39 - Le Calme avant la Tempête
Elle est affollée.
Un lieu froid, plongé dans une torpeur qui colle à la peau comme un tissu humide. Une peur viscérale, primaire, l'habite depuis... depuis une fraction de seconde ? depuis l'éternité ? Elle ne sait plus. A sa périphérie imméditae des panneaux de planches mal ajustées et un plafond verdâtre, pourris. Les jambes enfoncées jusqu'aux genoux dans une fange noire visqueuse et collante, elle peine à faire un pas. Puis deux. Le souffle court. La peur qui arrive par vague.
Elle avance vers un trou entre les planches vermoulues. Serait-ce une porte basse ? De l'autre côté, un espace plus large et sans toit donne sur la place d'un village en ruine, mangé de pourritures. Elle lève la tête et son regard plonge dans l'infini abyssal d'un ciel sans étoiles où rodent des horreurs cosmiques. Elle ne les voit pas, pire, elle les sent. Un gémissement à ses côtés. Ses enfants sont là, à demi enfoncés dans la vase putride, prisonniers de ce pétrole étouffant. Ils projetent leurs mains dans un ultime secours. Dans quelques secondes il sera trop tard, ils seront avalés par ce néant, cette boue noirâtre, qui emplira leurs poumons. Elle tend une main à chacun, les agrippent et tire de toute ses forces. Rien n'y fait. Pire, elle s'enfonce avec eux. La panique se déploie dans leurs âmes comme un champignon nucléaire. Ils crient, ils hurlent : Maman ! Au secours ! Maman, je ne veux pas mourir !
Des craquements derrière. Elle se retourne sur une abomination purulante noire qui la domine de toute sa hauteur. Elle ferme les yeux, ne veut pas la regarder, la détailler. La chose s'approche, elle est juste derrière. Si elle recule d'un centimètre, son dos rencontrera sa présence visqueuse. Des tentacules glissent et la frôle. La peur atteint son paroxysme. Ses enfants s'agrippent et la tirent vers le bas, vers la mort. La boue est a leurs lèvres. Leurs hurlements deviennent hystériques, stridents, saccadés. L'effroi les rends fous. Le garçon claque des mâchoires, brisant ses dents, coupant sa langue. Son rire hystérique soudain crache des dents et des morceaux de gencives. La fille enfonce ses ongles dans la chair des bras de sa mère qui se déchire, s'arrache en lambeaux : Mamannnnn ! Tu ne nous aime pas ! Tu ne nous à jamais aimés ! Meurs ! Meurs avec nous !
Les enfants sortent de la boue et se mettent à grandir. Le monde se referme sur leurs visages soudain traversés d'une folie définitive. Le bas du visage de son fils n'est plus qu'un amalgamme de chairs d'où pendent des dents et des fragments de machoires. Le haut du crâne de sa fille est désormait chauve et ses yeux grossissent, sortent de leur orbite et éclatent. Il lui attrape la gorge avec des mains griffues, froides de cette boue. Elle ouvre une bouche démesurée, impossible et referme ses mâchoirs sur sa tête.
Prisonnière de la vase, les bras coincés par ses enfants devenus géants, elle hurle et ses cordes vocales se brisent. Les mains griffues de son fils lui déchirent la gorge, son sang jaillit. Les dents de sa fille s'enfoncent dans le cuir chevelu, ses os craquent. La douleur est atroce. Son crâne éclate alors qu'elle se noie dans son propre sang.
Accroupie devant elle, Christine lui souleva la tête en poignant dans ses cheveux poisseux.
— T'es morte ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
Elle posa trois doigt de sa main libre sur le front et la tempe de la femme. Après quelques secondes, elle relâcha son étreinte sans ménagement et la tête de la femme retomba lourdement sur la moquette de la chambre.
— Non, t'es juste dans les vapes, conclut-elle en la giflant.
Christine se releva et quitta la chambre puant l'amoniaque. Les Vehaagen demeuraient toujours dans cet état de prostration grâce à l'ishkal de Christine qui maintenait leur esprit dans une fange noire.
