Chapitre 20 - Des cocottes roses
Que tu me plais dans cette robe
Qui te déshabille si bien,
Faisant jaillir ta gorge en globe,
Montrant tout nu ton bras païen !
Frêle comme une aile d’abeille,
Frais comme un coeur de rose-thé,
Son tissu, caresse vermeille,
Voltige autour de ta beauté.
Claire avait découvert la cocotte en petit papier rose à son retour au bureau. Elle était couverte d'une écriture rapide, fébrile. Une écriture masculine. Sa lecture lui avait coupé les jambes. Elle s'était laissé tomber sur sa chaise avant de constater que la porte de son bureau était restée ouverte. Elle s'était précipité sur la poignée, s'était assuré que personne ne la regardait. Rassurée, elle s'était empressée de fermer la porte.
Elle s'était effondrée en elle-même, à la limite de la panique. Elle avait chiffoné le papier et jeté dans la corbeille comme s'il avait soudainement pris feu. Une poésie d'amour. L’amour. Claire en faisait une affaire compliquée. Elle le voyait comme quelque chose d’instable, qui arrive et s’en va sans qu’on sache vraiment pourquoi. Une histoire de moments, d’élans agréables et confus. Elle avait déjà essayé, une fois, à son arrivée à Rome ; elle avait dix-neuf ans. Trois mois qu’elle avait arrêtés abrupement lorsque l’envie du garçon - elle avait oublié jusqu'à son prénom - s’était dirigée vers son intimité. Depuis, l’amour restait à la périphérie de sa vie. Ni interdit, ni rejeté, juste pas essentiel. Il y avait tant d’autres choses à découvrir.
Elle n'avait pu détacher son regard du petit papier chiffonné qui la regardait, qui la narguait de son oeil rose du fond de la corbeille. Elle s'était soudain figée : si quelqu'un était tombé dessus... elle aurait été couverte de honte. A la vitesse d'un cobra qui charge, elle l'avait récupéré et fourré dans la poche de son tailleur. Non, pas là. Dans un tiroir de son bureau. Non plus. Dans son sac à main, le coffre-fort des femmes. Voilà, elle avait décidé de le jeter une fois dans sa chambre. Elle s'était ensuite jetée à corps perdu dans son travail.
C'était il y a deux jours. Et voià qu'une nouvelle cocotte trônait sur son bureau. Même forme, même couleur criarde, impossible à ignorer. Elle s'était enfermée, baricadée, dans son bureau. Son esprit était en vrac. Elle avait chaud et froid, dix fois elle tendit la main sans toucher le papier rempli d'écritures.
On frappa à la porte.
— Mademoiselle Delorme ? Frère Solmund, puis-je entrer ?
Solmund. Elle empoigna la cocotte, la fourra dans la poche de son tailleur et alla ouvrir.
— Je ne vous dérange pas ? Vous tapiez un rapport, je présume ?
— Hem… ou…oui, un… un incident sur Paris, mentit-elle.
— Paris ?… tiens c'est étrange. On ne m'a rien dit…
Claire se mordit les lèvres. Et voilà, elle venait de mentir à cause de ce foutu papier rose. A cause de cet amour qui l'embarrassait, la dérangeait, l'exaspérait. Solmund perçu l'embarras de Claire.
— Tout va bien ? Vous semblez soucieuse.
— Un peu de surmenage, rien de plus, dit-elle en se recoiffant.
Solmund sourit.
— Je comprends, souffla-t-il en avancant dans le bureau. Ménagez-vous, mademoiselle Delorme, nous avons besoin de vous ici.
Claire inspira un grand coup et souffla par le nez. Elle se redressa en souriant, comme une bonne fille.
— Oui, monsieur. Je ferai attention.
Un ange passa, aucun des deux ne bougeait. Solmund regardait Claire Delorme comme s'il la voyait pour la première fois. Quelque chose en elle était différent. La lumière tombait sur la jeune fille... jeune femme, avec une douceur accrue. Claire observa le subtil changement dans les yeux de l'homme. Serait-ce lui ? Non, pas un homme d'église, si ?...
— Oui, fit solmund en reprenant soudain ses esprits. Je suis ici parce que ces document sont arrivés pour vous.
Il tendit une enveloppe épaisse que Claire saisit des deux mains.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Votre contrat, votre fiche de paye, votre premier chèque et le contrat de bail de votre nouvel appartement via dei Grachi.
Claire ramena l'enveloppe contre son coeur, un énorme sourire éclaira son visage. Envolées les cocottes. Elle se jeta dans les bras de Solmund comme une enfant sur un adulte qui vient de lui offrir un cadeau. Bousculé, l'homme d'église sourit et tapota l'épaule de Claire. Elle s'écarta soudain.
— Pardon, je ne... balbutia-t-elle. Je... je suis si contente.
— C'est bien normal. Voici les clés, je vous donne l'après-midi.
