Chapitre 29 - La tourbe rouge

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Les grands axes routiers illuminaient la nuit telles de longues et fines artères ; alimentées par les lumières de Bruxelles, le coeur du royaume de Belgique. Le Canis glissa hors de la nuit comme une idée qu’on n’avait pas encore formulée. Sans un bruit, avec la grâce d'un pétale de rose, l'aérion des Wolframs se stabilisa à cent quatre-vingt-dix mètres de la propriété Verhaagen.

Suspendu à quelques centimètres au-dessus d’un champ en jachère, au nord-ouest de l'objectif, la masse invisible libéra les Wolframs qui se regroupèrent en cercle, akéla au centre.

Rakha, zhal. Meute, en place, transmit-il en zha.

Les binômes se détachèrent de l’obscurité, chacun sur son axe. Freki et Geri contournèrent la haie nord, profitant du relief. Hati et Skoll disparurent dans un bosquet au sud, silhouettes avalées par l’ombre végétale. Ulfr et Faol prirent le flanc ouest, longeant un fossé sec. Carchar et Amarok fermèrent la boucle à l'est, derniers à se positionner en façade de la maison. À l’écart, sur le point sécurisé, les deux louveteaux se figèrent. Ils avaient reçu l’ordre de s’arrêter, et ils s’arrêtèrent. Respiration lente. Doigts crispés. Le monde venait de devenir trop grand pour eux, trop silencieux. Akéla le savait. Il les sentait comme on sent une faiblesse, une variable, dans la Meute.

La maison se dressait entre eux, paisible, presque arrogante dans son immobilité. Deux corps de logis en L, lumières à l'étage, sur le jardin et en façade. Aucune présence perceptible.

Thar Un, Amarok, na'keth. Phase Un, Amarok, à toi de jouer.

Amarok ferma les yeux et son monde bascula. Son corps resta là, accroupi derrière un muret de pierre, parfaitement immobile. Il activa l'ishkal Citlali et basula en temp Y. Pour Amarok, l'univers ralentit. Les bruits de la nuit descendirent dans les graves, le mouvement des feuillages devint à peine perceptible. Un fluide éthéré se détacha de lui, glissant hors de la matière avec la fluidité d’un souffle. Le corps astral du Wolfram, maintenu par un fil argenté, se précipita vers la masse sombre de la demeure des Verhaagen.

La maison s’offrit à lui comme un volume transparent, un empilement de pièces, de couloirs, de niveaux. Il traversa un mur sans y penser, passa un escalier, effleura un plafond. Passé quelques pièces vides, il déboula dans vaste salon au centre duquel reposaient plusieurs canapés et quelques fauteuils. Quatre corps, ammassés, affallés les uns contres les autres. La peur avait figé leurs muscles, comprimé leurs pensées ; ils respiraient à peine. Les otages. Objectifs Vert. Amarok continua le repérage du rez-de-chaussée. Une cuisine. Un homme seul. Il désigna tango 3, attablé devant une présence dense, à portée de main : le diapason. Objectif Bleu. Deux objectifs ciblés, il manquait deux tangos.

Avec célérité, il acheva le repérage du rez puis passa à l'étage. Quelques chambres vides puis une salle de bain. Lumières. Deux silhouettes. La pièce était noyée de vapeur et dans la vaste baignoire ronde encastrée, un homme et une femme. Nus, détendus. Le contraste frappa Amarok plus que la menace. La violence se préparait là, mais elle dormait encore. Tango 1 et tango 2. .

Amarok se retira. La projection se replia et il revint en temps T. Le monde reprit sa vitesse normale avec une brutalité presque douloureuse. Entre son départ et son retour ne s'étaient écoulé que dix secondes.

Zha-ping xal. Pings actifs, transmit-il.

L’information se déversa dans la Meute. Une carte mentale se superposa à leur vision, précise, implacable. Les murs devinrent transparents. Les étages se dessinèrent en lignes fines. Des silhouettes colorées s’ancrèrent dans l’espace, stables, indiscutables. Trois tangos rouge, quatre otages vert, un artefact bleu. Chaque Wolfram sut exactement où se trouvait chaque objectif, chaque risque, chaque choix à venir.