Elle franchit le vestibule, traversa le séjour et s'arrêta devant le bahut principal, contenant le poste de télévision. Sur le gros meuble trônait un poste de radio Philips. D'une poussée psychique, Christine alluma l'engin électrique, tourna la molette et s'arrêta sur une musique rock tonitruante. I can't get no satisfaction. Gonna try and I try and I try and I try. I can't get no…
La grande blonde entama quelques balancement cadencés et tendit la main en travers du salon. Décolant d'une console, une bouteile de bière entamée lévita avec grâce jusqu'à elle. Tout en se trémoussant sur l'air bien balançé des Rolling Stones, Christine traversa le séjour. Sur sa droite, les grandes baies vitrées donnaient sur la nuit. Elle s'arrêta devant le feu ouvert. L'un des deux garçon y avait déposé deux grosses bûches qui dégageaient une chaleur bienfaisante.
A travers les flammes, elle distingua la salle à manger adjascente. Les deux homme étaient attablés, éclairés par la vaste lampe abat-jour qui tombait du plafond.
Au centre de la table, le diapason dans son écrin. Côté intérieur, Pierre Doutrelepont, debout, penché sur une carte routière de l'Europe. Côté baie vitrée, Vincent Dutilleul, assis, plongé dans ses notes. L'allure du second, soignée malgré son costume défraîchis, offrait un contraste saisissant avec le premier, massif et hirsute. C'était l'alliance du rude et de la douceur, de la force et de l'intellignece, de la spontanéité et de la mesure.
Deux hommes. Deux styles opposés. Déjà huit jours qu'elle partageait leur quotidien, presque sans interruption. Et depuis la veille, elle avait craqué pour Vincent. Depuis ses dix-huit ans, Christine suivait Pierre Doutrelepont dans une existence sans attaches ni lendemain. Cinq années de vertige, gouvernées par un libre arbitre absolu. Ni dieu, ni maître.
En si peu de temps, elle avait eu l’impression de vivre deux vies. Petits coups, vols, rapines… une trajectoire décousue, errante, mais infiniment plus vibrante que celle que lui promettait sa famille à la dérive.
Paradoxalement, l’avenir de Doutrelepont n’avait rien d’incertain. Elle le savait condamné à tourner en rond. Une fois ses pouvoirs retrouvés, il replongerait. La traque, la chute, la fin… tout était déjà écrit.
D'un certain point de vue, Pierre était une sorte de protecteur, de garde fou. Mieux que quiconque, il connaissait la menace diffuse des Tonahaucs du Centre. Ils savaient désormais que l’usage du thra était surveillé depuis le Vatican. Une collusion avec l’Église ? Probablement. Mais peu importait. Pour Pierre, l’essentiel était ailleurs : la protéger, l’empêcher de franchir l’irréversible : violer le yulmeren, ou pire, tuer par les ishkals. Le châtiment dépassait la mort. Être privé de ses pouvoirs, c’était comme avoir connu la lumière puis sombrer dans la cécité, comme un poisson arraché trop longtemps à l’eau.
Il l’avait déjà engeulée, durement, pour avoir flirté avec ces limites. Il haïssait les lois tonahuacs, mais il en connaissait la portée. Une présence invisible, constante, implacable. Mais au fond, cette attention lui était-elle vraiment destinée, ou n’était-elle qu’un reflet de ce qu’elle représentait pour lui, ici et maintenant ? Lui serait-elle encore nécessaire quand il aurait retrouvé ses pouvoirs ? Ou simplement utile… interchangeable ? Est-ce que son petit cul n'allait pas le lasser ? Ces questions la rongeaient.
Et puis il y avait Vincent. Une brèche. Une autre vie possible. Stable, posée. Une existence qui offrait des repères, peut-être un foyer, peut-être des enfants. Le retour à un cadre, à une maison de clan, à des échanges simples avec des Tonahaucs semblables à elle.
Mais même là, une ombre persistait. L’alcool. Insidieux, fidèle, inévitable. Avec Vincent, tout risquait de n’être qu’un décor soigné : une belle maison, des robes élégantes, des enfants sages… et, derrière le rideau, l’usure lente, les silences, la dépendance à la sacro-sainte bibine.
