Chapitre 25 - L'Incident de Bruges

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Note 1 : ce chapitre contient de nombreux mots inventés spécifiques à l'univers Tlalli. Il vous est loisible d'en retrouver la description dans le glossaire disponible dans les appendices.

Note 2 : vous qui lisez ce roman d'aventure, je vous saurais gré de m'aider à le peaufiner et à le corriger. Ainsi je serais ravi de lire vos commentaires et de pouvoir corriger les fautes d'orthographe et de grammaire que vous y trouverez. Bonne lecture.

Claire n’avait pas prévu de rester longtemps.

Fenrir, l'avait sollicitée pour un cristal bleu. Une anomalie légère, une de ces irrégularités que le Centre enregistrait quotidiennement et qui, le plus souvent, s’éteignaient d’elles-mêmes. Elle s'engouffra dans le collatéral et rejoignit la station sans urgence, avec cette discipline tranquille qui l'habitait depuis un mois maintenant.

Le Veilleur de la zone nord était un quadragénaire affable, dont l’embonpoint trahissait une passion ancienne et assumée pour les choses de l’esprit. Jean Sirmel était un homme d’une grande culture, profondément attaché à l’histoire, aux récits fondateurs, aux strates invisibles du passé. Cette inclination intellectuelle se faisait parfois au détriment de son épouse, qui l’exhortait avec une constance bienveillante à pratiquer davantage d’activité physique. Il faut dire que l’aversion de Jean pour le sport remontait à l’enfance. Il avait grandi sous le poids des quolibets et des moqueries. Très tôt, le garçon avait trouvé refuge dans le silence des livres. C’est là qu’il avait rencontré les auteurs classiques, Homère, Ovide et leurs pairs, dont les voix anciennes lui avaient offert un monde vaste où l’intelligence valait force et où la mémoire du passé devenait une forme de puissance. Adolescent, il se passiona pour des auteurs nordiques comme Erasmus, Goethe et Luther.

Après ses études au Lycée Tonahuac de Valleska, Jean avait naturellement postulé pour le Sodalitium Radix Fluxus. Rome s’était imposée à lui comme une évidence. Il y retrouvait ce qui l’avait toujours fasciné : la présence charnelle de l’histoire, les traces physiques d’une grandeur ancienne inscrites dans les ruines innombrables qui ponctuaient le maillage urbain. À Rome, entouré de pierres qui avaient survécu aux empires, Jean avait trouvé sa place.

Le territoire confié à sa vigilance était immense : Belgique, Pays-Bas, Danermark et le nord de l’Allemagne. Une région dense et ancienne, où l’histoire s’était accumulée en strates multiples, et où les flux de thra se superposaient comme autant de couches invisibles. Ce n’était pas un secteur facile : trop de ruines antiques, de villes médiévales, de lieux ayant servi de points d’ancrage, de refuges ou de sanctuaires oubliés, tous porteurs de mémoires anciennes et d’échos énergétiques.

Sirmel avait lui-même demandé ce secteur particulièrement exigeant, qui, avant son arrivée au Centre en 1942, nécessitait l’attention simultanée de deux Veilleurs. Rapidement, son Superviseur perçut l’étendue de ses talents, salua sa passion pour les traces du passé et s’émerveilla de son impressionnante maîtrise de l’histoire de ce vaste territoire. Quelques mois suffirent à démontrer qu’il pouvait désormais gérer seul cet immense secteur, riche de complexité et de profondeur. Son surnom vint naturellement : Fenrir, le loup géant, une référence nordique à ses auteurs favoris.

Aux pieds du Veilleur, les piles de sylthar étaient disposées comme à l’accoutumée. Le demi-cercle au complet, scintillait légèrement ; c’était rarement le cas pour un cristal bleu. Devant et autour de lui, les projections flottaient déjà de leur lueur vert pâle. Une cartographie large représentait un vaste territoire dont les frontières humaines, étatiques, étaient représentées par de fin vecteurs dorés très pâles, à peine visibles. Claire reconnu les contours de la Belgique.

— Qu’avons-nous ? demanda-t-elle doucement.
Fenrir ne répondit pas tout de suite. Il avait les yeux mi-clos, concentré sur une variation à peine visible.
— Un bruit de fond, dit-il enfin. Ou quelque chose qui se fait passer pour tel.
Fenrir effectua quelques gestes aériens de la main et la carte se contracta légèrement. Le nord du pays, non loin de la côté. L'une des grandes ville scintillait plus que les autres.
— C'est où ? murmurra Claire.
— Bruges, et voilà huit jours que le même phénomène se répète. Je n'avais pas appelé de Rédacteur parce que je considérais l'anomalie insignifiante. Mais cette redondance devient inquiétante.