Pierre tira un grand coup sur sa cigarette. Il venait d'acherver une partie de jambes en l'air avec Christine. La salle de bain ressemblait à un champ de bataille : flacons renversés, vêtements jetés pêle-mêle, eau éclaboussée jusque sur les murs. Quand ils faisaient l'amour, l'environnement prenait cher. C'était brusque, primal, violent et ils aimaient ça.

— T'es vraiement le meilleur coup de ma vie, poupée. Et crois-moi, j'en ai baisé des salopes. Des p'tites, des moches, des grandes, des vieilles... mais toi... toi, t'es incroyable.

L’eau chaude, à trente-neuf degrés, l’enveloppait d’une sensation de grâce et de plénitude. Les cheveux trempés et lissés en arrière, les épaules musclées et poilues émergées de la baignoire, il entremêlait ses jambes puissantes à celles de Christine, fermes et gracieuses, allongée face à lui. Les cheveux relevés en un chignon retenu par son foulard coloré, elle se versait lentement de l’eau sur la poitrine, les épaules et le cou.

— Mm... je sais pas si je dois prendre ça comme un compliment, répondit-elle, dubitative. Moi aussi, j'en ai baisé des mecs. J'en ai même dépucelé deux. Tu ne peux pas en dire autant.
Piqué dans sa fierté, Doutrelepont racla la surface de l'eau et lui envoya une giclée d'eau. Christine détourna la tête en riant, les mains devant elle.
— Faudrait que j'essaye, grogna-t-il en defi.
Dans son paradigme de mâle alpha, de prédacteur sexuel, toute les femmes étaient des proies potentielles. Toutes.

Pierre Doutrelepont naquit dans les neiges de 1924 à l'est de la Belgique, près de Sourbrodt, sur le haut plateau des Hautes-Fagnes. Ses parents y menaient une existence à la dure, rythmée par le froid, la boue et le travail sans répit. Le père, ouvrier forestier, employé aux coupes et aux tourbières, battait la mère et ses rejetons : un fils aîné, une fille déjà grande, deux garçons plus jeunes, et enfin une petite dernière, chétive et malade.

La vie dans la Fagne repoussait la douceur. L’isolement, la pauvreté et la fatigue constante aiguisaient les corps et les esprits comme des pierres de silex : âpres et tranchantes. Très tôt, Pierre révéla un tempérament sombre et hostile. Il éprouvat un plaisir à contraindre, à faire plier les autres, par la parole ou par des gestes cruels. Barthélémy, l'aîné, n’était ni un modèle ni un rempart. C'était plutôt l'inverse. Il faisait de Pierre sa cible privilégiée, sa "croûte de merde" comme il surnommait affectueusement. Il l’endurcissant à coups d’humiliations et d’épreuves quotidiennes. Inévitablement, ce que Pierre subissait, il le reportait ensuite sur ses cadets, perpétuant une violence domestique ordinaire.

Le père, homme violent, usé par le travail et peu enclin aux explications, réglait les conflits à sa manière : gifles, coups de poings, ceinture et manche de pelle. Les corrections étaient sévères, expéditives et rouges. Dans ce foyer, la douleur était à l'aune des Hautes-Fagnes, froide et profonde.

En grandissant, Pierre devint un garçon robuste, massif, promis à dépasser son père en taille, rappelant par sa carrure son grand-père maternel, un colosse ardennais. Conscient de sa force nouvelle, il chercha à l’éprouver, à l’imposer. Ses élans adolescents, jamais contenus ni guidés, prirent une tournure brutale sur une jeune fille qui lui avait tapé dans l'oeil. Il la suivit à l’écart, dans la campagne fagnarde, là où personne ne viendrait, et la coinca dans un buisson. Après l'avoir violée, il l'étrangla et jeta son corps dans les eaux sombres d’une tourbière. On chercha, on fouilla mais on ne la retrouva jamais. Quelques temps plus tard, ne pouvant supporter son absence, sa mère se pendit de désespoir. Insatiable, la Fagne dévorait les âmes et les corps.

