Chapitre 22 - Les Ordinaires et le Fiançé

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Octobre s’était installé à Rome avec une douceur trompeuse.

Les après-midis gardaient encore la chaleur de l’été, mais les soirées invitaient déjà à marcher plus près l’un de l’autre. Claire et Paolo s’étaient vus plusieurs fois. Des cafés après le boulot, quelques promenades dans les jardins du Vatican, une crème glacé sur la Via del Corso, au centre-ville. Paolo parlait avec faconde, et il le savait ; c'était sa nature depuis toujours. Enfant déjà, il racontait tout ce qui lui passait par la tête, sans filtre. Mais avec Claire, soucieux de ne pas alourdir leurs rendez-vous, il s'imposait une autodiscipline stricte basée sur les petits détails imperceptibles de son amoureuse : un geste, une mimique, une expression, et hop, il freinait des quatre fers.

Il était amoureux, mais il ne s’était pas encore déclaré. Leur relation en était à ses premiers pas ; mettre des mots sur ce qu’il ressentait l’aurait brisée avant même qu’elle n’ait eu le temps d’exister. Mais tout en lui le trahissait. Sa ponctualité irréprochable, ses attentions répétées, cette façon d’être toujours disponible, toujours présent.

Claire, elle, commençait à sentir quelque chose se déplacer. Ce n’était pas un élan franc, ni une certitude. Elle sentait une chaleur nouvelle mêlée d’un léger vertige. Elle aimait la manière dont Paolo la regardait : sans insistance mais avec une gourmandise retenue. Elle aimait sa courtoisie, son respect évident et plus que tout, elle avait été conquise par ses baisers. La douceur de ses lèvres, la manière dont il jouait avec sa langue, la mettait en émoi. Chaque baiser la faisait languir un peu plus, faisant naître en elles des sensation inédites, comme cette soudaine chaleur dans le bas du ventre.

L’amour n’était plus tout à fait à la périphérie. Il s’approchait lentement, sans bruit, comme l’automne à Rome.

Vittoria resta son refuge. Elles se retrouvaient chez l’une ou l’autre, autour d’un verre de vin, assises dans les fauteuils, les jambes repliées, parlant de tout et de rien. Vittoria écoutait beaucoup et souriait souvent. Les conversations glissaient naturellement vers le corps, le désir, les attentes. Vittoria parlait sans détour et sans fards. Claire appréciait la franchise de son amie qui évoquait le plaisir comme une chose simple, à découvrir sans précipitation. Elle parlait du respect, de l’attention portée à soi autant qu’à l’autre. En 1965, le sexe restait entouré de pudeur, mais entre elles, il devenait un sujet sérieux, pratique... et trivial.
Clara mia, tu n’as aucune obligation. Ni d’aller vite, ni d’aller loin. Le désir vient quand il est prêt. Et quand il vient, il doit rester doux. Et n'oublie pas ton amie magicienne : je t'aiderai dans les limites de mes serments. Toujours.
Claire écoutait, rassurée. Elle se sentait moins ignorante, moins en retard. Simplement à son endroit.

Fin octobre, alors que Rome glissait doucement vers ses soirées plus fraîches, Vittoria invita le jeune couple à dîner chez elle, un samedi. Son fiancé, Kaël Dravon, serait bien entendu de la partie.

Kaël Dravon appartenait au Clan du Cerf, comme Vittoria. Chez les Tonahaucs, les mariages au sein du même clan étaient la règle plus que la tradition : un moyen de préserver les lignées, les totems et la transmission des ishkals propres à chaque clan. Kaël et Vittoria s’étaient connus et avaient grandis à Valleska, bien avant que leurs vies ne prennent des routes distinctes. Il avait fréquenté l’école des Tonahaucs quelques années avant elle, perfectionnant ses ishkals et apprenant à manier le thra avec rigueur, avant de choisir une voie moins spectaculaire, mais tout aussi essentielle : celle de l’administration.

