Chapitre 27 - La Meute Wolfram
Note 1 : ce chapitre contient de nombreux mots inventés spécifiques à l'univers Tlalli. Il vous est loisible d'en retrouver la description dans le glossaire disponible dans les appendices.
Note 2 : vous qui lisez ce roman d'aventure, je vous saurais gré de m'aider à le peaufiner et à le corriger. Ainsi je serais ravi de lire vos commentaires et de pouvoir corriger les fautes d'orthographe et de grammaire que vous y trouverez. Bonne lecture.
Depuis le col, il n’y avait d’abord rien qu’un chaos minéral : deux aiguilles rocheuses noire, dressées comme des canines au-dessus des neiges éternelles. Le vent y hurlait sans relâche, charriant des cristaux de glace qui mordaient la peau et brouillaient la vue. Aucun sentier n’y menait, aucun repère ne s’y accrochait. Une montagne parmi les montagnes... du moins en apparence.
Creusée dans la masse, enchâssée dans la montagne, la Tanière observait le monde comme un sniper embusqué. Un point de tension parfaitement équilibré entre la terre, le vent et le silence. Un lieu pensé pour attendre et, le moment venu, pour laisser sortir la Meute.
La Tanière se situait à la lisière du territoire valleski, là où la cité cessait d’être un espace de vie pour devenir une zone de veille. À vol d’aérion, elle n’était qu’à quelques minutes des deux grands centres urbains, mais cette proximité était trompeuse : entre eux s’interposaient des lignes de crêtes, des vallées secondaires et des couloirs de vents instables qui rompaient toute continuité évidente. On ne s’y rendait jamais par hasard. Le col qui en permettait l’accès marquait une frontière invisible du maillage urbain valleski, un point nodal où les routes tonahuacs cessaient d’être ouvertes pour devenir conditionnelles.
Dans l’organisation spatiale de Valleska, la Tanière occupait une position stratégique singulière. Les villages satellites les plus élevés se trouvaient en contrebas, à distance respectueuse, et aucun flux civil ne transitait par ce secteur. Les voies qui y menaient n’étaient activées qu’en cas de nécessité, redessinées par des ishkals de vent et de pierre selon les besoins. Depuis ce pic, les Wolframs pouvaient surveiller les axes alpins majeurs, les cols, les zones nalhunes sous influence, tout en restant hors du quotidien de la cité. La Tanière ne faisait pas partie de Valleska au sens civique ; elle en était l’ombre portée, intégrée comme une fonction et surtout pas comme un lieu.
Ni une police, ni une armée, ni pour maintenir l’ordre ou protéger la réputation de Valleska, la Meute existait pour intervenir là où le monde des humains et le monde des Tonahaucs menaçaient de se déchirer. Là où les fautes ne pouvaient être laissées à l’oubli, les Wolframs entraient en scène.
Formée il y a près de trente deux siècles par Agamemnon Dranth, archonte grec visionnaire, la Meute Wolfram est née de la nécessité d’avoir une réponse rapide, précise et invisible, capable de traverser le vaste territoire européen et d’opérer là où le moindre faux pas pouvait provoquer des catastrophes. Depuis ses premières interventions dans les cités antiques du temps des dieux grecs puis romains, chaque mission a été consignée, analysée et rangée dans le registre interne du Haut Conseil de Valleska.
Les Wolframs, ces tonahuacs très particuliers qui composaient la Meute, y évoluaient selon un rythme constant : entraînement, synchronisation mentale, maintenance des équipements, simulations silencieuses. Le Wolfram agit en binôme, toujours en synchronisation parfaite, tel un seul organisme composé de deux corps. Ses membres sont triés sur la stabilité mentale, la discipline et l’intégrité, et non sur la puissance de leurs ishkals. Certains opérateurs sont Tsi 1, d’autres Tsi 4 : la force n’est jamais un critère. Ce qui compte, c’est la capacité à tenir dans la tension, à agir avec sang-froid et à ne laisser aucune trace d’erreur.
Lorsuqe les archontes évoquent la Meute Wolfram, en zha ou à voix basse, elle est décrite comme une lame, fine, rapide, invisible ; toujours prête à frapper là où la Loi tonahuac exige un ajustement chirurgical. Ses interventions ne sont jamais connues, ni célébrées. Elles sont le dernier recours de Valleska pour maintenir l’équilibre sur un sol européen de plus en plus complexe et imprévisible.
Un frémissement parcourut les filaments de sylthar de la Tanière. La pulsation lumineuse glissait le long des couloirs tel un appel, une convocation. Tous les Wolframs présents arrètèrent leurs activités et se rendirent au pas de course dans la salle centrale du complexe. Une grande salle circulaire dont le dôme culminait à dix mètres. Au centre de la salle, la table de projection s’ouvrit d’elle-même. Une surface noire, mate, sans interface visible. Puis la topographie de l’Europe se dessina, fluide, silencieuse, comme si la carte avait toujours été là et qu’on venait simplement de la laisser apparaître.