L’émergence de Pierre survint à l’adolescence, vers quatorze ans. Elle se produisit dans l’un de ces lieux où la Fagne ne pardonne aucune erreur. Ayant glissé au bord d’une tourbière, il s’y enfonça, aspiré lentement par la vase froide. La panique le gagna. Au bord de l’asphyxie, presque inconscient, Pierre connut un réflexe obscur, purement instinctif. Quelque chose jaillit alors, sans intention ni contrôle : un ishkal informe, sauvage, qui le soustrait à la mort. Lorsqu’il reprit connaissance, il était seul, étendu à quelques mètres de la tourbière. Il ne comprit ni comment il s’en était sorti, ni ce qui s’était réellement produit. Une seule certitude demeurait : il était vivant.

L’événement ne passa pas inaperçu. Le Sodalitium Radix Fluxus, le Centre, à Rome, en enregistra les signes. Quelques jours plus tard, Pierre fut discrètement approché par les représentants du clan local de la Pierre Noire. Ils lui révélèrent l’existence d’un monde dont il ignorait tout, lui donnèrent les premiers mots pour nommer ce qu’il avait vécu, et lui exposèrent sa nouvelle condition. Ils lui proposèrent d’intégrer le cursus tonahuac. Pierre opposa d’abord un refus net. Farouche, indiscipliné, habité par une violence sourde et instinctive, il se méfiait de toute autorité. Il ne confia cette rencontre à personne et tenta de reprendre le cours ordinaire de sa vie.

Mais la curiosité finit par fissurer sa résistance. L’appel du pouvoir nouveau qui courait dans ses veines, plus encore que celui du savoir de ce clan étrange, eut raison de ses réticences. Il accepta finalement de suivre l’enseignement tonahuac dispensé chaque samedi, dans une maison isolée relevant de la Pierre Noire, aux abords de Hockai. Trois heures de marche à travers la Fagne, un trajet qu’il effectua toujours seul, en silence, comme on entre progressivement dans un autre monde. Il fréquenta la Pierre Noire durant plusieurs années. Les évaluations confirmèrent un potentiel Tsi 2, suffisant pour lui permettre d’apprendre et de maîtriser les ishkals propres au clan. A seize ans, la guerre éclata. Très vite, comme si c'était encore possible, tout devint plus difficile. Mais pas pour Pierre, le jeune tonahuac.

Désormais, on vivait là-haut comme dans une parenthèse du monde. Le froid mordait ses soeurs, abîmait ses frères, mais il ne le laissait jamais s’installer tout à fait ; la chaleur restait tapie sous sa peau, disciplinée, contenue. Quand il sortait à l’aube en hiver, la neige ne gardait de lui qu’un souvenir flou, aussitôt effacé par le vent qu’il guidait sans y penser. Ainsi allait sa vie : une succession de gestes modestes, presque invisibles, qui faisaient la différence entre survivre et disparaître. Et surtout, il prenait soin d'en être l'exclusif bénéficiaire.

À dix-huit ans, il prêta le serment du Nân, scellant officiellement son entrée dans la communauté tonahuac. Il avait parfaitement compris, assimilé, la puissance qui l'habitait.

Et il aurait pu.

Il aurait pu aider son père, lui insuffler une force nouvelle afin qu'il ne s'épuise jamais. Le tronc aurait cédé plus vite sous la hache, la tourbe se serrait laissé extraire sans éboulement ni eau traîtresse. Le soir, quand le vent des Fagnes s’infiltrait partout, il aurait veillé à ce que la chaleur reste enfermée dans les murs, que le feu dure plus longtemps, que le froid n’aille pas chercher la petite sœur déjà trop fragile. Les jours de disette, il aurait ramené du gibier sans avoir l’air de chasser, comme si la forêt elle-même consentait à nourrir la famille. Et lorsque la fatigue aurait gagné son père ou que l’angoisse aurait rongé sa mère, il aurait suffit de sa simple présence pour que les corps tiennent encore un peu, que les nuits passent sans fièvre etque les esprit s'apaisent.