Aujourd’hui, Kaël travaillait pour le Synèdrion, l’assemblée de la cité, l’organe exécutif chargé de superviser les affaires du peuple tonahuac sur le contient européen. Le Synèdrion était dirigé par le primarque, une figure élue au-dessus des archontes, les responsables de chaque département - sécurité, ressources, savoirs, interactions avec les autres cités et les nalhuns. Kaël, en tant que fonctionnaire, avait la charge d’un bureau du Synèdrion, où il coordonnait la mise en œuvre des décisions, la gestion des dossiers et la liaison avec différents secteurs européens. C’était un rôle de bureaucrate discret et invisible, mais absolument central pour que le monde tonahuac fonctionne sans heurts.

Peu bavard mais débonnaire, chaque geste, chaque mot était choisi et tombait juste. Cette retenue et cette attention n'étaient pas tant de l’éducation de son clan ou de l’école de Valleska que l’expression d’un tempérament doux et d’une intelligence paisible. C’était cette combinaison qui avait séduit Vittoria, et qui faisait de lui un compagnon sûr dans la vie comme dans l’amour.

Le revers de la médaille, c’était que Kaël pouvait s’emporter. Une remarque mal placée, un détail qui le contrariait, et ses mots devenaient durs, insultants, tranchants comme des éclats de verre ; bref, un gros connard, disait-il en autodérision. Mais le ton retombait vite, aussitôt remplacé par un regret amer. Ceux qui le connaissaient savaient que ce n’était jamais de la méchanceté : juste une intensité qu’il n’arrivait pas encore à dompter.

Avec Vittoria, ils avaient consacré l’après-midi à la préparation du repas : les ravioles familliales. La cuisine s’était remplie d’odeurs familières : tomates mijotées, basilic frais, ail revenu dans l’huile d’olive ; la généreuse cuisine italienne classique.

De leurs côté, Claire et Paolo s'étaient donné rendez-vous à 17 heures 30, chez Claire, Via dei Grachi. Elle ouvrit la porte avant que Paolo n’ait eu le temps de sonner. Il arrivait du bus, un peu fatigué, mais son sourire malicieux en disait long sur son humeur.
– J’ai survécu au bus, aux secousses, et à Rome… mais il reste un danger : Vittoria et sa cuisine, dit-il en ôtant son manteau.
– Tu exagères toujours. Ce n’est qu’un dîner chez Vittoria, pas un entraînement militaire. Garde ton manteau, on y va tout de suite. Le temps d'achever un petit cadeau.
– Pour toi, Clara, je suis prêt à risquer ma vie. Mais la tentation de la cuisine divine de Vittoria… là, je ne garantis rien, lança-t-il depuis le salon.
Claire sourit en placant deux bouteilles de Cesanese di Olevano Romano dans un petit cabat. Deux semaines déjà, et pourtant, les gestes de Paolo gardaient cette fraîcheur, ce mélange de sécurité et d’imprévu qu’elle n’avait jamais connu.

Ils quittèrent l’appartement et marchèrent quelques minutes vers Vittoria; un pâté de maison plus loin. C'est Kaël qui leur ouvrit. La surprise passée, il les invita à rentrer et à se débarasser. Vittoria débola de la kitchenette.
— Comme je suis heureuse de vois voir tous ensemble.
Kaël toussotta et lui dit en zha : Tu nous présente, Vita mia ?
— Oui bien sûr, Paolo, Claire, je vous présente Kaël, mon fiançé.
Ils échangèrent de bonne poignées de mains. Kaël poursuivit.
— Vittoria m'a beaucoup parlé de vous, je dirais même qu'elle ne me parle que de vous.

Elle le poussa du coude en riant.
— C'est à peine exagéré. Mais il est vrai qu'entre le vieux Lenoardo et Claire, c'est un monde, un univers de différences.
Puis en pincant la joure de Paolo :
— Ce coquin de Paolo. Tu as gagné le coeur de celle-là, mais attention, on ne m'appelle pas Louve pour rien ! Prend soin de mon amie, sinon...

Kaël distrubua des flûtes de Campari.
— Leonardo, c'est l'ordinaire que je remplace au Centre ? demanda Claire.
— Leonardo Pantelleria, dit Vittoria, était un vieux monsieur adorable. C'était le doyen des ordinaires, et peut-être même du Centre. Je le revois, le dos voûté, appuyé sur sa canne.
— C'est vrai, ponctua Paolo. Je l'aimais bien, Gepetto.
— Gepetto ? Ce n'était pas... s'étonna Claire.
— Leonardo, oui. Mais tu sais qu'au Centre, on presque tous un sobriquet. Et il nous faisait penser au Gepetto de Walt Disney. Tu vois, le dessin animé ?
— Affable, bienveillant. On l'a beaucoup regretté. A la santé de Gepetto, conclut Paolo en levant son verre.
Tous burent une bonne lampée de Campari. Kaël s'effaça pour leur montrer le petit salon.
— Prenez place, je vous prie. Nous serons mieux pour bavarder.

