Chapitre 28 - Le Calme avant la Tempête
Elle est affollée.
Un lieu froid, plongé dans une torpeur qui colle à la peau comme un tissu humide. Une peur viscérale, primaire, l'habite depuis... depuis une fraction de seconde ? depuis l'éternité ? Elle ne sait plus. A sa périphérie imméditae des panneaux de planches mal ajustées et un plafond verdâtre, pourris. Les jambes enfoncées jusqu'aux genoux dans une fange noire visqueuse et collante, elle peine à faire un pas. Puis deux. Le souffle court. La peur qui arrive par vague.
Elle avance vers un trou entre les planches vermoulues. Serait-ce une porte basse ? De l'autre côté, un espace plus large et sans toit donne sur la place d'un village en ruine, mangé de pourritures. Elle lève la tête et son regard plonge dans l'infini abyssal d'un ciel sans étoiles où rodent des horreurs cosmiques. Elle ne les voit pas, pire, elle les sent. Un gémissement à ses côtés. Ses enfants sont là, à demi enfoncés dans la vase putride, prisonniers de ce pétrole étouffant. Ils projetent leurs mains dans un ultime secours. Dans quelques secondes il sera trop tard, ils seront avalés par ce néant, cette boue noirâtre, qui emplira leurs poumons. Elle tend une main à chacun, les agrippent et tire de toute ses forces. Rien n'y fait. Pire, elle s'enfonce avec eux. La panique se déploie dans leurs âmes comme un champignon nucléaire. Ils crient, ils hurlent : Maman ! Au secours ! Maman, je ne veux pas mourir !
Des craquements derrière. Elle se retourne sur une abomination purulante noire qui la domine de toute sa hauteur. Elle ferme les yeux, ne veut pas la regarder, la détailler. La chose s'approche, elle est juste derrière. Si elle recule d'un centimètre, son dos rencontrera sa présence visqueuse. Des tentacules glissent et la frôle. La peur atteint son paroxysme. Ses enfants s'agrippent et la tirent vers le bas, vers la mort. La boue est a leurs lèvres. Leurs hurlements deviennent hystériques, stridents, saccadés. L'effroi les rends fous. Le garçon claque des mâchoires, brisant ses dents, coupant sa langue. Son rire hystérique soudain crache des dents et des morceaux de gencives. La fille enfonce ses ongles dans la chair des bras de sa mère qui se déchire, s'arrache en lambeaux : Mamannnnn ! Tu ne nous aime pas ! Tu ne nous à jamais aimés ! Meurs ! Meurs avec nous !
Les enfants sortent de la boue et se mettent à grandir. Le monde se referme sur leurs visages soudain traversés d'une folie définitive. Le bas du visage de son fils n'est plus qu'un amalgamme de chairs d'où pendent des dents et des fragments de machoires. Le haut du crâne de sa fille est désormait chauve et ses yeux grossissent, sortent de leur orbite et éclatent. Il lui attrape la gorge avec des mains griffues, froides de cette boue. Elle ouvre une bouche démesurée, impossible et referme ses mâchoirs sur sa tête.
Prisonnière de la boue, les bras coincés par ses enfants devenus géants, elle hurle et ses cordes vocales se brisent. Les mains griffues de son fils lui déchirent la gorge, son sang jaillit. Les dents de sa fille s'enfoncent dans le cuir chevelu, ses os craquent. La douleur est atroce. Son crâne éclate alors qu'elle se noie dans son propre sang.
Accroupie devant elle, Christine lui souleva la tête en poignant dans ses cheveux poisseux.
— T'es morte ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
Elle posa trois doigt de sa main libre sur le front et la tempe de la femme. Après quelques secondes, elle relâcha son étreinte sans ménagement et la tête de la femme retomba lourdement sur sa poitrine. D'un coup de pied, elle la repoussa violemment dans le fond du fauteuil.
— T'es dans les vapes, ma grosse. Dommage, je m'amusais bien, conclut-elle en la giflant.
Christine se releva. La pièce était plongée dans une ambiance chaleureuse. Le salon des Verhaagen était cossu et regorgeait de souvenirs de voyages et de cadres photos. Un père aimant, une mère au foyer attentive et prévenante, deux bambins désormais pré-adolescents. Au centre de la pièce, un ensemble sofa et fauteuils reposait sur d'épais tapis persans, encadrés par de jolies tables d'appoint supportant des lampes abat-jours. Les murs retenaient quelques tableaux d'artistes contemporains et deux bibliothèques achalandées.
Le couple Verhaagen et leurs enfants étaient affalés dans les fauteuils. Ils portaient de multiples traces de luttes : vêtement déchirés, marques de contusions et griffures multiples. Monsieur présentait un oeil presque fermé par une ecchimose bleuâtre et un nez cassé presqu'à angle droit. Une large portion du cuir chevelu de madame saignait par petites gouttes suite à un arrachage violent de cheveux. Les enfants n'étaient pas en reste avec des doigts cassés et des nez qui saignaient. Tous étaient plongés dans une sorte de sommeil agité ; les yeux mi-clos, parcourus de frissons et de légers réflexes inconscients.