Mais l’ombre qui l’habitait était plus robuste que la discipline. Pierre détourna ses capacités, les employant à des fins personnelles, nocives, contraires à toute éthique. Il gardait toujours le secret absolu de ses pouvoirs car pour rien au monde il n'aurait voulu en faire profiter ses bourreaux.

Pour sa famille, la fin de la guerre fut une descente lente et progressive vers les enfers. Ses frères et sœurs devinrent les premières cibles d’une vengeance longtemps contenue, nourrie par des années de souffrance et d’humiliations. Ce qui avait été subi fut rendu et amplifié froidement, méthodiquement. Ce furent de petites choses anodines, un ongle qui se retourne, une chaussure happée par la tourbe qui oblige à aller pied nu, des maux de têtes et des cauchemars effroyables. Une palanquée de petites tortures ordinaires, voilées et lâches. Juste ce qu'il faut de cruauté pour ne pas qu'il soit suspecté.

Ces deux années d'entraînement le menèrent à un apothéose inespérée.

Le seize décembre 1944, Hitler déclencha l'opération Wacht am Rhein. La Wehrmacht, dopée jusqu'au trognon, lança une attaque surprise à travers les forêts ardennaises, jugées trop accidentées, pour atteindre Anvers et enrayer l’avancée des Alliés. Les canons américains planqués à Elsenbron, le hameau voisin de Sourbrodt, crachèrent leurs obus. Ce fut le chaos. Chez les Doutrelepont, comme chez leurs voisins et jusque dans les villages voisins, on s'était replié dans les caves, tandis que les plus valeureux observaient l'horreur se déchaîner. On se contentait de tenir, un jour après l'autre, sous l’artillerie et la menace constante, avec cette endurance fagnarde : pas de plaintes, aucun gestes héroïques et la solidarité portée en flambeau.

Les deux mois que dura cette offensive furent les plus beaux de la jeune existence de Pierre. L'ainé des Doutrelepont, Barthélémy, fut retrouvé un matin, non loin d'Elsenborn. Ses membres étaient brisés en de multiples endroits, une jambe était arrachée et le crâne avait explosé de l'intérieur, comme un fruit trop mûr. On conclut à une mort par explosion d'un obus. En l'apprenant, Pierre rit sous cape : son artifice avait fonctionné. C'est lui, bien entendu, qui avait torturé et brisé son frère aîné. Mettant un terme à cette existence de bourreau. Soulagé et renforcé dans sa détermination, il ne restait qu'un bourreau : le père. Quelques jours plus tard, la mère Doutrelepont signala à la gendarmerie la disparition de son mari. Elle évoqua surtout les conséquences matérielles de cette absence ; la perte elle-même sembla l’affecter bien moins. Aucune enquête sérieuse ne fut engagée.

Seul Pierre connaissait la vérité.

Dans une cabane isolée, dissimulée au milieu d’un bosquet émergeant à peine du paysage plat et morne, protégée par les tourbières environnantes, il avait conduit l’homme à la rupture. Des jours durant, il l’avait brisé sans le toucher, attaquant l’esprit jusqu’à le faire vaciller. Puis la violence avait changé de registre, toujours sans arme, uniquement par la force de sa volonté, il l'avait écorché. Arrachant la peau de son dos, de son torse et de ses membres en fins lambeaux. Le corps n’avait pas tenu ; le cœur avait cédé. Pierre s’était ensuite débarrassé des restes dans la tourbière, non loin de ceux de sa première petite victime, sept ans plus tôt. La Fagne, une fois encore, avait refermé le silence.

