41 - Mission Diapason (partie 1)

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Claire demeurait stupéfaite.

Les événemetns inhabituels auxquels elle assistait en direct lui procuraient une sourde excitation. Elle ressentait les même sentiments de peur contenue, de pointes de crainte et de frissons d'effroi qu'elle avait ressentit la première fois que ses parents l'avait emmenée, enfant innocent, à la corrida dans l'arène de Arles.

Les acclamations de la foule, la danse funèbre du torrero et la peur viscérale de taureau l'avait transpercée. Jamais plus elle ne voulut revivre pareil cauchemar.

Et ce soir, à mesure que les Wolframs prenaient position, elle sentait venir les mêmes sentiments : ceux qui naissennt dans les tripes. Tout était là : l'arène Verhaagen, le torero Drusen, les picadores Wolframs et le taureau Doutrelepont. Quant à elle et les opérateurs du Pungus, ils se trouvaient confortablement assis dans les gradins, attendant le spectacle. Sauf qu'il n'y avait pas les chocos glacés et les rafraîchissements.

Passage en gamma, ordonna Drusen à la Meute.

Ils poussèrent le rythme de leur cerveau en ondes gamma, passant graduellement de quinze à quatre-vingt hertz ; augmentant les oscillations électrochimiques produites par la synchronisation neuronale. Cet état procurait une focalisation optimale des sens et un éveil complet du thralhun. En l'état, un Tonahuac aurait brisé l'aiguille d'un électroencéphalographe.

Dans la visière mentale des Wolframs, les calques optiques vibrèrent une fraction de seconde, puis se stabilisèrent. Leurs rythmes cardiaques se synchronisèrent, des trajectoires se matérialisèrent dans leur champ de vision, proposant le chemin le plus adapté pour atteindre les objectifs respectifs.

Invisibles au monde, ils se percevaient pourtant les uns les autres. Ce n’était pas une question de lumière, de photons, mais de phéromones, un lien invisible qui les unissait désormais. Dans leur champ de vision, ils apparaissaient comme des silhouettes fantomatiques, laiteuses, en négatif.

Les priorités de chacun verrouillées, il n’y eut plus de doute, seulement des secondes à dépenser.

Les cinq binômes descendirent du toit en lévitation et se postèrent devant les entrées, invisibles, inodores ; un souffle aussi concret que le merlin lancé sur l'enclume. Les louveteaux du dernier binôme se postèrent aux angles du toit, côté est, en direction de la route et de la civilisation. Ils devinrent leur sentinelles, garants de la tranquilité extérieure de l'opération.

L'opérateur du Canis activa l'énorme engin. Avec la légereté d'une plume de duvet, l'aérion des Wolframs s'éleva légèrement, bifurqua vers l'ouest, passa lentement au-dessus du jardin pour aller se placer au fond de celui-ci.

Les deux binômes dédiés aux otages se postèrent aux abords de la porte-vitrée sud, donnant dans la grande pièce où les Chiens Gris avaient rechargés le diapason lors de leurs séances de méditation profonde. D'une légère inclinaison de la tête, Faol déverouilla la serrure et ouvrit la porte sans un bruit. Les quatre Wolframs se glissèrent dans le pavillon dans un souffle, ishak baissé, ishkals prêts et contenus.

En quelques battements de coeur, ils encerclèrent la famille Verhaagen et réalisèrent un diagnostique rapide. Etat stable mais sous emprise de l'ishkal Tourbière de la Pierre Noire. Dans la foulée, chaque Wolfram plongea dans l'esprit de leur otage désigné.

Chez le père, la pensée tentait encore de se former, par réflexe. Une idée simple, primale, d'homme de la famille - se lever, parler, protéger - affleurait, puis s’enlisait aussitôt, comme un pas dans une tourbière invisible. Chaque intention s’étirait, se diluait, privée de traction. Son esprit était saturé de tout et de rien. Englué dans une masse noire, dense, sans contours, qui l’empêchait d’atteindre la moindre décision. Il comprenait ce qui se passait autour de lui, mais cette compréhension restait théorique, sans débouché. Une lucidité inutile qui le terrassait.

A ses côté, son épouse partageait la même prison psychique mais avec une acuité plus douloureuse encore. La peur, l’angoisse pour les enfants, la honte de l’impuissance, circulaient librement et cruelllement ; sans filtre, sans possibilité d’action. Elle sentait le poids de la fatigue, une lassitude qui venait de son esprit, sollicité en permanence, incapable de se reposer. Désormais, une torture atroce l'affectait : penser lui demandait un effort démesuré et ne pas penser lui était impossible.

La gamine, treize ans, percevait un monde noyé dans une eau dégeulasse. Les sons lui arrivaient déformés et étouffés. Les visages des Wolframs se mélangeaient aux ombres et aux souvenirs des tortures prodiguées par cette femme blonde. Une trouille viscérale restait prisonnière de son état catatonique : incapable de déclencher un cri ou un mouvement. Elle essayait de comprendre, de se raccrocher à quelque chose de connu, mais même les pensées se perdaient, s’emmêlaient, prises dans un réseau invisible qui étranglait son âme.