Claire remarqua que le petit salon avait changé. Le vieux fauteuil avait été complété par un joli sofa, recouvert de plaids soigneusement disposés. Une lampe d’appoint diffusait une lumière douce et tamisée, enveloppant la pièce d’une atmosphère chaleureuse. Ils prirent place naturellement : Claire et Paolo s’installèrent côte à côte sur le sofa, Kaël s’assit dans le fauteuil, tandis que Vittoria se posa en travers de son fiancé, avec une aisance familière.

— Monsieur Kaël... commença Paolo.
— Houlà, houlà... tu entends ça, Vita mia, j'ai droit à du monsieur. Suis-je déjà aussi vieux ?
Ma no, continua Paolo, ce n'est pas ce que je veux dire. C'est... c'est du respect, mais je peux vous appelez Kaël, si vous le désirez.
— Appelle-moi Kaël et on se tutoie. De toute façon, on a le même âge, non ?
Io, trentenne. J'ai trente ans.
— Trente-deux... on n'est pas sur deux ans, hein. Allez, santé ! Aux vieux, les filles.

Ils burent en riant.

— Kaël, repri Paolo, vous... tu travailles à Valleska, n'est-ce pas ?
— En effet.
— C'est... ca doit être grisant, cette ville hors du monde et du temps. Est-elle aussi différentes qu'on le dit ?
— Je ne sais pas. J'ai toujours vécu là-bas, donc pour moi, c'est une ville... ordinaire. Maintenant, ce n'est pas Rome. Bien que leurs fondations rivalisent pour la doyenneté.
— Rome est plus vieille, trancha Vittoria.
Kaël fit la moue.
— De pas beaucoup alors, mais admettons. En tout cas leurs achitectures n'ont en commun que la pierre. Pour le reste, elle sont aussi éloignée que le feu et l'eau. La différence essentielle réside dans l'architecture et l'utilisation à son apogée du thra. Valleska profite de la même diversité que les paysages qui l'entoure. Rien n'y est standardisé : chaque rue, chaque maison, chaque objet porte une empreinte singulière. Et attention, cette profusion de formes ne relève pas de la fantaisie, mais de la nature même des ishkals des architectes, des ingénieurs et des designers. Entre l'idée et la matière, il n'existe aucune médiation : pas d'outil, pas de machine, pas de main nécessaire. Le geste de création relève de la pensée pure. Façonner un objet, d'une tasse de café à un building, revient à réorganiser les flux de thra, à séparer les atomes et à les recomposer selon une intention précise. Les tonahuacs les plus puissants peuvent altérer l'essence des éléments et remodeler ce qui vous semble immuable.
— Comme quoi ? demanda Paolo, fasciné.
— Ils élèvent des murs faits de vent comprimé, soutenus par des poutres tressées d'eau vive ; les fenêtres deviennent des voiles d'énergie transparente, colorées ou texturées selon l'imagination de leur créateur. Ainsi naissent des édifices organiques, infusés de beauté, toujours en harmonie avec le relief. De loin, Valleska se fond dans la roche, la glace et les forêts, comme si elle n'avait jamais été construite mais simplement révélée.

Claire observa Paolo du coin de l'oeil. D'un geste rapide et délicat, elle remonta sa machoire inférieure qui pendouillait. Paolo se ressaisit et essuya un petit filet de bave. Ils rirent tous de bon coeur.
— Il raconte bien, hein ? souligna Vittoria avec fierté.
— C'est... sorprendente, incroybale... non ? fit-il à l'adresse de Claire.

La jeune fille eut une moue indécise.
— Une ville doit être fonctionnelle, pratique et organisée, dit-elle d'un air blasé. Après, tout ce qui est artistique dépend de l'avis de chacun. Et les avis c'est comme les trous du cul, tout le monde en a un.

Ils éclatèrent de rire. La soirée pouvait commencer.

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