Chapitre 24 - Un nazi sous contrôle

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Claire avançait d’un pas régulier, carnet en main mais déjà ailleurs, dans les bras de Paolo.

Ca marchait bien entre-eux, même si ce n'était qu'une aube, un début, un commencement, elle avait décidé que c'était bien. Il était gentil, prévenant, il embrassait divinement bien et, si elle osait le parallèle, c'était infiniment mieux que la première petite amourette de ses dix-neuf ans.

Elle revenait de chez Fenrir, le Veilleur du vaste territoire comprenant la Belgique, les Pays-Bas, le Danermark et le nord de l’Allemagne, pour une affaire de mouvements étranges du thra au coeur du royaume de Belgique. Au détour d'une colonne séparant le latérail de la nef, elle apperçu Markus Keller marchant dans sa direction. Il lui fit un petit signe de la main, l'invitant à le rejoindre.

Le doyen des ordinares ne lui plaisait guère. Austère, distant, et ses allures de père de famille, lui rappellaient par trop son propre père. Elle gardait une réserve prudente, professionnelle, avec cet homme au passé trouble. Vittoria prétendait que sa famille aurait eut des accointances avec les nazis lors de la seconde guerre mondiale. Mais rien de probant.

Elle s'approcha. Keller s'était immobilisé, les mains jointes derrière le dos. Un léger sourire venait d’apparaître sur son visage.
— Permettez-moi de vous féliciter, mademoiselle Delorme.
Claire cligna des yeux, surprise.
— Me féliciter ?
— Pour vous et Paolo Ferretti. Vous formez un couple très cohérent.
Il n’y avait ni ironie, ni indiscrétion dans son ton. Juste un constat posé avec la même précision que ses rapports. Claire sentit une chaleur lui monter aux joues. Elle jeta un oeil alentours, les tonahuacs étaient affairés à leurs pupitres.
— Je… Nous n’en avons parlé à personne.
— Je sais. Il inclina légèrement la tête vers Claire. Mais il y a des choses qui ne s’énoncent pas. Depuis quelques jours, j'observe vos regards, vos sourire, cette nouvelle complicité.
Il ponctua son propos d'un petit clin d'oeil.
— Rassurez-vous : je suis une tombe.
Claire esquissa un sourire, encore un peu déstabilisée.
— Vous êtes observateur, Markus.
— C’est mon métier. Et à propos de métier, e ce travail au Centre, Leonardo aurait aimé la manière dont vous avez repris les choses.
Claire leva les yeux vers lui.
— Leonardo ?
— Leonardo Pantelleria, Solmund ne vous en a pas parlé ?
— Très peu. J'ai repris son poste, c'est bien cela ?
— En effet, il est mort de vieillesse.
— Vous étiez proches.
Il acquiesça lentement.
— Plus que cela, nous étions bons amis. Il disait que le Centre tenait grâce aux ordinaires ; à ceux qui restent lucides.
Claire esquissa un sourire discret.
— Il vous manque.
— Je l'avoue. Puis, après une courte pause : Et avec son départ… je suis devenu le doyen des ordinaires.
Il n’y avait ni fierté ni amertume dans cette phrase. Seulement un constat. Il consulta sa montre.
— Bientôt dix heures, puis-je vous offrir un petit café à la cantine ?
Claire accepta.

Ils prirent leur café et s'attablèrent à l'une des nombreuses petites tables en bois, cernées de chaises adorablement rustiques. La chaleur relative de la cantine, avec ses nombreuses plantes vertes, offrait un espace de ressourcement en-dehors des flux constants et intenses du complexe. Keller sortit un paquet de Camel, en proposa à la jeune fille qui refusa poliment. Je ne fume pas. Il la crama au Zippo, pompa un grand coup et souffla comme à son habitude : vers le bas à gauche.
— Cela implique-t-il quelque chose le fait de devenir le doyen des ordinaires ?
— Rien d’écrit ou d'officiel... en tout cas. Disons que c'est simplement veiller à ce que nous, les gens normaux, ne devenions pas des silhouettes, des ombres qui passent dans l'histoire de ses gens différents. Leonardo veillait. Maintenant… c’est mon tour.
Il se redressa pour boire une gorgée de café.
— Et Paolo sera le prochain.