Elle imagina la suite. L’érosion des sentiments. Les corps qui changent, deviennent flasques. La solitude qui s’installe. L’oubli volontaire du clan par gêne et lassitude. Puis l’abandon. Une fin terne, noyée dans l’habitude et l’alcool.
D’un geste intérieur, elle balaya ces visions. Trop sombres. Trop définitives. Elle contourna le foyer et débola dans la salle à manger. En passant derrière Vincent, elle carressa discrètement ses fesses et alla retrouver son officiel.
— Vous êtes terriblement concentrés ce soir, les gars. Faudrait voir à vous détendre un peu. Allez, viens, on va jouer dans les chambres à l'étage.
Doutrelepont sourit en tournant la tête. Christine se redressa en bombant le torse, une moue de petite fille coquine sur son visage rose. Il passa le bras autour de sa taille. De l'autre, il lui prit le menton.
— Vas me faire couler un bain, poupée. J'arrive dans quelques minutes.
Il lui claqua les fesses tandis qu'elle s'en allait, satisfaite.
— T moins deux minutes, Synchronisation Pungus-Canis.
La voix de Pungus venait de retentir dans l'habitacle de l'aérion. Les alentours des Wolframs offraient un spectacle hallucinant. Ils évoluaient à basse altitude et le paysage belge défilait sous eux à une allure foille. C'était comme s'ils évoluaient, libres, assis, sans carènage et sans être impactés par les conditions climatiques. Et pourtant, ils étaient à l'abri dans leur engin volant. Habitués à cet exercice, ils restaient concentrés sur leurs objectiffs respectifs.
Mais ce n'était pas la même sauce pour Claire.
Suite au briefing des Wolframs, et avant de libérer les personnes présentes, l'opératrice en chef leur avait donné rendez-vous dans trente minutes tharazil, soit trentes vraies minutes. Le temps nécessaire pour se préparer à suivre "en direct" l'intervention des Wolframs ; de retourner dans ce monde irréel tellement... réel. De retour au Centre, qu'elle n'avait pas, physiquement, quitté, Claire s'était levée de son siège avec une légère nausée passagère.
Claire avait consulté sa montre et constaté, non sans surprise, que seules quelques minutes s’étaient écoulées depuis leur entrée dans Pungus. Elle en avait fait la remarque au superviseur Maeron : le temps s’écoulait douze fois plus lentement lorsqu’on basculait en temps Y, ou temps yulmeren, le temps de l’Esprit du Milieu, celui des pensées intimes et des émotions maîtrisées. Cette approche était courante dans les interactions avec Pungus : elle permettait d’étirer les entretiens, d’affiner les échanges, et surtout d’identifier avec une précision chirurgicale les flux émotionnels et leur contrôle. Ceci était possible grâce au mode alpha du cerveau ; un état bien connu des nalhuns pour sa neutralité, sa stabilité et cette forme rare de super-présence où l’esprit ne se disperse plus.
Claire avait bien voulu l'entendre, mais, dans un geste pitoyable, elle avait tendu un carnet de notes vide. Et pourtant, elle avait griffonné des dizaines de feuillets dans Pungus. Comment allait-elle faire pour rédiger son rapport ? Maeron lui avait expliqué qu’elle n’avait pas réellement pris de notes, elle avait formé un nœud Y : une structure de compréhension stabilisée. Ce nœud Y n’avait pas été stocké dans sa mémoire consciente et pour y accédrer elle devait retrouver le calme devant sa machine à écrire.
Confuse, Claire avait demandé une aide auprès de Paolo. Il avait évidemment accepté, ravi de venir au secours sa petite amie. Grâce à ses conseils avisés, Claire avait en effet pu retrouver ce noeud Y et matérialiser sous fomre de rapport dactylographié, les notes prises quelques minutes plus tôt. Ce fut le plus long rapport, détaillé et complet qu'elle eut jamais rédigé. Elle eut juste le temps de prendre un rafraichissment et l'opératrice en chef lançait à nouveau Pungus.
— T zéro. Synchonisation Pungus-Canis effective. Akela Dursen, nous sommes opérationnels phase par phase.

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