40 - La tourbe rouge
Les grands axes routiers illuminaient la nuit telles de longues et fines artères ; alimentées par les lumières de Bruxelles, le coeur du royaume de Belgique. Le Canis glissa hors de la nuit comme une idée qu’on n’avait pas encore formulée. Sans un bruit, avec la grâce d'un pétale de rose, l'aérion des Wolframs se stabilisa à cent mètres au zénith de la propriété Verhaagen.
Invisible, indétectable, l'aérion descendit et se stabilisa à quelques centimètres du toit plat du pavillon. La masse invisible libéra les Wolframs qui se regroupèrent en cercle, en lévitation et invisibles. Drusen vint se placer au centre.
— Thar Un, Amarok, na'keth. Phase Un, Amarok, à toi de jouer.
Amarok ferma les yeux et son monde bascula. Son corps resta droit, les bras le long du corps, parfaitement immobile. Il activa l'ishkal Astral et basula en temp Y. Pour Amarok, l'univers ralentit. Les bruits de la nuit descendirent dans les graves, le mouvement des branches devint à peine perceptible. Un fluide éthéré se détacha de lui, glissant hors de la matière avec la fluidité d’un souffle : le corps astral du Wolfram, maintenu par un fil argenté.
La maison s’offrit à lui comme un volume semi-transparent, un empilement de pièces, de couloirs et de mobiliers. Il traversa le toit sans y penser et se retrouva au-dessus de la table de la salle à manger. Un homme ; il désigna Tango 3, attablé devant une présence dense, à portée de main : le diapason. Objectif Bleu. Deux objectifs ciblés, encore deux tangos et les otages.
Avec célérité, il effectua le tour du séjour, le vestibule, la salle de détente. Une salle de bain, une chambre vide puis une deuxième chambre. Quatre corps. Deux sur le lit, deux sur le sol. La peur figeait leurs muscles, comprimait leurs pensées ; ils respiraient à peine. Les otages. Objectifs Vert. Amarok continua le repérage des dernière pièces, côté nord.
Une vaste chambre, une salle de bain. Deux silhouettes. La pièce était noyée de vapeur et dans la baignoire encastrée, un homme et une femme. Nus, détendus : Tango 1 et Tango 2.
Amarok se retira. La projection se replia et il revint en temps T. Le monde reprit sa vitesse normale avec une brutalité presque douloureuse. Entre son départ et son retour ne s'étaient écoulé que trois secondes.
— Zha-ping xal. Pings actifs, transmit-il.
L’information se déversa dans la Meute. Une carte mentale se superposa à leur vision, précise, implacable. Les murs devinrent transparents. Les lieux se dessinèrent en lignes fines. Des silhouettes colorées s’ancrèrent dans l’espace, stables, indiscutables. Trois tangos rouge, quatre otages vert, un artefact bleu. Chaque Wolfram sut exactement où se trouvait chaque objectif, chaque risque, chaque choix à venir.
Pierre tira un grand coup sur sa cigarette. Il venait d'acherver une partie de jambes en l'air avec Christine. La salle de bain ressemblait à un champ de bataille : flacons renversés, vêtements jetés pêle-mêle, eau éclaboussée jusque sur les murs. Quand ils faisaient l'amour, l'environnement prenait cher. C'était brusque, primal, violent et ils aimaient ça.
— T'es vraiement le meilleur coup de ma vie, poupée. Et crois-moi, j'en ai baisé des salopes. Des p'tites, des moches, des grandes, des vieilles... mais toi... toi, t'es incroyable.
L’eau chaude, à trente-neuf degrés, l’enveloppait d’une sensation de grâce et de plénitude. Les cheveux trempés et lissés en arrière, les épaules musclées et poilues émergées de la baignoire, il entremêlait ses jambes puissantes à celles de Christine, fermes et gracieuses, allongée face à lui. Les cheveux relevés en un chignon retenu par son foulard coloré, elle se versait lentement de l’eau sur la poitrine, les épaules et le cou.
— Mm... je sais pas si je dois prendre ça comme un compliment, répondit-elle, dubitative. Moi aussi, j'en ai baisé des mecs. J'en ai même dépucelé deux. Tu ne peux pas en dire autant.