Claire se tassa. Elle imagina soudain que Keller allait lui annoncer une chose terrible, comme un point final. Il tira sur sa cigarette.
— Comment ça, le prochain ? Vous allez nous quitter ? Vous... vous êtes malade, c'est ça ?
Il pouffa légèrement, crachant de la fumée.
— Mais non rassurez-vous, je suis en bonne santé. J'exprimais juste un fil de pensées. Et je compte bien vivre vieux, très vieux. Aussi vieux que Leonardo.
— Vous me rassurez, monsieur Keller.

Un silence. Keller alluma une nouvelle cigarette. Le paradoxe entre son discours et sa dépendance à la clope amusa Claire.
— Vous savez, Claire, si je me suis apperçu de votre liaison, il est évident que les tonahuacs l'auront remarquée... avant moi.
Elle trésaillit. Quelle évidence ! Avec ce que Vittoria lui avait raconté sur leurs ultra sensibilité, leur capacités hors normes de capter les signes et les émotions.
— Je... nous risquons des problèmes, vous pensez ?
— Non, je ne penses pas. La politique du Centre est la même que celle des entreprises régulières.
— C'est-à-dire ?
— Notre employeur ne peut pas interdire votre relation amoureuse tant qu'elle ne cause pas de troubles.
— Enfin quelque chose en commun avec les ordinaires, souffla Claire.
— Vous avez raison, reprit Keller sur le ton de la confidence, nous sommes peu nombreux ici à ne pas appartenir à leur monde. Trois ordinaire, trois... vrais humains, perdus au milieu d’une architecture pensée par d’autres, pour d’autres. C’est une situation qui exige une chose essentielle : l’unité. Se serrer les coudes. Non pas contre eux, ce serait absurde, mais pour ne pas disparaître dans leur logique.
Un silence enfumé par la Camel.
— Parmis ceux qui connaissent l'existence des tonahuacs, Leonardo était l’un des rares à comprendre certaines vérités. Il savait que le monde ne se maintient pas par la bonté, mais par la sélection des individus et parfois des peuples. Ne vous méprenez pas. Je ne parle pas de haine ; la haine est une faiblesse. Non, je parle d’ordre. Les tonahuacs sont plus forts que nous, c'est indéniable. Ils sont plus dangereux !
Claire eut un recul involontaire. Le regard de Keller parcouru la cantine à moitié déserte et revint à elle. Il écrasa sa clope dans le cendrier.
— Faire semblant que cela n’implique rien serait une grave, très grave, erreur !
— Le Centre existe justement pour éviter toute dérive, répondit-elle, en tentant de s'affirmer face à un homme qui affichait plus du double de son âge. Il existe précisément parce que les forts ont accepté de se contraindre.
Il rit sous cape.
— Allons, ne soyez pas naïve. Ce n’est pas une loi naturelle, c'est un choix... mieux, c’est une concession. Leonardo pensait comme moi : certaines hiérarchies sont inévitables et les afficher trop tôt provoquerait des résistances inutiles.

Claire comprit le fond du propos de Keller. Tout s'éclaira.
— Et maintenant qu’il n’est plus là…
— Je suis le doyen des ordinaires, acheva Keller.
— ... Le dernier à pouvoir rappeler que nous ne sommes pas égaux face au réel... et que prétendre le contraire est une fiction dangereuse.

Il n’y avait aucune agressivité dans son discours. C’était pire : une certitude calme, irrévocable.
— Je suis loyal au Centre, ajouta-t-il, soudain affable. J’obéis aux règles. Mais n’oubliez jamais ceci, Claire : les règles existent parce que quelqu’un, quelque part, est assez fort pour les faire respecter.