Durant ces semaines glaciales, Pierre se dépouilla peu à peu de ce qui lui restait d’humanité et la veille de Noël 1944 fut une révélation. Les restes de sa famille, misérables et affamés, se tassaient dans la cave de la maison. Ils passèrent la soirée à faire des prières et sa maman raconta l'histoire du petit Jésus. Il les observait, dégouté, hanté par les images des tortures infligées à son frère et son père. Puis une certitude s’imposa : son moment était arrivé. Ou plutôt, quelque chose en lui avait franchi un seuil. Ses pouvoirs, désormais sans entraves, l’avaient porté vers un autre état de conscience. Il ne se reconnaissait plus dans les lois humaines, ni dans l’éducation judéo-chrétienne fondée sur le partage et la compassion. Il se plaçait au-dessus. Il ne se percevait plus comme un homme, mais comme une entité supérieure au-delà du bien et du mal. Un dieu enfermé dans le corps d’un jeune colosse, prisonnier d’un monde hostile et brutal, où la guerre faisait office de règle et où la violence tenait lieu de loi.

Àvant l’aube, à la brune, lorsque le froid tombe sur le monde comme un linceul, Pierre quitta la maison familiale sans un bruit. Il prit la direction d’Elsenborn et s’arrêta sur une petite butte boisée dominant un champ d’artillerie américain. Ici, pas de trêve de Noël comme les grands-parents en 1914, les canons tonnaient sans relâche, projetant leurs obus à des kilomètres, tentant de freiner l'avancée allemande. C’est là que Pierre Doutrelepont bascula définitivement. Convaincu d’être devenu autre chose qu’un homme, il descendit vers les positions américaines. Les soldats tentèrent de l’intercepter. La rencontre dégénéra aussitôt. Pierre déchaîna tout ce qu’il portait en lui : ses pouvoirs, sa force brute, et chaque arme qu’il parvenait à saisir. Le chaos s’installa. Seule l’arrivée de renforts mit fin à sa progression, le contraignant à fuir à travers la Fagne, un terrain dangereux sur lequel les soldats n’osèrent s'aventurer.

Durant des semaines, il erra dans les landes, dormant à peine, survivant comme une bête traquée. À chaque rencontre avec des patrouilles isolées, il frappait sans retenue. Il s’emparait de leurs armes, se protégeait derrière un bouclier d’énergie qu’il érigeait instinctivement, et ne laissait aucune chance à ceux qui tentaient de lui résister. Depuis longtemps, Pierre avait rompu tous ses serments. Même le plus sacré : celui du Nân. Il ne se contentait plus de vaincre les corps ; il brisait les esprits, poussant ses adversaires dans les abysses de la folie. Ce n’est que l’arrêt des combats, un mois plus tard, qui mit un terme à sa dérive meurtrière. Pierre était vidé, saturé de violence. Il estimait avoir réglé ses comptes avec ses bourreaux, avec ce monde sombre, avec la Fagne elle-même et cette guerre absurde qui avait tout englouti.

C'était sans compter sur les Veilleurs du Sodalitium Radix Fluxus. La débauche de thra occasionnée par ses dérives fut repérée par le jeune Fenrir, qui venait tout juste de prendre son nouveau poste de Veilleur du secteur nord. Les faits furent établis par le clan de la Pierre Noire, instruits, puis jugés. La Pierre Noire prononça la sanction la plus lourde : le bannisement. Pierre fut déclaré yauhqi, une fumée noire. Un renégat. Il perdit son clan, toute protection, tout ancrage dans la société tonahuac. Et, plus grave à ses yeux, son accès au thra fut bridé.

Dès lors, il n’eut plus d’autre choix que de se fondre dans la vie ordinaire. Officiellement, Pierre était un jeune bûcheron, le seul métier qu'il eut jamais exercé. Mais il changea de secteur, s’éloigna des reste de sa pitoyable famille, de ses terres d’origine et trouva du travail du côté de Jalhay. Le métier était dur, mais il lui convenait : physique, solitaire, sans questions inutiles.

