Chapitre 23 - La Tentation de l'Excès

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Les ravioles rencontrèrent un vif succès.

La recette de la mère de Kaël restait un secret bien gardé, mais Claire avait insisté pour l'obtenir.
— Ecoute, invite-nous à l'occasion et prépare-nous une recette familiale, dès lors, nous échangeront nos recettes, proposa Kaël.
— Ah ! chez moi, c'est la salade niçoise, des feuilles vertes avec un filet d'huile. Je ne suis pas convaincue que ça vaut le détour.
Ils rièrent, Vittoria remplit les verres de vin.
— En revanche, je pourrais tenter une ratatouille. Mais il y a très longtemps que je ne l'ai plus cuisiner.
Quelques sourcils se levèrent, en même temps que quelques coudes. Kaël dit, en laissant retomber un verre vide :
— Vendu ! Je te donne ma recette des ravioles contre ta ratatouille.
Il tendit une main au-dessus de la table. Claire la saisit. Paolo ressera sa fiançée et lui baisa la joue. Vitoria fut attendrie par ce geste simple. Paolo croisa son regard et il comprit qu'elle avait comprit. Le garçon baissa les yeux sur son verre en rougissant légèrement.

— Et si nous retournions dans les fauteuils, proposa Kaël en s'étirant.
— Avant, je vous propose une petit balade digestive, lança Vittoria.
— Bonne idée, décréta Paolo. J'ai besoin de me dégourdir les jambes.
— Et moi de prendre l'air. Ce vin me fait tourner la tête, ajouta Claire.

Ils enfilèrent leurs manteaux et empruntèrent l’escalier. Vittoria dut retenir son fiancé, trop enjoué par le vin et son volume sonore. Une fois dans la rue, Claire inspira profondément l’air frais et se blottit contre le bras de Paolo.
— Embrasse-moi, lui souffla-t-elle.
Il s'exécuta du bout des lèvres. Claire le freina, laissant quelques mètres à Vittoria et Kaël, puis arrêta son homme.
— Mieux que ça, murmura-t-elle en se mettant sur la pointe des pieds, offrant ses lèvres entrouvertes.
Paolo lui roula une pelle. Une solide. La jeune fille vacilla sous l'assaut. Vittoria, s’étant retournée, donna un coup de coude à Kaël. Voyant le couple s’embrasser à pleine bouche, Kaël et Vittoria se laissèrent aller à leur tour.

Le ciel d’octobre était clair, teinté d’un bleu profond que la nuit naissante venait doucement obscurcir. Les lampadaires anciens diffusaient un halo chaleureux, dessinant des motifs délicats sur les pavés irréguliers, témoins de siècles de passages et de secrets partagés.

Le silence n’était jamais complet à Prati. Ils croisèrent quelques passants pressés, le froissement d’un manteau contre le vent, le cliquetis des tasses sur les terrasses : tout semblait danser avec une lenteur mesurée, comme si le quartier respirait au rythme des Romains. Le Vatican, non loin, se profilait dans l’ombre, imposant sa présence silencieuse et majestueuse, tandis que le doux murmure de la ville enveloppait la rue d’un sentiment de sécurité et de douceur.

Les couples échangèrent quelques banalités : le travail, le coût des choses, et un peu de philosophie de comptoir. Puis Paolo aborda un sujet qui lui tenait à coeur :
— Kaël, oserais-je une question directe ?
— Vas-y, mon gars, j'ai le cuir tané ! ronfla-t-il.
— Vittoria m'a confié que tu as un poste important à Valleska. Tu es dans les affaires sociales tonahuac, c'est juste ?
— On peut dire cela. Je suis un mentorak, un conseiller spécialisé dans les relations inter-tonahuacs pour l'Europe.
— C'est un poste à haute responsabilité ça, no ?
— Pas directement. Je conseille, je ne décide pas, temporisa-t-il. C'est l'archonte qui prend la décision finale et les responsabilités qui en découlent.
— Et tu es plutôt rephaïm ou anakim ?
— Le clan du Cerf est de tradition rephaïm, mais je n'ai pas de position politique. Tout cela m'indiffère. En gros, je m'en fous !
Ils sourirent. Paolo s'arrêta et demanda :
— Admettons… qu’un rephaïm décide de prendre la destinée des Tonahuacs en main, quitte à s’imposer aux nalhuns. Tu validerais ?