— Valleska na Tlarak. Valleska pour la Tanière.
La voix désincarnée de Valleska s'adressait en thralic dans l'espace de la salle.
— Zha, kireth. Salut, ma belle, répondit à haute voix un homme élancé aux épaules carrées.
Les tenues des Wolframs étaient sobres, presque décevantes pour un regard extérieur. Une combinaison sombre, mat, qui absorbait la lumière ; ajustée, réalisée en valrith, un tissu composite organo-minéral, tissé à partir de fibres naturelles et de micro-filaments de sylthar stabilisé qui harmonise le porteur avec ses propres seuils énergétiques. Valleska continua en thralic :
— Akela Drusen, Wolframs, bonjour.
Les douze hommes et femmes saluèrent l'entité à l'unisson. Celle-ci repris :
— Autorisation archonte Valledrak. Point de chute : Bruges, Belgique. Départ. Bonne chasse, Wolframs.
A l'ordre, les membres de cette unité spéciale se précipitèrent vers leurs alcôves respectives. Ils complèterrent leur armement offensif et défensif. Les plaques de protection, fines et segmentées, se verrouillèrent sans bruit sur les épaules, les avant-bras, le thorax, et aux articulations. Le sylthar y formait des motifs discrets, géométriques, conçus pour absorber les excès de thra et les redistribuer vers l’environnement. Rien n’était laissé au hasard. Chaque Wolfram vérifia ses armes physiques, son nœud de sylthar polyvalent, sa lame courte à seuil modulable, les micro piles de sylthar et son module d’effacement mémoriel. Puis les armes psychiques, la stabilité de son thra, ses ishaks spécifiques et son ishkal, le bouclier de l'esprit.
Ainsi harnachés, ils s'engoufrèrent en éarokinésie dans un large couloir élcairé par les cristaux. Ils débouchèrent dans une vaste et haute grotte aménagée. Un aérion flottait sur une plateforme : le Canis. Sa forme évoquait une canine géante, taillée dans un matériau sombre et mat, sertit de fines lignes de sylthar, dont la surface semblait absorber la lumière. Un objet vectoriel conçu pour la trajectoire pure.
Le flanc s'ouvrit, dévoilant deux lignes de sièges ajustés. Les Wolframs s'y engoufrèrent. Le pilote s’installa à l'arrière de l'aérion, dans une nacelle dédiée, sans cockpit visible. Les interfaces en sylthar s’ajustèrent à son champ de vision, établissant une continuité directe entre son équilibre intérieur, la structure de l’engin et l'environnement extérieur. AInsi, pour tous les passagers du Canis, les flancs s'effacèrent, devinrent transparent, tandis que de l'extérieur, l'engin s'effaça dans le néant. Totalement invisible.
Le pilote effectua quelques mouvement des mains sur un pupitre semi-spéhrique de vecteurs, de signes et d'arabesques. L'aérion s'éleva de quelques mètres, s'inclina légèrement vers l'arrière et bondit vers la paroi de la grotte. Il s'engouffra dans une anfractuosité à peine plus large que son fuselage, traversa la roche et déboucha à l'air libre à la vitesse d'un missile. Evoluant à plus de trois mille mètres d'altitude il ajusta sa course en direction de la capitale Belge. Le pilote envoya un message en zha :
— Canis à Valleska, Meute en route pour Bruxelles. Temps thrarazil estimé quarante-cinq minutes, temps Yulmeren quatre-vingt-dix minutes.
— Akela Drusen pour Valleska, fit le chef. Synchronisation Pungus demandée.
— Bien reçu. Synchonisation Pungus active. Temps Yulmeren. Archonte Valledrak.
Alors que l'aérion filait à une vitesse proche du son, les Wolframs virent leur environnement s'opacifier et devenir d'un blanc laiteux. A coté de chaque passager apparu plusieurs petits écrans personnels reprenant toutes les données de chiens gris.
Pungus pris la parole en thralic, avec sa voix désincarnée :
— Mission Diapason. Belgique, périphérie rurale de Bruxelles. Propriété isolée, accès unique par une longue allée rectiligne, couverture forestière partielle, faible visibilité nocturne. Une cellule des Chiens Gris occupe la structure depuis 48 heures. Occupation hostile confirmée. Les Chiens Gris sont classés Hostile Psi-Enhanced Combatants (HPEC). Capacités connues : armes de poing type Browning GP 9 mm Parabellum, ishkals psychiques offensifs : altération mentale, contrainte, hallucinations. Ishkals physiques : psychokinésie, gravitokinésie. Capacités physiques augmentées. Tolérance élevée à la douleur. Aucun respect des Lois tonahuacs. Usage létal probable.
Pungus marqua une pause, le temps que l'image en relief du diapason du diable se matérialise, immense, au-dessus des spectateurs. Un cadre jouxtait l'image qui en reprenait les grandes caractéristiques telles que la taille et le poids.
