Chapitre 21 - La révélation des cocottes
sLes deux amies s'effondrèrent dans les fauteuils avec leurs sacs de courses.
Vittoria retira ses escarpins à talons bas et Claire alla chercher deux Crodinos dans le petit réfrigérateur. Elle en tendit un à son amie, retira ses chaussures et s'assit dans le fauteuil.
— Je suis vannée, souffla Claire, mais très heureuse. Merci pour ton aide, sans toi, jamais je n'aurais osé franchir l'entrée de ces magasins. Une nouvelle robe, un tailleur crême de la dernière mode, du maquillage et une nouvelle coupe de cheveux... des milliers de lires bien dépensés !
Elle soupesa les délicates boucles qui encadraient son visage maquillé avec discrétion.
— Avec plaisir, Clara mia. Tu es une femme à présent.
— Mes parents ne me reconnaitraîent pas !
— Tu es à croquer. Et tu verras, avec cette panoplie de bellezza, ton adorateur secret va devenir fou !
Claire se rembrunit.
— Je ne suis pas vraiment sûr... Après tout, il ne me demande rien et je ne sais pas si je veux vraiment...
— Pourtant, ses mots sont sans équivoque : il est amoureux. Ne te pose pas tant de questions, Clara mia. Laisse-toi porter par le moment. Lache prise.
Claire sourit, un silence s'installa. Puis Claire dit en souriant :
— Je t’ai regardée faire. La façon dont tu parlais aux vendeuses… comment tu as obtenu ce rabais. Elle pencha la tête. Et puis j’ai remarqué autre chose. À chaque fois qu’on entrait dans un magasin, presque tout le monde se retournait sur toi. Les serveuses, les clients… Tu utilises tes pouvoirs à chaque fois ?
Vittoria eut un petit rire.
— Non, pas sciemment. Elle haussa les épaules. C’est juste… comme ça. Ma nature... et celle des tonahuacs en général.
Elle réfléchit un instant en prenant une gorgée de Crodino.
— À Valleska, en Terminale au lycée, il avait ce cours sur les relations entre nalhuns et tonahuacs. On y apprenait toutes ces différences : la perception, l’intuition, la présence. On a appris à les lisser, à faire en sorte que ça se voie moins. Mais aussi à les utiliser intelligemment.
Elle lança à Claire un regard malicieux.
— L’influence empathique douce, par exemple. Ça apaise une conversation, détend un commerçant un peu nerveux, rend les échanges plus fluides. Rien qui force... plutôt une orientation. Et puis il y a la présence amplifiée. Quand j’entre quelque part, on me remarque sans que je fasse quoi que ce soit. Le thra donne une cohérence à ma posture… une sorte d’autorité calme.
Elle sourit, presque gênée.
— Ce n’est pas un truc que j’active. C’est juste moi.
Le lendemain, Claire marchait lentement dans les allées du Centre. Elle portait son nouveau tailleur, un maquillage discret qui rehaussait ses traits et cette nouvelle coupe de cheveux qui révélait une beauté inattendue. Croisant tout ce petit monde du Centre, elle cherchait un regard, une attitude, un geste qui trahirait son admirateur anonyme. Elle avait écarté Markus Keller, trop vieux, Solmund, l'homme d'église, et John Wayne, trop direct. Il restait encore une foule de jeunes hommes dont Paolo, l'autre ordinaire, Fenrir le Veilleur, et au moins dix hommes entre vingt et trente ans.
Elle traversa le narthex et leva les yeux. Au-dessus d’elle s’étendaient les installations des Superviseurs et des Régulateurs. Elles occupaient la nef de l’église souterraine sur toute sa longueur, jusqu’à sa vertigineuse hauteur. Dans cet espace démesuré flottait un immense ruban de Möbius, translucide, irisé de teintes dorées et vert d’eau. Il évoquait la mappemonde des Liants que l’on distinguait en arrière-plan, comme un écho lointain. Ce ruban constituait la matérialisation de l’aënka : le fil du temps tel que le concevaient les tonahuacs.
Sa surface était constellée de centaines de points lumineux, reliés entre eux par des vecteurs mouvants. À proximité de chacun, de petits écrans - semblables à ceux utilisés par les Veilleurs - affichaient des flux d’informations en perpétuelle évolution. Autour de cette représentation monumentale s’activait un véritable essaim de tonahuacs : Régulateurs et Superviseurs confondus. Certains travaillaient devant des consoles disposées à même le sol de la nef ; la majorité, cependant, lévitait à différentes hauteurs, en interaction directe avec la structure. À leurs côtés flottaient plusieurs dizaines de piles de sylthar, silencieuses réserves de thra prêtes à être mobilisées.
Claire aperçut Maeron. L’élégant trentenaire échangeait avec un collègue en zha, suspendu en lévitation à trois ou quatre mètres du sol. Et si c’était lui… Plutôt bel homme. Élancé. Il aurait eu tout du galant idéal... du moins en apparence. Elle hésita une fraction de seconde, puis se força. Il fallait oser. Se bousculer un peu. Allez, grande fille. Tu peux le faire. Ne pas réfléchir. Se lancer.