Via dei Grachi se trouvait à cinq minutes à pied de la porte Sant'Anna et à deux minutes de chez Vittoria. Un appartement meublé au deuxième étage, vieux mais pas vétuste, tout était dépareillé mais Claire aimait déjà le moindre bibelot. Un salon, une petit cuisine, une chambre, un débarras, une salle de bain et, luxe suprême, un cabinet de toilette. Une odeur de renfermé, d'encaustique, s'aggripait aux murs, engourdissait l'air. Elle ouvrit la fenêtre donnant sur la rue et pris une grande inspiration. D'ici le point vue changeait la perspective. Elle se sentit grandir, devenir femme, mais pas trop vite. Garder son calme, sa rigueur.
Sa main rencontra la cocotte chifonnée dans la poche de son tailleur. Elle se retourna et s'adossa à la petite margelle de fer forgé de la fenêtre. Elle sortit le papier et ouvrit la cocotte. La même écriture rapide et fébrile.
De l’épiderme sur la soie
Glissent des frissons argentés,
Et l’étoffe à la chair renvoie
Ses éclairs roses reflétés.
D’où te vient cette robe étrange
Qui semble faite de ta chair,
Trame vivante qui mélange
Avec ta peau son rose clair ?
Malgré elle, un sourire naquit. Elle relut calmement les vers élégants. Elle ne connaissait pas ce texte, était-ce une création originale ? pour elle ? Elle se mit à rêver. Un admirateur. Un inconnu fébrile, transit d'amour. Sans doute pensait-il à elle en ce moment. Une seule certitude, c'était un homme du Centre. Et ils étaient beaucoup. Enlevons les vieux, les prêtres et les mariés, la liste se réduisait déjà. Une vingtaine quand même.
Elle releva la tête et embrassa du regard son appartement. Chez elle, c'était chez elle. Son nid, son repère, sa certitude, son avenir. Elle referma la fenêtre. Il était temps d'aller faire ses paquets à l'Institut et d'écrire une longue lettre aux parents. Et puis en parler à Vittoria.
17 heures. C'est avec fébrilité qu'elle attendait Vittoria à la sortie des bureaux. Lorsqu'elle apperçu la jeune femme, elle fit de grands signes.
— Tu es toute excitée, Clara mia. Que...
Claire agita les clés de son appartement devant le visage de son amie.
— Tu l'as ?
Vittoria prit Claire dans ses bras et elle tournèrent de joie. Bousculant quelques passant, elles se précipitèrent vers la nouvelle adresse. Elles franchirent les derniers mètres en courant. Grimpèrent l'escalier quatre à quatre et débouchèrent dans le petit salon. Claire avait pris les poussières, passé un coup de serpillère, changé la disposition de quelques meubles, remplacer les bibelots par des cadres photo et acheté un gros bouquet de fleur qui trônait sur la table du salon.
Vittoria soutillait de pièce en pièce. Emue pour son amie.
— Il est... vieux ! conclua-t-elle de retour dans le salon.
Claire en resta pantois.
— Je te charie ! Il est merveilleux ! Félicitations, Clara mia, cria-t-elle en la reprenant dans ses bras.
— Tu es heureuse ?
Claire prit le temps de répondre.
— Il est merveilleux, c'est un rêve qui se réalise... fit-elle en demi-teinte.
— Il y a autre chose. Je le sens, pas besoin d'avoir de pouvoirs. Tu es inquiète. Dis-moi.
— Tu as un admirateur secret ! sourit Vittoria en repliant le bout de papier.
Claire ne voulait pas lui en parler dans son nouveau territoire ; elle voulait le préserver de toute interférence. Les deux amies s'étaient rendu au café San Pietro, leur QG depuis plusieurs semaines.
— Je crois bien ! dit Claire. Et ça me gêne !
— Mais pourquoi ? C'est mignon. Avoir un galant, c'est important. Il ne faut pas rester seule dans la vie. Tu ne veux quand même pas coiffer Sainte Catherine, si ?
Claire ne répondit rien, le regard perdu dans son milk shake à la fraise. Les choses de l'amour la mettaient décidément mal à l'aise, elle ne savait pas quoi faire de ce "galant".
— Qu'est-ce que tu ferais, toi ? demanda-t-elle en soupirant.
Vittoria se redressa, balaya une mèche de cheveux de la main et bomba le torse.
— Je montrerais subtilement à mon admirateur que ses mots me plaisent.
— Comment ?
— En étant moi-même : féminine, suave... une panthère à l'affût. Cherchant sa proie.
Elle regarda Claire d'en haut, fermant à moitié ses yeux de biche. Claire pouffa.
— Non mais tu m'as vu ? On ne joue pas dans la même cours. Toi, tu va te marier, tu as déjà... enfin, tu es une femme accomplie. Moi, j'ai à peine embrassé un garçon et quand il m'a touché les seins, je l'ai chassé.