Piqué dans sa fierté, Doutrelepont racla la surface de l'eau et lui envoya une giclée d'eau. Christine détourna la tête en riant, les mains devant elle.
— Et Dutilleul, c'est un bon coup ?
Le choc la traversa comme le tranchant d'une hache. Elle hésita quelques secondes. Ce temps suspendu, alors qu'elle cherchait le ton de sa réponse, suffit à la trahir. Il ne la quittait pas des yeux. Un léger sourire apparut.
— Il est temps qu'on se barre de cette barraque… Et pour te faire pardonner… (il fit une moue d'évidence) tu pourrais rabattre quelques pucelles…
Dans son paradigme de mâle alpha, de prédacteur sexuel, toute les femmes étaient des proies potentielles. Toutes.
En grandissant, Pierre devint un garçon robuste, massif, promis à dépasser son père en taille, rappelant par sa carrure son grand-père maternel, un colosse ardennais. Conscient de sa force nouvelle, il chercha à l’éprouver, à l’imposer. Ses élans adolescents, jamais contenus ni guidés, prirent une tournure brutale sur une jeune fille qui lui avait tapé dans l'oeil. Il la suivit à l’écart, dans la campagne fagnarde, là où personne ne viendrait, et la coinca dans un buisson. Après l'avoir violée, il l'étrangla et jeta son corps dans les eaux sombres d’une tourbière. On chercha, on fouilla mais on ne la retrouva jamais. Quelques temps plus tard, ne pouvant supporter son absence, sa mère se pendit de désespoir. Insatiable, la Fagne dévorait les âmes et les corps.
L’émergence de Pierre survint à l’adolescence, vers quatorze ans. Elle se produisit dans l’un de ces lieux où la Fagne ne pardonne aucune erreur. Ayant glissé au bord d’une tourbière, il s’y enfonça, aspiré lentement par la vase froide. La panique le gagna. Au bord de l’asphyxie, presque inconscient, Pierre connut un réflexe obscur, purement instinctif. Quelque chose jaillit alors, sans intention ni contrôle : un ishkal informe, sauvage, qui le soustrait à la mort. Lorsqu’il reprit connaissance, il était seul, étendu à quelques mètres de la tourbière. Il ne comprit ni comment il s’en était sorti, ni ce qui s’était réellement produit. Une seule certitude demeurait : il était vivant.
L’événement ne passa pas inaperçu. Le Sodalitium Radix Fluxus, le Centre, à Rome, en enregistra les signes. Quelques jours plus tard, Pierre fut discrètement approché par les représentants du clan local de la Pierre Noire. Ils lui révélèrent l’existence d’un monde dont il ignorait tout, lui donnèrent les premiers mots pour nommer ce qu’il avait vécu, et lui exposèrent sa nouvelle condition. Ils lui proposèrent d’intégrer le cursus tonahuac. Pierre opposa d’abord un refus net. Farouche, indiscipliné, habité par une violence sourde et instinctive, il se méfiait de toute autorité. Il ne confia cette rencontre à personne et tenta de reprendre le cours ordinaire de sa vie.
Mais la curiosité finit par fissurer sa résistance. L’appel du pouvoir nouveau qui courait dans ses veines, plus encore que celui du savoir de ce clan étrange, eut raison de ses réticences. Il accepta finalement de suivre l’enseignement tonahuac dispensé chaque samedi, dans une maison isolée relevant de la Pierre Noire, aux abords de Hockai. Trois heures de marche à travers la Fagne, un trajet qu’il effectua toujours seul, en silence, comme on entre progressivement dans un autre monde. Il fréquenta la Pierre Noire durant plusieurs années. Les évaluations confirmèrent un potentiel Tsi 2, suffisant pour lui permettre d’apprendre et de maîtriser les ishkals propres au clan. A seize ans, la guerre éclata. Très vite, comme si c'était encore possible, tout devint plus difficile. Mais pas pour Pierre, le jeune tonahuac.