Keller consulta sa montre.
— Nous devrions reprendre le travail. J'espère ne pas vous avoir assommé avec ces réflexions.
— Heu... non, pas du tout, dit-elle avec respect. Disons que c'est un point de vue qui mérite d'être considéré.
Il se leva. Claire fit de même, avec une rapidité qui le surprit. Elle s'approcha, jetant des regards, visiblement un peu gênée.
— Une dernière chose, monsieur Keller... souffla-t-elle sur le ton de la condidence.
— Markus, s'il-vous-plaît. Laissons monsieur Keller aux tonahuacs.
— D'accord, Markus... puis-je vous pose une question personnelle... hm... délicate ?
— Bah, seule la réponse pourrait être délicate... dites-moi.
— Est-il vrai que vous avez... enfin, que votre famille était proche des nazis pendant la guerre ?
Ces sourcils se levèrent. Un léger recul de la tête.
— Ce n'est pas vraiment un secret. Mon grand-père était un sympathisant nazi avéré et, à la maison, notre père nous a inculqué les principes et concepts du nazisme. Cela vous choque ?
— Quand même ! Ils ont du sang sur les mains.

Il consulta à nouveau sa montre puis l'invita à se rasseoir.
— Cela mérite qu'on en parle un peu. Asseyons-nous encore deux minutes.
Il alluma une nouvelle Camel.
— Du sang, oui. Comme toutes les puissances qui façonnent le monde depuis la nuit des temps. Mais on a décrété que ce chapitre-là devait échapper à toute analyse critique, qu’il devait rester sacré, intouchable, hors du champ du doute.
Claire le fixa, incrédule.
— Vous... vous êtes en train de relativiser, là.
— Attention, je relativise la trame des récits, corrigea-t-il en levant un doigt. Pas les faits. Ou plutôt… la manière dont on les empile jusqu’à en faire une quasi religion. Leonardo disait que l’Histoire moderne est une liturgie : on récite des chiffres, des horreurs, sans jamais se demander à qui cela sert.
— Vous parlez comme les négationnistes, lâcha Claire.
— Hm... Un mot bien commode, n'est-ce pas ? Il permet de ne plus écouter ce qui dérange.

Il tira sur sa Camel puis se pencha en avant en crachant la fumée au visage de la jeune fille.
— Mon grand-père disait que le Reich n’a pas échoué parce qu’il était criminel, mais parce qu’il a cessé d’être efficace. Quand l’idéologie a remplacé la discipline, tout est devenu incontrôlable, et la guerre a achevé le reste.

Il se redressa en pompant furieusement sur le tuyau de sa cigarette. Il semblait trouver une jouissance contenue dans son discours. A ses yeux, Claire représentait une jeunesse intellectuellement faible et moralement lâche. Un frisson parcouru l'échine de Claire. Elle affrontait un monstre.
— Vous êtes en train de dire que…
— Je dis, l’interrompit-il dans un nuage de fumée, que la question du sang n’est pas une métaphore. C’est une réalité biologique, historique, civilisationnelle. Certaines lignées portent, génération après génération, une capacité à structurer, à dominer le réel. D’autres non.
Il la regarda droit dans les yeux. Il parlait les dents serrées.
— Je vous l'ai dit : faire semblant que tout le monde naît égal en potentiel, c’est mentir. Et les mensonges finissent toujours par coûter cher aux faibles.
— Et les millions de morts ? demanda-t-elle, la gorge serrée.
Keller inclina légèrement la tête en haussant les épaules.
— La guerre est une broyeuse. Elle déforme tout : les corps, les âmes, les idées... même la vérité. Partant, il est plus facile de condamner des morts que d’admettre que certaines idées survivent précisément parce qu’elles décrivent le monde tel qu’il est, pas tel qu’on voudrait qu’il soit.