Vittoria sirotta son milk shake pistache.
— C'est un début. Entraîne-toi à devenir toi-même.
— Que veux-tu dire ? murmura Claire, intriguée.
— Fais-toi belle, Clara mia. Change de coupe de cheveux, achète quelques nouveaux habits, maquille-toi un peu. Rends-toi désirable. Ca fera sortir le loup du bois. C'est garanti.
— Tu crois ?
— Ressaisis-toi, ma chérie. Ne laisse pas passer l'amour quand il frappe à ta porte. Tu ne sais pas quand il reviendra.
— J'ai vingt-deux ans et toute la vie devant moi. Des hommes, je vais en croiser beaucoup. Je ne suis pas pressée.
— Comme tu veux, fit Vittoria en soupirant.
Puis passant à un autre sujet :
— Tu as reçu ta paye aussi ? On va faire les boutiques ?
Les deux amies réglèrent leur note et s'en furent dans les rues ensoleillées. Elles se rendirent à la banque vaticanne pour encaisser leur chèque. Clair ouvrit un nouveau compte sur lequel elle déposa son salaire. Sur les conseils de Vittoria elle retira quelques milliers de lire pour ses besoins journaliers et aller faire un peu de shopping. Claire n'avait jamais tenu autant d'argent sur elle.
— Rome est une ville sûre, ne crains rien. Et en plus, tu as une amie magicienne ! Je détecte les pick-pokets et les voleurs à la tire à des kilomètres.
Elle ajouta un mime comique à la description. Claire sourit. Les jeunes femmes se dirigèrent vers le nord et s'engagèrent dans la rue commerçante via Cola di Rienzo.
— Ca marche comment ?
— Quoi, ma détection des vilains garçons ?
Claire opina.
— C'est d'abord naturel, je suis née comme ça. Je capte les intentions immédiates comme le mensonge, la nervosité, un malaise. Sans intrusion, sans violer aucune loi tonahuac, naturellement, à fleur de peau.
— Vous êtes tous comme ça ?
— Tous, sans distinction. Mais attention, nous sommes aussi les maîtres du camouflage et de la manipulation. C'est pour ça qu'il existe une palanquée de lois tonauhuacs dont la plus célèbre est le serment du Nân. Tu te rapelle ?
— Oui, oui, vous ne pouvez pas entrer dans l'esprit de quelqu'un sans sa permission.
— Dans l'esprit profond, ishkalûn.
— Ishkaloun. J'ai déjà lu ce mot, il est dans mon glossaire. Attend.
Claire fouilla son sac à main, le glossaire ne la quittait jamais. Elle le retira, légèrement froissé.
— Voilà, ishkalûn, avec un chapeau sur le û.
— Tu permets ? Claire tendit les feuilles agrafées à Vittoria.
— Regarde, il y a d'abord tharazil, puis yulmeren et enfin ishkalûn. C'est comme cela que nous nommons les trois niveaux des pensées. Tharazil contient tes pensées quotidiennes sociales et superficielles ; yulmeren tes pensées intimes, tes sentiments et tes émotions. C'est là que se cache les petites cocottes roses.
Claire fit une grimace en souriant.
— Et enfin ishkalûn, le plus intime. C'est le siège de ton esprit profond, de ta personnalité, de tes rêves et de ton inconscient. Le serment du Nân concerne uniquement ishkalûn. Cela dit, quand on est bien élevée, on ne va pas jeter un oeil aux pensées intimes des autres. C'est comme regarder sous les jupes des filles.
— Et si quelqu'un, un vilain garçon, rompt son serment et décide d'entrer dans votre ishkalûn, vous n'avez pas un moyen de l'en empêcher ? de vous défendre ?
— Il y a l'ishak. C'est notre bouclier mental. Quand on le baisse, rien de peut entrer. C'est comme une coupole semi-hermétique. Tout le monde en possède un, même les nalhuns.
— J'ai un bouclier mental ?
Vittoria opina.
— Et je peux te dire que le tiens est levé.
— Comment ça levé ? Comment le sais-tu ?
— Tu te rapelle quand tu m'as demandé de te parler en zha ? je t'ai demandé d'accepter que j'entre dans tharazil.
Claire fit un effort de mémoire. Un dimanche, il faisait chaud, elles sirottaient une glace, les colonnes de Bernin.
— Oui, le zha, de la communication télépathique.
— Et bien, sans le savoir, tu as levé ton ishak. Ton bouclier mental est toujours levé et tu es donc potentiellement plus sensible au monde, aux énergies.
Claire encaissait la nouvelle. Maintenant, elle ne remettait plus en doute les propos très étranges de Vittoria. Elle savait que ces récits n'étaient pas des fables, que ce monde était tangible, réel, à peine caché par un voile opaque.
— Et, c'est grave, docteur ?
Vittoria éclata de rire devant la mine pitoyable que mimait son amie.

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