Désormais, on vivait là-haut comme dans une parenthèse du monde. Le froid mordait ses soeurs, abîmait ses frères, mais il ne le laissait jamais s’installer tout à fait ; la chaleur restait tapie sous sa peau, disciplinée, contenue. Quand il sortait à l’aube en hiver, la neige ne gardait de lui qu’un souvenir flou, aussitôt effacé par le vent qu’il guidait sans y penser. Ainsi allait sa vie : une succession de gestes modestes, presque invisibles, qui faisaient la différence entre survivre et disparaître. Et surtout, il prenait soin d'en être l'exclusif bénéficiaire.
À dix-huit ans, il prêta le serment du Nân, scellant officiellement son entrée dans la communauté tonahuac. Il avait parfaitement compris, assimilé, la puissance qui l'habitait.
Et il aurait pu.
Il aurait pu aider son père, lui insuffler une force nouvelle afin qu'il ne s'épuise jamais. Le tronc aurait cédé plus vite sous la hache, la tourbe se serrait laissé extraire sans éboulement ni eau traîtresse. Le soir, quand le vent des Fagnes s’infiltrait partout, il aurait veillé à ce que la chaleur reste enfermée dans les murs, que le feu dure plus longtemps, que le froid n’aille pas chercher la petite sœur déjà trop fragile. Les jours de disette, il aurait ramené du gibier sans avoir l’air de chasser, comme si la forêt elle-même consentait à nourrir la famille. Et lorsque la fatigue aurait gagné son père ou que l’angoisse aurait rongé sa mère, il aurait suffit de sa simple présence pour que les corps tiennent encore un peu, que les nuits passent sans fièvre etque les esprit s'apaisent.
Mais l’ombre qui l’habitait était plus robuste que la discipline. Pierre détourna ses capacités, les employant à des fins personnelles, nocives, contraires à toute éthique. Il gardait toujours le secret absolu de ses pouvoirs car pour rien au monde il n'aurait voulu en faire profiter ses bourreaux.
Pour sa famille, la fin de la guerre fut une descente lente et progressive vers les enfers. Ses frères et sœurs devinrent les premières cibles d’une vengeance longtemps contenue, nourrie par des années de souffrance et d’humiliations. Ce qui avait été subi fut rendu et amplifié froidement, méthodiquement. Ce furent de petites choses anodines, un ongle qui se retourne, une chaussure happée par la tourbe qui oblige à aller pied nu, des maux de têtes et des cauchemars effroyables. Une palanquée de petites tortures ordinaires, voilées et lâches. Juste ce qu'il faut de cruauté pour ne pas qu'il soit suspecté.
Ces deux années d'entraînement le menèrent à un apothéose inespérée.
Décembre 44. L’opération Wacht am Rhein s’abat sur les Ardennes comme un rouleau compresseur. Pendant les deux mois que dure l’offensive, là-haut, dans les Fagnes qu’il connaît par cœur, Doutrelepont libère sa puissance et cède à ses pulsions de vengeance et de mort.
Il déchire, brise, mutile, démembre, torture et tue des centaines de soldats, sans distinction d’uniforme, grâce aux ishkals des tonahuacs. Il n'est pas du conflit. Il est plus grand, plus vaste que ces considérations humaines. Plus haut, au-delà du bien et du mal.
Dans son sillage, la mécanique de l’horreur avance sans frein, laissant l’humanité figée sur le quai.
C'était sans compter sur les Veilleurs du Sodalitium Radix Fluxus. La débauche de thra occasionnée par ses dérives fut repérée par le jeune Fenrir, qui venait tout juste de prendre son nouveau poste de Veilleur du secteur nord.
Les faits furent établis par le clan de la Pierre Noire, instruits, puis jugés. La Pierre Noire prononça la sanction la plus lourde : le bannisement. Pierre fut déclaré yauhqi, une fumée noire. Un renégat. Il perdit son clan, toute protection, tout ancrage dans la société tonahuac. Et, plus grave à ses yeux, son accès au thra fut bridé.
Dès lors, il n’eut plus d’autre choix que de se fondre dans la vie ordinaire. Officiellement, Pierre était un jeune bûcheron, le seul métier qu'il eut jamais exercé. Mais il changea de secteur, s’éloigna des reste de sa pitoyable famille, de ses terres d’origine et trouva du travail du côté de Jalhay. Le métier était dur, mais il lui convenait : physique, solitaire, sans questions inutiles.