Elle prit note. Huit jours, c’était long pour une anomalie non résolue ; trop long pour un simple résidu. Elle observa les courbes, les oscillations. Sa perception des mouvements du thra s'affinait chaque jour et quelque chose la dérangeait.
— Ce n’est pas un creux, ni un pic, dit-elle. On dirait... une accumulation
— Oui. Bien vu, c'est exactement ça, une accumulation.
D’un geste imperceptible, il modifia la focalisation. Les piles de sylthar réagirent et les projections gagnèrent en épaisseur, révélant une couche plus profonde.
— Une convergence. Quelqu’un concentre le thra, poursuivit Fenrir. Volontairement.
— On peut attirer le thra ? Comment fait-on ?
— D'abord, il faut du sylthar, comme ces piles... Il frappa l'une des caisses en demi-cercle devant et autour de lui. Pour stocker et conserver le thra. Mais le sylthar est un alliage qui ne se trouve pas en claquant des doigt. Les mines sont rarissimes et son raffinement verouillé par des sociétés qui relèvent de l'autorité des villes tonahuacs. En bref, le sylthar n'est tout simplement pas accessible. Ensuite, il faut l'ishkal approprié comme Captation ou Stockage, du Tsi 2, peu commun.
— Mais alors, comment être sûr que c'est bien une convergence ?
Fenrir se tourna enfin vers la jeune fille. Une bouille ronde encadrée d'une barbe d'une semaine et d'une chevelure brunes qui aurait besoin d'un shampoing.
— J'en suis certain par c'est signé Les Chiens Gris. Je les surveille depuis des années.
Le stylo de Claire glissait sur le papier.
— Une société de dissidents qui remonte aux années '30. Une meute marginale, violente et désorganisée, née du rejet des structures tonahuacs et de l'autorité de Valleska. Ils vénèrent le chaos brut.
— Des bons gars, en somme... dit Claire avec une grimace comique. Fenrir sourit. Et que cherchent ces charmants individus ?
— L’effondrement des clans, la profanation des lois, la négation même de l’ordre tonahuac. Faites votre choix.
— Ah quand même ! nota la jeune fille.
— Leurs membres sont rarement puissants - Tsi 1 à 2 au maximum - et peu nombreux, ce qui en fait une menace tactiquement limitée mais structurellement corrosive. En fait, le danger ne réside pas dans leur force, mais dans leur foutu pouvoir d’attraction. Ils recrutent tout et n'importe quoi, les exilés, les ratés de clans, les frustrés idéologiques, bref tout un tas d'abrutis et de bras cassés. Ils y trouvent un exutoire, un sentiment d’appartenance, une permission de tout casser sans raison.
— Et... vous... enfin, quelqu'un devrait agir, non ? Pour les éliminer. Enfin... pas les tuer ; c'est pas ce que je veux dire... les arrêter, les mettre en prison, un truc comme ça.
— C'est pas faute d'avoir déjà tiré la sonnette d'alarme. J'ai un dossier long comme le bras sur eux. Leurs trophées, leurs succès et leurs échecs, leurs membres, et même leur modus operandi. Mais voilà, Valleska les considèrent comme une nuisance récurrente et non léthale... impossible à éradiquer. Tant qu’il y aura des laissés-pour-compte, les Chiens Gris trouveront toujours de nouveaux leaders et de nouvelles recrues.
— Et d'après vous, que font-ils à Bruges ? Pourquoi risquer de se faire détecter par le Centre à cause de cette convergence ?
Fenrir revint sur l'écran central et effectua quelques opérations. La carte de Bruge se modifia à nouveau et des couches temporelles apparurent, s'affichant comme des tranches de lasagne en-dessous du relief de la ville. Sur les écrans annexes, des données affluèrent. Le Moyen Âge, les ducs de Bourgogne, des lieux sacrés déplacés, remaniés, camouflés.
— D'abord, parce qu'ils sont stupides. Ensuite, parce qu'ils ont dû trouver quelque chose, murmura le Veilleur. Quelque chose qu'ils sont occupé à bourrer la gueule de thra.

Tandis qu'il manipulait les données, un nouveau pic apparut. Cette fois beaucoup plus net et marqué. Puis un second. Fenrir se redressa.
— Là, on est en direct. Ce n’est plus une préparation, c’est un compte à rebours. Restez-là, voulez-vous, nous n'en avons pas fini. Et j'espère que vous n'avez pas de rendez-vous ce soir. Je préviens Frère Solmund... on a besoin de Pungus.

La projection de Bruges pulsa doucement, comme un cœur ancien qui battait de nouveau. Quelque part, dans une ville de pierre et d’eau, des hommes et des femmes s’apprêtaient à rompre un équilibre vieux de plusieurs siècles. Et au Centre, sans un bruit, une réaction invisible venait de commencer.

Frère Solmund arriva à la station de Fenrir. Il salua le Veilleur et Claire puis prit le temps d’observer les relevés, d’écouter les synthèses, de mesurer la nature exacte du danger. Enfin, sans emphase et suivant le conseil avisé de Fenrir, il donna l’ordre d'activer Pugnus.