Elle s’approcha et l’interpella d’un signe discret. Maeron la remarqua aussitôt. Il jeta un regard à son collègue, puis amorça une descente lente et maîtrisée vers elle. Claire en profita pour ajuster sa tenue, se racler légèrement la gorge et composer son plus beau sourire, subtilement souligné d’un rouge à lèvres irréprochable.
— Superviseur Maeron.
Il se posa délicatement près d'elle et fut subjuguer par la nouvelle Claire.
— Mademoiselle Delorme, permettez-moi de vous dire que vous êtes très en beauté.
Le compliment la bouscula, elle qui n'était pas du tout habituée à être remarquée. Elle se ressaisit, sans rougir.
— Je voulais vous voir pour... Elle chercha quelque chose, n'importe quoi...
Maeron sentit immédiatement sa confusion.
— Qu'y a-t-il ?... Reprenez-vous, dit-il d'un ton bienveillant et détaché.
Claire se maîtrisa.
— Avez-vous noté une amélioration dans la fluidité des échanges au Centre, ces derniers temps ?
Il cligna des yeux, surpris par l’angle.
— C’est exact. Moins de tensions résiduelles, une meilleure cohésion. Pourquoi ?
Claire esquissa un sourire vague.
— Je me demandais simplement si vous pensiez que… Elle hésita à peine…la beauté d’un geste discret pouvait parfois avoir plus d’impact qu’une directive claire.
Maeron fronça légèrement les sourcils.
— Je dirais que les deux ont leur utilité. Mais au Centre, nous privilégions la traçabilité des actes.
Un silence.
— Est-ce que cela concerne un incident précis ?
Elle soutint son regard.
— Disons qu’il arrive que certaines attentions restent anonymes. Des mots laissés sans signature. Des intentions qui ne cherchent pas à être reconnues.
Cette fois, il fut franchement déstabilisé.
— Je… il marqua un temps. Si vous parlez d’un manquement aux procédures, je n’en ai pas connaissance. Et si vous parlez de moi, je crains de ne pas comprendre.
Ce fut imperceptible, mais Claire comprit.
— Non… Elle hocha doucement la tête. Vous... vous êtes quelqu’un de très direct, monsieur Maeron. Ça se sent.
Il esquissa un sourire prudent, sans savoir s’il devait se défendre ou s’excuser.
— En effet. En tout cas, j’essaie de l’être.
Claire ressera son emprise sur le carnet qu'elle tenait devant elle à deux mains.
— C’est... c'est une qualité. Elle fit un pas en arrière. Merci pour votre temps. On continue comme ça alors ?
— Très bien. Bonne journée, mademoiselle Delorme.
Elle se retournait déjà.
— À vous aussi.
Elle courut presque jusqu'à son bureau.
La troisième cocote apparut vendredi.
Claire revenait du dépôt hebdomadaire de ses rapports et finissait de ranger son bureau lorsqu’elle l’aperçut, à travers la porte restée entrouverte : une touche de rose, posée sur un meuble du déambulatoire. Elle s’approcha de l’encadrement, s’y immobilisa un instant, puis, avant de saisir la cocotte, vérifia machinalement les alentours. Un regard à gauche, un autre à droite. Personne. D’un geste vif, presque chirurgical, elle attrapa le petit papier, se retourna aussitôt et referma la porte derrière elle.
Est-ce à la rougeur de l’aurore,
A la coquille de Vénus,
Au bouton de sein près d’éclore,
Que sont pris ces tons inconnus ?
Ou bien l’étoffe est-elle teinte
Dans les roses de ta pudeur ?
Non ; vingt fois modelée et peinte,
Ta forme connaît sa splendeur.
Elle appuya la tête sur le pan de bois et laissa son regard se perdre dans le blanc laiteux du plafond. Que faire ? Rien et laisser venir ? Dix jours que durait cette histoire et elle ne savait toujours pas quoi en faire. On frappa à la porte.
— Clara mia, tu es prête ?
Claire lui ouvrit et cette fois, elle ne se cacha pas. Elle tendit le papier à Vittoria. Surprise, elle prit le papier en regardant autour d'elle.
— Encore un poème... et... Vittoria regarda alentours.
— Ca m'est égal ! trancha Claire ostentatoirement. C'est décidé : désormais, je m'en moque. Claire s'expimait la voix haute. Ce qui fit retourner quelques visages des personnes sur le départ.
— Et bien ma fille, tu m'épate, répondis Vittoria avant de lire le petit mot.
Claire rentra dans son bureau, acheva le rangement, pris son sac et sortit.
— On y va ? J'ai besoin de boire... de l'alcool.
Et Claire partit sans attendre la réponse de son amie.
Une fois dehors, Claire éclata.
— J'en ai marre de cette histoire ! Il m'énerve ce type, cet amoureux anonyme.
Vittoria utilisa ses sond naturels pour apaiser son amie. Claire sentit la colère séloigner, son rythme cardiaque ralentir. Elle s'apaisa.
— Un moment donné, qu'il se déclare une fois pour toute. Ce petit jeu m'agace prodigieusement !