Christine parcouru la pièce en jouant avec sa FN FAL calibre 7,62 mm. Elle s'arrêta devant un poste de radio Philips posé sur un bahut. D'une poussée psychique, elle alluma l'engin électrique, tourna la molette et s'arrêta sur une musique rock tonitruante. I can't get no satisfaction. Gonna try and I try and I try and I try. I can't get no. Elle posa l'arme de guerre sur le bahut en se trémoussant ; tendit la main en travers du salon et, décolant de l'une des petites tables, une bouteille de vin entamée lévita avec grâce jusqu'à elle. Christine la chopa et aphona le vin avant de jeter le cadavre sur le crâne de monsieur.
— Oups, pardon, dit-elle avec un petit sourire.
Christine était un joli brin de fille. Blonde aux yeux bleus, de belles dents, outrageusement maquillée, elle était vêtue d'un parka kaki sur un t-shirt moulant rouge et d'un jeans pattes d'ef bleu arborant de grosses fleurs brodées. Ses cheveux étaient serrés dans un fichu colorés porté à la pirate. Des bottes de combat ABL de seconde main et un couteau de combat à la ceinture terminaient ce mélange improbable flower power version fin des temps.
Gamine, avenante et gentille, les garçons lui tournaient autour pendant la récré. Elle avait de bonnes notes et la vie semblait lui sourire. Mais à la maison, c'était Johnny Walker qui gouvernait la famille. Père et mère étaient de gentils alcooliques, très courant dans les années '60 en Belgique. Le père Gohy, maçon, s'enfilait son casier de Jupiler quotidien et sa mère, coiffeuse soumise, complétait le tableau avec la bouteille de rouge qui descendait invariablement entre seize et vingt heures.
La violence n'était pas physique à la maison, elle était de l'ordre de l'absence. Absence d'amour, absence de joie, absence de vie. Et les grands-parents, les oncles et les tantes n'étaient pas mieux. Le mal pernicieux remontait à plusieurs générations et ruisselait sur elle a présent. Un héritage infâme aux relents aigre de vinasse, mais un héritage.
Fille du clan de la Pierre Noire, elle assistait à l'école tonahuac, le samedi, à la maison du clan, dans un bled enfouis dans la tourbe des Hautes-Fagnes. Là, avec son petit frère et sa petite soeur, on lui avait bien expliqué ce qu'elle pouvait et ne pouvait pas faire de ses petits pouvoirs. Ses parents, des Tsi 1, n'avaient jamais marqué d'intérêt pour les tonahuacs et leurs particularités. Ils utilisaient leurs maigres capacités avec mollesse, parfois pour amuser la galerie, et communiquaient en zha pour s'insulter. Mais jamais, jamais sans conviction. Lentement mais sûrement, ce qu'ils avaient appris dans leur jeunesse, avant-guerre, s'était petit à petit étiolé, jusqu'à disparaître ; bouffés par l'ennui et l'alcoolisme.
Une seule fois, son père, saoul, lui avait avoué sont regret d'avoir marié sa mère. On l'avait obligé à épouser une fille du clan alors qu'il en aimait une autre. Mais c'était une nalhun, alors il ne pouvait pas. Classique. Dans le village, tout le monde savait que son père avait une double vie avec cette femme. Et il arriva ce qui devait arriver : la séparation. De corps car ils n'avaient pas divorcé.
Mais elle ne leur en voulait pas. Son père était un raté, sa mère une cruche. Dès qu'elle eut seize ans, Christine quitta école et famille pour s'installer à Verviers, la grande ville près de son bled. Comme elle était jolie, souriante et bien faite, elle trouva rapidement un travail de serveuse dans un restaurant. Les visites à la maison du clan s'étaient peu à peu taries et, depuis plusieurs années, ses pouvoirs dormaient au fond de sa conscience pré-alcolique. Parce qu'un héritage n'est pas un choix mais s'impose, l'acool s'invita dans sa vie. Elle levait le coude au travail, chez elle et lors des soirées avec sa nouvelle bande d'amis.
C’est là qu’elle fit la connaissance de Pierre Doutrelepont.
Tout en se trémoussant sur l'air bien balançé des Rolling Stones, Christine quitta le salon et rejoignit la cuisine. Deux homme étaient attablés au centre de la pièce éclairée par une lampe abat-jour qui tombait du plafond, à la verticale de la table. Le premier était massif, hirsute, le poil noir. Un trellis militaire menacait de céder sous une puissante musculature. Il était accoudé sur une carte routière de Bruxelles et un beretta GP reposait à côté d'une tasse de café fumante. Face à lui, était assis un homme soigné, tiré à quatre épingles, qui offrait un contraste saisissant avec l'homme des bois. C'était l'alliance du rude et de la douceur, de la force et de l'intellignece, de la spontanéité et de la mesure. Devant lui, un coffret ouvert offrait le diapason du diable à son regard scrutateur. Il était occupé à en réaliser un croquis anoté au crayon gris. De temps autre, un petit bout de langue franchissait ses lèvres pincées.