La guerre était finie, ses années rouges aussi. À l’occasion, il recourait encore à ses ishkals pour accélérer une tâche ou soulager un effort excessif. Mais ces usages demeuraient occasionnels : le bridage de son accès au thra exigeait tant d’efforts qu’il s’en trouvait trop épuisé pour en abuser. La fatigue servait de limite. Son caractère, en revanche, ne s’adoucit pas. Violent, imprévisible, prompt à s’emporter, Pierre se forgea rapidement une réputation détestable. On le craignait plus qu’on ne l’appréciait. Son patron fermait les yeux car il travaillait vite, efficacement, sans se plaindre ; et tant que les quotas étaient tenus, le reste importait peu. Dans l’ombre, il continua ponctuellement de commettre des agressions et des vols sans jamais être inquiété grâce à ses ishkals bridés et fatiguants.

Ainsi s’installa Pierre Doutrelepont : exclu des siens, toléré par les hommes, avançant en marge, porté par une violence sans cadre ni contrepoids.

Une dizaine d’années s’écoulèrent rythmées par le travail forestier, les débordements nocturnes et des actes commis dans l’ombre. Pierre abattait des arbres le jour, s’enfonçait dans ses dérives le reste du temps, sans jamais être inquiété. C’est au cours d’une escapade à Verviers, en 1960, qu’il fit la rencontre de Christine. Elle était jeune, belle, vive. Malgré la quinzaine d'années qui les séparaient, l’attirance fut immédiate. Ils se rapprochèrent, se fréquentèrent, et une relation s’installa, improbable, intense.

Quelques mois plus tard, une soirée trop chargée d’alcool, dans le petit village de Polleur, marqua un tournant. Un échange anodin dégénéra lorsqu’une jeune femme se montra trop empressée auprès de Pierre. Christine réagit alors sans retenue, laissant échapper une violence invisible mais radicale, qui laissa l’autre brisée, incapable de se relever d’elle-même. À cet instant, Pierre sut. Christine portait en elle les mêmes dons, la même fracture. En parlant à demi-mot, en recoupant les silences, les regards appuyés, il comprit qu’elle avait, elle aussi, été formée par la Pierre Noire, à quelques années de distance. Leur lien dépassait l’attirance et le désir : ils partageaient une origine commune, un même apprentissage… et une obscurité semblable, tapie sous la surface.

Tous deux portaient la même colère, la même rancune face à des familles brisées, froides ou indifférentes. Mais plus encore, c’était envers ceux qui auraient dû les encadrer, les protéger, ces magiciens, ces tonahuacs, qu’ils nourrissaient un ressentiment profond. Après avoir utilisé leurs dons pour se défendre, ils comprirent que la justice pouvait ignorer ceux qui en avaient le plus besoin. Et dans ce monde froid et sans pitié, ils s’étaient convaincus d’une chose : il n’y avait rien de mal à infliger à son bourreau ce qu’il avait fait subir.

Ayant conservé quelques contacts avec des membres de la Pierre Noire qu’il respectait encore, Pierre entendit parler des Chiens Gris : une confrérie d’incompris, hommes et femmes comme eux, exclus et rejetés. On leur donna une adresse à Liège, la grande cité mosane, chef-lieu historique de la province. Une ville immense, aux siècles d’histoire, où ils n’avaient jamais posé les pieds. Ils rejoignirent une cellule des Chiens Gris. Mal structurée, parfois chaotique, mais chaleureuse et accueillante, elle partageait un sentiment commun : le rejet des tonahuacs et de leurs dons, vus comme autant de chaînes qui les éloignaient du monde nalhun tout en les empêchant de s’en servir pleinement.

Christine et Pierre quittèrent tout pour suivre cette cellule liégeoise. Ils s’installèrent définitivement en marge de la société, vivant de vols, de rapines et de petites agressions, dans une existence rude mais libre, à la mesure de leur rage et de leur ressentiment.

Akéla inspira lentement.
Phase deux, on entre, dit-il calmement en zha.

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