— Je comprend très bien ta frusration, Clara Mia. Tu es une fille qui aime les choses claires, carrées, ordonnées et qui ne laisse pas la place à l'inconnu, au mystère.
— Exactement !
Elle marchaient d'un bon pas et leurs pieds allaient par habitude, sans qu'elle dirigent vraiment la direction. Claire vida son sac sur le trajet ; Vittoria l'écoutant avec gravité et compassion. Tout à coup, elle furent à leur QG. Elles se posèrent à leur table habituelle et commandèrent deux vins blancs. Le vendredi, la clientèle était plus importante. Plusieurs jeunes hommes les approchèrent et tentèrent leur chance. Mais ils étaient vite découragés par les éclairs qui traversaient les yeux de Claire.
— Vittoria, il me faut un plan : je dois me débarrasser de ce type.
— C'est très simple, tu écris ton refus, tu en fait une cocotte que tu pose sur ton bureau en le quittant. Tu laisses la porte entrouverte. Il la trouvera.
Claire se redressa et but une gorgée de vin.
— Simple. Efficace. Puis, se tournant vers Vittoria. Tu sais faire une cocotte ?
Vittoria ouvrit la bouche mais une voix grave les firent se retourner.
— Moi, je sais en faire.
Derrière elles, installé sur la banquette, un grand garçon était assis, dos à dos avec elles. Entre ses doigts, il faisait tourner une cocotte rose. Claire fut estomaquée.
— Paolo, c'est toi qui...
Il rougit légèrement.
— Je te prie de m'excuser. J'ai compris que cela t'énerve et...
— Et tu m'espionnes en plus ! Comment oses-tu !
Paolo fut soudain pris de panique.
— No, no... je n'espionne personne. Je... je vous ai vu, au Centre, avec la cocotte, Vittoria. Ma... no, Vittoria, pas toi, la cocotte... Je vous ai vu... vous deux, avec la cocotte. Clara, je t'ai entendu sur ce ton rèche et là je me suis dit : Paolo, stupido, basta così ! va lui parler... Et puis vous êtes parties si vite, je voulais vous rejoindre ma... vous galopiez. J'ai presque courut et puis voilà... je te promets, Clara, je ne t'espionne pas.
Le garçon se tenait tout penaud. Vittoria regarda Claire qui ne décolrérait pas. Elle serrait les dents, jetant un regard noir sur le pauvre garçon.
— Clara mia, je vais me repoudrer le nez.
Claire se tourné vers elle. Leur regards se croisèrent, elles se comprirent. Vittoria se leva, laissant les tourtereaux seuls avec leur intimité.
— Clara...
— Mademoiselle Delorme !
— Ma... mademoiselle Delorme, pardonne-moi. C'est le dernier.
Il déplia la petite cocotte rose et en commença la lecture :
Jetant le voile qui te pèse,
Réalité que l’art rêva,
Comme la princesse Borghèse
Tu poserais pour Canova.
Et ces plis roses sont les lèvres
De mes désirs inapaisés,
Mettant au corps dont tu les sèvres
Une tunique de baisers.
Avec des gestes lents et mesurés, il replia et empocha le bout de papier. Claire, désormais apaisée, le regardait. Elle détailla ses traits. La barbe de trois jours mangeait ses joues creuses. Les lunettes rondes, épaisses, à triples foyers, agrandissaient son regard ; un regard immense, avide, capable de dévorer le monde. Et puis il y avait cette touffe sombre, ce brocoli noir indiscipliné qui surplombait l’ensemble. Ses mains étaient fines, élégantes. Des mains de pianiste. Elle sourit.
Après tout… Pourquoi pas.
— C'est de toi ?
Il s'entulipa.
— J'aurais voulu, ma no... C'est de Théophile Gautier, A une robe rose. Ce poème ne parle pas d’amour direct... ou déclaré. Il parle d’un regard. D’une présence suggérée. D’une distance respectée.
Il leva les yeux vers elle, sincère.
— C’est exactement ce que je voulais faire. Être là, sans m’imposer.
Il glissa une main dans la poche de sa veste, geste nerveux mais contenu.
— Je ne te demande rien de plus aujourd’hui. Simplement… accepterais-tu, mademoiselle Delorme, un rendez-vous ? Un café, une promenade ?
Il sourit timidement.
Claire se sentait étrangement calme. Comme si les émotions s’étaient retirées d’un seul mouvement, les agréables comme les autres. Il ne restait qu’une paix légère, un état de flottement. Le mystère était levé, enfin. Et c’était lui. Paolo, l’ordinaire. Elle n’y avait jamais vraiment songé.
En face d’elle, le garçon, visiblement nerveux, peinait à soutenir son regard plus de quelques secondes, comme si ses yeux trahissaient tout ce qu’il s’efforçait encore de contenir.
— D'accord pour une promenade.
Paolo fut surpris. Au fond de lui, comme tout les amoureux transis de sa nature, il s'attendait à un refus.
— D'a... d'accord ? Perfetto...
Ses mains parlaient plus que les mots.
— Heuuu... dimanche ? après-midi ?
— Dimanche après-midi, répéta Claire avec un petit sourire. A une condition.
— Si ?
— Plus jamais de cocotte.

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