Kaël fixa Paolo un instant. Ce paradigme, cette façon de voir le monde… il la connaissait déjà, l’avait même disséquée dans les amphithéâtres de l’université. Un sourire à peine perceptible effleura ses lèvres : il savait qu’ils parlaient, au fond, le même langage.
— C'est une question classique, Paolo. Le pouvoir concentré finit toujours par corrompre ou écraser. Les Tonahuacs ne sont pas là pour devenir des tyrans.
— Il y a une nuance, intervint Vittoria. Kaël a raison : concentrer le pouvoir est toujours risqué. Mais il ne faut pas confondre la volonté de protéger et la domination. Un rephaïm pourrait, en théorie, agir pour le bien, si ses intentions restent dans le cadre des lois nalhuns et tonahuacs.
— Et c’est ce cadre qui compte, ajouta Claire. Ca fait deux mois que je travaille au Centre et cotoie des tonahuacs. Et toi, mon chéri, depuis ?...

Le coeur de Paolo frappa plusieurs coups violents : elle l'avait appelé mon chéri. Il était son chéri. Il conserva une froideur de façade.
— Attends... 1958, sept ans. Bientôt huit.
— Tu es d'accord si j'affirme que le Centre existe pour maintenir l'équilibre entre tout cela : la puissance du thra dans vos mains, vos lois et nos lois ? Puis se tournant vers Vittoria et Kaël : Sans lui, aucune garantie. Ni morale, ni pratique.

Vittoria et Kaël opinèrent du chef.
— Si, je suis d'accord aussi, dit Paolo. Mais imaginons : un rephaïm avec un plan solide, qu’il juge capable de garantir le bien-être des tonahuacs ET des nalhuns… ma, tu ne serais pas tenté de l’accepter, Kaël ?

Ils se remirent en route. Kaël laissa remonter le souvenir de ces heures passées à refaire le monde, à discuter philosophie à bâtons rompus, lorsque ses années d’étudiant semblaient encore ouvertes sur toutes les possibilités.
— C'est le concept du despote éclairé que tu proposes. Même avec les meilleures intentions, le thra mal cadré peut tout dévaster. Et la loyauté seule ne suffit pas.
— Le danger, ce n’est pas le plan en lui-même, Paolo, repri Vittoria. C’est la perception du cadre par celui qui le détient. Un rephaïm ambitieux croit qu’il agit pour le bien alors qu’il franchit la ligne, qu'il pulvérise le cadre. Et là, le désastre devient inévitable.
— Donc tu refuserais de considérer la loyauté au plan, même si le plan paraît noble…
— Loyauté ne veut pas dire aveuglement. Même un rephaïm, charismatique, avec le meilleur plan du monde, doit rester dans le cadre. Sinon, il devient le danger.

— Cadre... ce mot me parle, murmura Claire.
— Pardon, Clara mia ? fit Paolo.
— Le cadre est indispensable. Sans cadre, tout s'effondre, assèna Claire. Pour elle, tout reposait sur la stabilité, les lois, le cadre des choses.
Elle ajouta le geste à la parole d'un geste en diagonale, tranchant, souverain.

— Intéressant, fit Paolo envers lui-même. Puis tout haut : mais certains ne seraient-ils pas tentés de franchir la ligne quand le cadre leur semble trop étroit ?
— Et bien voilà, se réjouit Vittoria. Tu viens de définir notre boulot au Centre : observer. Parce que franchir la ligne, dépasser la cadre, est facile, il faut un observateur et un régulateur. Le Centre obersve, Valleska régule.

Ils firent quelques pas en silence, chacun plongé dans ses pensées. Les vitrines des boutiques, décorées pour l’automne, projetaient des éclats de lumière sur les pavés mouillés de la pluie de l'après-midi. Les odeurs de cuir, de papier et de vieux bois se mêlaient à l’air frais, créant une atmosphère intime et enveloppante. Les couples marchaient bras dessus bras dessous, s’arrêtant pour observer les petites librairies ou les galeries d’art et se laissant bercer par la mélodie tranquille du quartier.