— Objectif alpha : récupération du diapason. Artefact classé Anomalie de Classe Noire. Intact, sécurisé, transféré sous protocole Valleska.
Le diapason s'effaça et trois portraits apparurent.
— Objectif bravo : neutralisation de la cellule Chiens Gris. Kill / Capture autorisé. Priorité à la neutralisation définitive. Tango un : homme, Tsi 2, danger létal. Tango 2 : femme, Tsi 1, danger élevé. Tango 3 : homme, Tsi 2, danger faible.
Les portrait changèrent, affichant les visages et les photos de vacances d'une famille belge très ordinaire. Un homme corpulent, partiellement chauve, une femme en bonne santé et trois enfants.
— Objectif charlie : Libération des otages. Deux adultes, trois mineurs. Statut : captifs, utilisés comme couverture et dissuasion. Extraction vivants impérative. Les données des trois objectifs sont dans vos aënka personnels.
Toutes les données visuelles, les portraits et le diapason se déplacèrent pour former une grande demi-sphère surplombant les wolframs. L'avatar d'Euréka Vallederak, d'une taille démesurée de trois mètres de haut, se matérialisa devant l'équipe d'intervention.
— Wolframs, bonjour. Archonte Vallederak.
Ils reconnurent leur supérieure et la saluèrent d'un court signe de tête.
— Ce que vous allez récupérer n’est pas une arme au sens classique. Le diapason est fourbe, méfiez-vous en, il est aussi redoutable qu’un assaut frontal. Pourtant, il n’explose pas, il ne tue pas, il ne laisse aucune trace visible. Avec cette mission, vous entrez dans un angle mort. C’est là que le diapason est le plus dangereux s'il est activé. Votre priorité est simple : localiser, sécuriser, extraire. Les Chiens Gris comptent sur la confusion ; donc chaque seconde est importante. Pas d'hésitation, pas de recul. Considérez cette mission comme une opération de confinement. Si le diapason quitte Bruxelles avec vous, la menace s’arrête là. S’il vous échappe, les conséquences dépasseront largement cette ville. Vous êtes les Wolframs. Agissez vite. Agissez proprement et ramenez cet objet à Valleska.
Elle hocha brièvement la tête et s'effaça. La voix de Pungus revint :
— Pungus à Canis. Désynchronisation partielle. Reprise à T moins deux minutes temps tharazil. Bon vol, Wolframs.
La couleur de l'environnement changea doucement, passant du blanc laiteux au rouge bordeau. Les portraits et les données restèrent en place. L'akela Drusen pris la parole :
— Les enfants, je veux un binôme sur chaque tango, deux binômes sur les ortages et un sur l'objectif alpha. Le sixième binôme, les louveteaux, en soutien. Freki, Geri : tango 2. Hati, Skoll : tango 3. Ulfr, Faol, Carchar et Amarok, vous prenez chacun un otage. Louveteaux, vous restez hors zone. Warg et moi, on s'occupe de tango 1.
Les Wolframs prirent connaissance de leurs objectifs respectifs, mémorisant les visages, les noms et les informations importantes. Puis Drusen continua le brief et tout en développant le planning d'action qu'il venait de mettre au point. Un schéma se forma sur le dôme bordeau devant et au-dessus des Wolframs. Une séries de vecteurs blanc s'agencèrent pour former la structure familière d'une maison nallhun. Un long corps de logis en forme de L avec un étage. Une trentaine de pièces, plusieurs cages d'escaliers. A mesure que Drusen exposait son plan, des points et des vecteurs se mettaient à pulser :
— Triangulation cent mètres. Spot A Canis, spot B point sécurisé par binôme de soutien, spot C target. Artefact potentiellement dangereux, on reste prudent. Phase 1, Amarok, tu ouvres le bal. Repérage target en citlali, temps yulmeren. Ping actif sur tous les objectifs. Rouge sur tangos, vert sur otages, bleu sur artefact. Phase 2, TIOR dispersion Marteau et Enclume. Phase 3, DA breach simultané multi-axes. Neutralisation rapide des HPEC. Suppression prioritaire des opérateurs psychiques. Phase 4, sécurisation clear & secure structure complète. Extraction des otages vers spot B. Saisie et confinement du Diapason. Phase 5, appel des autorités locales. Effacement de toute trace tonahuac. Phase 6, exfil discrète. Facteurs critiques, compromis si activation de l'artefact détecté. Risque élevé d’attaque psychique indirecte, otages comme vecteurs. Temps de mission limité : fenêtre estimée à trois cents secondes.
Fin d'après-midi en ce mois d'octobre 1965, venant de l'est, la nuit froide et implacable mangeait déjà le continent européen. Très haut dans le ciel, Canis, l'aérion de la Meute de Valleska, invisible et parfaitement silencieux, filait droit vers son objectif comme une balle de fusil.

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