Un silence lourd. Il écrasa sa clope dans le cendrier où fumait encore les restes des précédentes.
— Vous n’avez jamais agi ! dit Claire avec affront. Ni vous, ni Leonardo !
— Chère enfant, vous ne connaissez rien de la vie ! Attendez le premier échec, la première pierre qui vous fera trébucher et nous en reparlerons. La parole est toujours plus facile que l'acte, certes. Leonardo l’avait compris avant moi : il ne s’agit pas d’agir pour agir, mais de savoir quand agir. La pureté n’est pas une affaire de violence immédiate. C’est une affaire de temps, de transmission et de retenue.

Il se leva et ajusta sa tenue, retrouvant cette politesse glaciale qui le caractérisait.
— Cette fois, nous risquons d'être en retard. Encore toutes mes féliciations, Claire, et bonheur à vous deux, conclut-il dans un sourire.

Claire lui répondit d’un simple hochement de tête, se leva à son tour et regagna son bureau.
Keller était une bombe à retardement. Mais au-delà de ce constat inquiétant, une question la travaillait : que faisait un homme comme lui en ce lieu ? Comment les administrateurs du Centre avaient-ils pu l’engager en connaissant ce passé si singulier, ces convictions à peine dissimulées, cette noirceur intellectuelle ? Elle refusait de croire que les tonahuacs aient pu passer cela sous silence. On ne cachait rien à des êtres capables de lire les lignes du réel. Elle se promit de s'en ouvrir à frère Solmund.

— Vous pensez qu’il est dangereux ?

Claire avait profité d'un moment creux de l'après-midi pour se rendre dans le petit complexe de bureau qui jouxtait le Centre. On y accédait par la porte du transept, en vis-à-vis de la cantine. Elle avait frappé à la porte du bureau de frère Solmund. A son entrée, l'homme d'église avait levé les yeux de ses notes sans surprise. Il avait senti son arrivée, comme on sent une perturbation subtile dans le thra ambiant.

— Oui… je n’arrive pas à comprendre, dit-elle en choisissant ses mots avec soin. Avec ses idées… son passé… Comment le Centre a-t-il pu l’employer ?
Solmund s'appuya sur le dos de son fauteuil.
— Je comprends votre surprise. Rassurez-vous : nous savions qui il était et ce qu’il pensait. Et nous l’avons engagé pour cela même.
— Mais, pour quoi faire ? Frère Solmund… il croit à la supériorité biologique, à la domination des Tonahuacs sur les autres… Il pourrait… faire n’importe quoi.

Solmund se redressa et joignit les mains, les coudes posés sur le cuir de son bureau
— Écoutez-moi, mademoiselle Delorme. Keller n'est pas dangereux et il n’est pas fou. Sa loyauté envers les Tonahuacs est totale, et il sait que ses actions servent un bien supérieur. Markus ne fera rien sans cadre, sans ordre clair, sans raison stratégique.

Claire sentit son estomac se nouer.
— Et si un jour il décide que le cadre n’est pas suffisant ou à sa convenance ? Et que… et que pour lui, le bien des Tonahuacs justifie… tout ? Même l'inimaginable ?
— Il serait neutralisé en quelques secondes, avant qu'il puisse passer à l'acte.
— Mais comment ?
— Si nous sommes capables de quadriller et d'observer un territoire aussi vaste que l'Europe, vous comprenez bien que le pré carré du Centre est un jeu d'enfant pour nous.

Claire sourit à l'évidence. Quelle idiote ! Evidemment qu'on organe aussi puissant, aussi omipotent que le Centre se prémunissait de ceux et celles qui le faisait tourner.

Dans les bras de Paolo, ce soir-là, elle réalisa que, finalement, ce n’étaient pas les actes qui définissaient le danger, mais les pensées elles-mêmes ; et que chacun, à sa manière, pouvait devenir dangereux.

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