La guerre était finie, ses années rouges aussi. À l’occasion, il recourait encore à ses ishkals pour accélérer une tâche ou soulager un effort excessif. Mais ces usages demeuraient occasionnels : le bridage de son accès au thra exigeait tant d’efforts qu’il s’en trouvait trop épuisé pour en abuser. La fatigue servait de limite. Son caractère, en revanche, ne s’adoucit pas. Violent, imprévisible, prompt à s’emporter, Pierre se forgea rapidement une réputation détestable. On le craignait plus qu’on ne l’appréciait. Son patron fermait les yeux car il travaillait vite, efficacement, sans se plaindre ; et tant que les quotas étaient tenus, le reste importait peu. Dans l’ombre, il continua ponctuellement de commettre des agressions et des vols sans jamais être inquiété grâce à ses ishkals bridés et fatiguants.
Ainsi s’installa Pierre Doutrelepont : exclu des siens, toléré par les hommes, avançant en marge, porté par une violence sans cadre ni contrepoids.
Une dizaine d’années s’écoulèrent rythmées par le travail forestier, les débordements nocturnes et des actes commis dans l’ombre. Pierre abattait des arbres le jour, s’enfonçait dans ses dérives le reste du temps, sans jamais être inquiété. C’est au cours d’une escapade à Verviers, en 1960, qu’il fit la rencontre de Christine. Elle était jeune, belle, vive. Malgré la quinzaine d'années qui les séparaient, l’attirance fut immédiate. Ils se rapprochèrent, se fréquentèrent, et une relation s’installa, improbable, intense.
Quelques mois plus tard, une soirée trop chargée d’alcool, dans le petit village de Polleur, marqua un tournant. Un échange anodin dégénéra lorsqu’une jeune femme se montra trop empressée auprès de Pierre. Christine réagit alors sans retenue, laissant échapper une violence invisible mais radicale, qui laissa l’autre brisée, incapable de se relever d’elle-même. À cet instant, Pierre sut. Christine portait en elle les mêmes dons, la même fracture. En parlant à demi-mot, en recoupant les silences, les regards appuyés, il comprit qu’elle avait, elle aussi, été formée par la Pierre Noire, à quelques années de distance. Leur lien dépassait l’attirance et le désir : ils partageaient une origine commune, un même apprentissage… et une obscurité semblable, tapie sous la surface.
Tous deux portaient la même colère, la même rancune face à des familles brisées, froides ou indifférentes. Mais plus encore, c’était envers ceux qui auraient dû les encadrer, les protéger, ces magiciens, ces tonahuacs, qu’ils nourrissaient un ressentiment profond. Après avoir utilisé leurs dons pour se défendre, ils comprirent que la justice pouvait ignorer ceux qui en avaient le plus besoin. Et dans ce monde froid et sans pitié, ils s’étaient convaincus d’une chose : il n’y avait rien de mal à infliger à son bourreau ce qu’il avait fait subir.
Ayant conservé quelques contacts avec des membres de la Pierre Noire qu’il respectait encore, Pierre entendit parler des Chiens Gris : une confrérie d’incompris, hommes et femmes comme eux, exclus et rejetés. On leur donna une adresse à Liège, la grande cité mosane, chef-lieu historique de la province. Une ville immense, aux siècles d’histoire, où ils n’avaient jamais posé les pieds. Ils rejoignirent une cellule des Chiens Gris. Mal structurée, parfois chaotique, mais chaleureuse et accueillante, elle partageait un sentiment commun : le rejet des tonahuacs et de leurs dons, vus comme autant de chaînes qui les éloignaient du monde nalhun tout en les empêchant de s’en servir pleinement.
Christine et Pierre quittèrent tout pour suivre cette cellule liégeoise. Ils s’installèrent définitivement en marge de la société, vivant de vols, de rapines et de petites agressions, dans une existence rude mais libre, à la mesure de leur rage et de leur ressentiment.
Akéla inspira lentement.
— Phase deux, on entre, dit-il calmement en zha.

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