Ils étaient revenus à leur point de départ. Vittoria sortit ses clés. Kaël proposa :
— Ca vous dit une toile ?
Ils se regardèrent.
— On joue Colpo grosso ma non troppo à l'Adriano, à vingt et une heures. Il consulta sa montre. Dix-neuf heure trente, c'est jouable.
— C'est quoi comme film ? demanda Claire.
— Une comédie, avec Bourvil et un nouveau... Louis je-sais-pas-comment.
— De funès, dit Vittoria. Louis de Funès. Il paraît que c'est vraiment bon.

Ils sortirent de l’Adriano encore enveloppés par la dernière scène de Colpo grosso ma non troppo. Il était un peu plus de vingt-trois heures, mi-octobre, cette heure précise où la ville ralentit sans jamais s’éteindre. L’air était doux, complice. Via del Corso bruissait encore, mais moins fort, comme si Rome elle-même souriait. Paolo se mit à marcher à reculons, imitant Bourvil avec un sérieux absolument héroïque.
— Mais enfin, monsieur… je suis innocent !
Il manqua de trébucher sur une borne, se rattrapa de justesse. Rires immédiats. Kaël enchaîna aussitôt : raide, la mâchoire serrée, voix sèche.
— Mais vous vous foutez de moi ?!
De Funès tout entier, version bien nourrie. Claire et Vittoria n’y tinrent pas et éclatèrent de rire. Ils arrivent bras-dessus, bras-dessous à l’arrêt de bus. Paolo consulta l’horloge ; son bus ne devrait plus tarder.
— Ce film, quand même… soupira-t-il avec bonheur. On devrait l’imposer comme thérapie officielle.
— Absolument, répondit Claire. Ordonnance : Bourvil, deux fois par semaine.

Kaël, les mains dans les poches, les observa un instant, puis lâcha la phrase comme si elle lui venait naturellement.
— D’ailleurs… puisqu’on parle de traditions. Vittoria et moi allons à Valleska pour Féralis, la fête des morts, le 2 novembre. Si ça vous dit de venir…

Paolo se fige une demi-seconde.
— Attends. Il cligne des yeux. La fête des morts ? À Valleska ?
Vittoria hocha la tête, tranquille.
— Oui. La célébration se déroule en clairière ou dans de vastes salles ouvertes. On allume des feux bas, on partage des repas simples, et les enfants sont présents. Les voyages par l’aënka... C’est… particulier. Mais très beau.

Paolo explosa littéralement.
— C’est une blague ?! Vous savez depuis quand je rêve de voir ça ?! C’est incroyable !
Le bus apparaît au bout de la rue, ses phares découpant la nuit.
— Ah non, pas maintenant… râla-t-il, faussement dramatique. C’est toujours comme ça : les grandes annonces et paf, le bus.

Paolo prit Claire dans ses bras et l'embrassa goulument.
— C'est un honneur incroyable qu'ils nous font. On ne peut pas rater ça !
— Mais, je suis d'accord, lança Claire, légèrement déstabilisée par l'enthousiasme de l'italien. On accepte l'invitaion avec grand plaisir.

Le bus s’arrêta. Un dernier baiser et Paolo monta, se retourne une dernière fois en tapotant sur la vitre ; mimant Bourvil.
— A ben dites donc.... On en rediscute très vite.

Ils lui firent signe pendant que le bus redémarrait et disparut dans la circulation nocturne. Un court silence survint, inopiné, agréable.

Ils prirent un autre bus direction Vatisan. La conversation reprit doucement, moins animée. Arrivés devant la porte de son immeuble, Claire se tourna vers eux, un sourire encore accroché aux lèvres.
— Merci pour la soirée. Et pour l’invitation. Paolo était... plus que ravi.
— Oui, d'ailleurs, dit Kaël à l'attention de Vittoria. Il faut que tu le prépares, sinon, il y a risque d'explosion !

Ils rirent de bon coeur. La nuit se refermait sur eux. Claire entra ; la porte se referma doucement. Vittoria et Kaël repartirent dans la nuit romaine, main dans la main, amoureux. Pour eux, la nuit ne faisait que commencer.

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