— Tu veux une pipe ? lança-t-elle en zha à Doutrelepont.
Il ne releva même pas la question. Elle s'appuya sur son épaule et entama de lui sucer l'oreille tout en lui passant une main sur l'entre-jambe. Il la repoussa du coude.
— Pas maintenant, poupée ! grogna Doutrelepont. Tu vois pas que je bosse, là.
Elle se redressa en levant les mains façon "haut les mains".
— Pardon, môssieur. Je ne voulais surtout pas vous déranger.
Elle fit le tour de la table et effleura le diapason du bout des doigts.
— Ne le touche pas ! sursauta le Charognard en avancant une main. 'Faut pas le toucher, c'est dangereux.
Christine souffla en reculant.
— Vous êtes pénibles ce soir, les gars. Faudrait voir à vous détendre un peu. Elle revint vers l'homme des bois. Allez, viens, on va jouer dans les chambres à l'étage. Je suis sûr que les draps de lit sont en soie.
Doutrelepont sourit en tournant la tête. Christine se redressa en bombant le torse, une moue de petite fille coquine sur son visage rose. Il passa le bras autour de sa taille et posa sa large main sur les fesse parfaites. De l'autre, il lui prit le menton.
— J'ai besoin d'un bain. Ce château doit bien avoir de quoi se baigner. Va me faire couler un bain, poupée. J'arrive dans quelques minutes.
Il lui claqua les fesses tandis qu'elle s'en allait, satisfaite.
— T moins deux minutes, Synchronisation Pungus-Canis.
La voix de Pungus venait de retentir dans l'habitacle de l'aérion. Les alentours des Wolframs offraient un spectacle hallucinant. Ils évoluaient à basse altitude et le paysage belge défilait sous eux à une allure foille. C'était comme s'ils évoluaient, libres, assis, sans carènage et sans être impactés par les conditions climatiques. Et pourtant, ils étaient à l'abri dans leur engin volant. Habitués à cet exercice, ils restaient concentrés sur leurs objectiffs respectifs.
Mais ce n'était pas la même sauce pour Claire.
Suite au briefing des Wolframs, et avant de libérer les personnes présentes, l'opératrice en chef leur avait donné rendez-vous dans trente minutes tharazil, soit trentes vraies minutes. Le temps nécessaire pour se préparer à suivre "en direct" l'intervention des Wolframs ; de retourner dans ce monde irréel tellement... réel. De retour au Centre, qu'elle n'avait pas, physiquement, quitté, Claire s'était levée de son siège avec une légère nausée passagère.
Claire avait consulté sa montre et constaté, non sans surprise, que seules quelques minutes s’étaient écoulées depuis leur entrée dans Pungus. Elle en avait fait la remarque au superviseur Maeron : le temps s’écoulait douze fois plus lentement lorsqu’on basculait en temps Y, ou temps yulmeren, le temps de l’Esprit du Milieu, celui des pensées intimes et des émotions maîtrisées. Cette approche était courante dans les interactions avec Pungus : elle permettait d’étirer les entretiens, d’affiner les échanges, et surtout d’identifier avec une précision chirurgicale les flux émotionnels et leur contrôle. Ceci était possible grâce au mode alpha du cerveau ; un état bien connu des nalhuns pour sa neutralité, sa stabilité et cette forme rare de super-présence où l’esprit ne se disperse plus.
Claire avait bien voulu l'entendre, mais, dans un geste pitoyable, elle avait tendu un carnet de notes vide. Et pourtant, elle avait griffonné des dizaines de feuillets dans Pungus. Comment allait-elle faire pour rédiger son rapport ? Maeron lui avait expliqué qu’elle n’avait pas réellement pris de notes, elle avait formé un nœud Y : une structure de compréhension stabilisée. Ce nœud Y n’avait pas été stocké dans sa mémoire consciente et pour y accédrer elle devait retrouver le calme devant sa machine à écrire.
Confuse, Claire avait demandé une aide auprès de Paolo. Il avait évidemment accepté, ravi de venir au secours sa petite amie. Grâce à ses conseils avisés, Claire avait en effet pu retrouver ce noeud Y et matérialiser sous fomre de rapport dactylographié, les notes prises quelques minutes plus tôt. Ce fut le plus long rapport, détaillé et complet qu'elle eut jamais rédigé. Elle eut juste le temps de prendre un rafraichissment et l'opératrice en chef lançait à nouveau Pungus.
— T zéro. Synchonisation Pungus-Canis effective. Akela Dursen, nous sommes opérationnels phase par phase.

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