantine et se dirigea vers le self-service. Tout y était en libre service ; pas de monnaie, pas d'achat, pas de vente. Les armoires ressemblaient à des réfrigérateurs classique : un alignement de boîtes de la taille d'une personne et de comptoirs. La différence étant qu'ils ne fonctionnaient pas à l'électricité. Il n'y avait pas de moteur, pas de prise de courant, juste de fines plaques de marbre tenues ensemble par ce métal et éclairé par ces petit cristaux. Plus étrange était l'absence de porte. Le froid était contenu par une tranche de lumière, comme une peau scintillant de reflets ivoiriens qui se refermait après le passage de la main. On y trouvait de tout : fruits, eaux, sodas, jus, barres chocolatées, le panier classique d'un réfrigérateur au travail. Claire prit une eaux pétillante et une banane et se retourna. Frère Solmund était attablé, seul, avec une tasse de café. Claire le rejoint.

— Puis-je m'asseoir ? demanda-t-elle.
Solmund releva la tête et se redressa.
— Je vous en prie. Comment allez-vous, mademoiselle Delorme ?
— Merveilleusement bien, souria-t-elle en s'asseillant.
— Pas trop bouleversée par ce monde... sous le monde ?
— Non, vraiment. Il est très particulier, c'est indéniable. Mais mon travail de secrétaire est classique à mourir.
Solmund sourit.
— Je vous ai donc bien choisie. Enfin, Dieu vous à bien choisie.
— Dieu ? que voulez-vous dire ?
— Lorsque je dois engager une nouvelle personne ou me séparer d'un collègue, j'en appelle toujours à Dieu. Il m'aide considérablement.

Claire n'était pas plus croyante que ça. Elle avait suivi son cathéchisme mais elle n'allait plus à la messe dpuis des années. Sauf aux grandes occasion : Pâques et Noël. S'en remettre à Dieu. Après tout, Solmund était un homme d'église. Le Centre était bâti au coeur de la chrétienté ; tout cela baignait littéralement dans la religion. Elle eut envie de cuisiner un peu Solmund.

— A ce propos, quelle est la place de Dieu dans tout ceci, vos pouvoirs ? Pensez-vous que Dieu ait affire avec tout cela ?
— Bien entendu. Vous savez, Claire… la foi n’a jamais été une question de puissance. Elle commence précisément là où la puissance cesse d’être une solution. Mes ishkals, les pouvoirs, comme ceux des miens, ne sont pas une élévation spirituelle. Ils sont une fonction, un outil ; rien de plus. Le danger commence précisément quand on confond l’outil et le sens. Alors oui, vu de l’extérieur, cela ressemble à du divin, je vous le concède. Et c’est humain de le penser. Mais le divin ne se mesure ni en thra, ni en Tsi. Il se manifeste dans la limite, dans le renoncement, dans le refus d’agir quand tout en vous vous en donne les moyens.

Claire l'écoutait avec attention, tout en mangeant sa banane par petits bouchées. Elle but une gorgée de son eau pétillante.
— Vos ishkals sont aussi puissants ?
Solmund la regarda avec gravité.
— A un point que vous n'avez pas encore constaté, mais cela viendra. J’ai choisi la vie religieuse précisément pour cela : m’imposer un cadre intérieur plus exigeant que n’importe quelle loi du Centre. La foi m’interdit ce que le thra m’autorise. Vous voyez, pour un Tonahauc, croire n’est pas demander à Dieu d’agir à notre place. C’est accepter qu’Il ne le fasse pas et continuer malgré tout.
Plus la jeune fille l'écoutait, plus elle trouvait Solmund mystérieux. Il se dévoilait, tout en jettant un voile pudique sur des pans de sa personne. L'homme d'église perçu son trouble car il continua en affirmant :
— Ne vous laissez jamais impressionner par nos capacités, mademoiselle Delorme. Jugez-nous sur nos décisions. Sur ce que nous choisissons de ne pas faire. C’est là que se situe notre vérité morale.
Il acheva son café et se leva.
— Si un jour je commence à croire que mes pouvoirs me rapprochent de Dieu… alors il faudra me retirer toute responsabilité. Immédiatement.
La jeune fille acheva sa banane, se leva et l'accompagna. Arrivés à la porte de la cantine, Solmund s'arrêta et murmura :
— La Foi, Claire, n'est pas une lumière écrasante, c'est tout l'inverse, c'est une veille. Et croyez-moi : plus on à de l'amplitude dans ses actions, de la puissance et des responsabilités, plus cette veille doit être stricte.

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