Fenrir, Claire et Solmund quittèrent la station de veille, traversèrent le transept et pénétrèrent dans le chœur, vaste espace circulaire derrière la mapemonde géante des Liants. Un mois qu'elle avait pris ses fonctions au Centre et Claire n'avait jamais vraiement observé le chœur de cette église particulière. C'était un vaste espace vide au sol de sylthar noir, mat, lisse et parcouru de petites fissures droites, d'angles et de cercle. Pas de mobilier, pas de tapis. Un origami géant de dalles sombres.

Répondant à quelques gestes subtiles de la main de Frère Solmund, le chœur sembla prendre vie, telle une station particulière du Centre, réservée aux opérations coordonnées de haute précision. L'origami géant s'anima. Au centre, des pièces se dressèrent soudain ; un meuble massif, affectant la structure d’une pièce montée à trois étages. L’alliage sombre absorbait la lumière ambiante, concentrant déjà le thra. Autour de cette structure, disposés à intervalles réguliers, cinq sièges similaires à ceux des Veilleurs sortirent du sol, formant un cercle parfait. Les piles de sylthar apparurent à leur tour. Elles n’étaient pas disposées au sol, comme chez les stations des Veilleurs, mais flottant à l’arrière des sièges, en demi-cercle, comme une couronne silencieuse.

Le Superviseur Mearon apparu qui échangea en zha avec Fenrir er Solmund. Ce dernier s'avança enfin vers Claire, qui restait en retrait, impressionnée par le dispositif. L'homme se pencha et murmura :
— Mademoiselle Delorme, je vous présente Pugnus, notre centre d'action. Grâce à ce dispositif, nous pouvons activer et coordonner des actions de terrain sur tout le continent européen. Veuillez prendre place, je vous prie.

Solmund se dirigea vers le siège le plus proche et l'invita à s'y asseoir. Sans trop réfléchir, Claire s'assit avec des gestes mesurés, retenant son souffle. Le contact avec le métal fut étrangement doux et moelleux. Elle se pencha et constata que ses fesses ne touchaient pas le siège. Elle était assise, et son dos reposait... sur cinq centimètres de vide. Bon, après tout ce qu'elle avait vu ces dernières semaines, pourquoi s'en émouvoir. Solmund prit place sur sa gauche, Fenrir et Maeron en face d'eux. Une femme apparu et occupa le dernier siège, à droite de Claire. De sorte que toutes les places furent occupés.

En quelques secondes, la salle plongea dans une pénombre contrôlée. Soudain, Claire ressentit un vide, comme si, pendant une fraction de seconde, elle avait été en chute libre. Puis une voix claire et moelleuse s'imposa dans son esprit, pile au centre, entre les oreilles.
— Synchonisation et étalonnage. Bienvenue dans Pungus.
Ni masculine, ni féminine, cette voix chaude l'appaisa. Lentement, la lumière revint. Claire se tenait debout dans un espace diaphane lumineux. Devant elle, Fenrir et Maeron, à ses côtés Solmund et la femme. Ils portaient tous une combinaison vert d'eau aux dessins dorés. Claire baissa la tête en avancant ses bras. Elle portait une tenue similaire. Solmund s'avança et posa une main sur son épaule.
— Tout va bien, mademoiselle, nous sommes dans une projection mentale. Nos corps sont en sécurité dans le Centre. Tout ceci n'est qu'une illusion créée par Pungus.
— Mais comment... vous me parlez, je vous entends et je vous vois. Elle empoigna le bras de Solmund. Je poigne dans votre bras, là... Non ?
— En fait, non. Vous n'avez pas avancé le bras. C'est votre cerveau qui vous le fait croire
— Que...
Fenrir lui fit de grands signes et effectua quelques pas de danse. Le garçon avait subtilement changé. Plus grand, plus mince, sa bouille de bon vivant et pourtant il n'était plus le même.
— Vous avez vu comme je suis svelte et souple ? J'adore ce Pungus. En le forçant un peu, vous gagnez dix ans, vous perdez du ventre et gagnez en souplesse. Regardez-ça.
Fenrir effectua une série de saltos arrière.
— Fenrir, cela suffit, trancha Solmund. Préparez Pungus ! puis se tournant vers Claire.
— Mademoiselle Delorme, les hommes croient voir le monde tel qu’il est. En vérité, ils voient ce que leurs sens leur racontent. Modifiez le récit, et le monde change pour eux.

Le Superviseur, Fenrir et l'opératrice effectuèrent des gestes aériens. Plusieurs projections similaires au écrans des Veilleurs prirent forme sur leur périphérie. Rapidement, des dizaines d'écrans, de taille et de forme variées, formèrent un cercle au centre duquel se tenaient les cinq opérateurs. La voix de Pungus retentit à nouveau, mais cette fois pas dans sa tête. Elle venait de partout et de nulle part.
— Pungus opérationnel phase par phase pour l'Incident de Bruges.
— Prête à prendre note, mademoiselle Delorme ? demanda Solmund.

Claire baissa le regard. Un carnet de note et un stylo se matérialisèrent dans ses mains.

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