Le gamin, enfin, petit bonhomme de dix ans à peine, luttait autrement. Son esprit cherchait des images simples : courir, appeler, pleurer. Mais chaque image se figeait avant d’atteindre sa forme complète, comme si une main étrangère les pressait dans une matière molle et collante. Il voyait. Il entendait. Il sentait son cœur battre trop vite. Pourtant, son corps restait lourd et distant. Un corps étranger, moite et froid. La fatigue montait en vagues lentes, telle une usure continue.

Tous les quatre partageaient la même certitude : ils étaient là, ils se ressentaient mais absents d’eux-mêmes. Le temps s’étirait, poisseux, interminable. Chaque seconde exigeait un effort de survie mentale. Et plus ils luttaient, plus ils se vidaient, comme si la femme blonde se nourrissait de cette résistance, resserrant encore ses entrelacs visqueux autour de leurs esprits.

Otages sécurisés, en attente d'extraction, émit Faol à l'équipe.

Drusen et trois autres Wolframs attendaient sous le carport.

Attendez mon orde pour évacuation, restez en alerte, répondit le chef de meute.

D'un signe de tête, il indiqua à Warg de leur ouvrir la porte principale de la maison, ce qu'il réalisa avec la même célérité silencieuse.

Les binômes entrèrent en file, tournèrent à droite dans le vestibule et pénétrèrent dans le séjour. Deux Wolframs allèrent encadrer la porte, entrouverte, donnant sur la grande chambre et les deux derniers se collèrent aux bibliothèques faisant face.

En place. Binôme sur Tango 3… go, ordonna Drusen au dernier binôme.

C’était la manœuvre la plus délicate, car elle se jouait dans le dos de Vincent Dutilleul, Tango 3. Il fallait ouvrir sur la nuit et le froid, franchir le seuil, puis refermer sans produire le moindre son, sans même troubler l’air. Skoll mobilisa ses ishkals tandis que Hati déverrouillait la porte. Sous l’effet du Wolfram, la baie vitrée se retrouva enveloppée dans une bulle neutre : aucun bruit, aucune variation thermique.

Les Wolframs franchirent l’obstacle et se déployèrent aussitôt, prenant position dans les angles du coin fumeur. La porte se referma dans un silence parfait. Vincent n’avait rien perçu, ni entendu, ni ressenti.

En place. Visuel sur Tango 3. En attente.

Drusen observa Warg, son binôme. Le Wolfram était sous pression comme un réacteur maintenu au seuil critique. Le thra affluait en lui, comprimé, discipliné, prêt à être vectorisé au premier ordre. A l'instar de autres Tonahuacs, ses perceptions embrassaient la maison et il percevait les signatures de ses objectifs en dehors de ses cinq sens. Il voyait littéralement à travers les murs.

Tangos 1 et 2 étaient toujours dans le bain. Trop risqué. Drusen voulait les neutraliser lorsqu'ils serraient séparés, chaque Tango isolé dans une pièce, par exemple. Pour cela, il devait connaître leurs déplacements futurs.

Amarok, Tango 1 et 2, futur immédiat.

A l'ordre de Drusen, Amarok déclencha l'ishkal Futur Immédiat qui, grâce à la précognition, lui permettait de visualiser mentalement les déplacements à venir de leurs cibles.

Amarok ferma à peine les yeux. Le temps se déplia. Les secondes cessèrent d’être une ligne pour devenir une matière souple, translucide, qu’il pouvait effleurer du regard. Dans cette trame mouvante, il percevait les écarts infimes, les micro-variations : un pas un peu trop appuyé, une main qui frôle un meuble, une respiration mal contenue. Chaque détail vibrait comme une fausse note possible.

Il ne s’agissait pas de voir l’avenir, mais de sentir ses plis, ses tensions, ses chemins préférentiels. Certains fils se tendaient, d’autres se rompaient dès qu’il les effleurait. Alors, avec une précision presque chirurgicale, il choisissait. Ajustait. Rejetait une option, en privilégiait une autre. Dans le futur immédiat, ces repères n’étaient plus des promesses mais des certitudes stabilisées par le Tonahuac.

Amarok quitta l'ishkal et fit son bilan précog :

Dans soixante clics, Tango 2 se déplace lentement vers la cuisine en passant par le vestibule. Soixante-dix clics, Tango 1 se déplace et demeure dans le séjour. Cent-quarante clics, Tango 2 retrouve Tango 1 dans le séjour en passant derrière Tango 3. Pas de mouvement pour Tango 3.

Christine et Pierre sortirent de la baignoire et se séchèrent. Le cœur et l’esprit bouleversés, elle encaissait encore le choc. Ainsi, il avait deviné pour hier soir. Décidément, on ne cache pas grand-chose à Pierre Doutrelepont, même affaibli. Elle se sentait perdue, comme un lapin dans les phares d'une bagnole.

Elle se ressaisit. La nuit porte conseil ; demain, elle verrait plus clair.

— T'as pas faim, toi ? dit-elle à Pierre. Ces galipettes m'ont ouvert l'apétit.

— Ouais... manges si tu veux, moi, j'vais causer avec Dutilleul (elle tresaillit en imaginant le pire : Doutrelepont en train de boxer le petit Français). Je veux savoir si ce truc fonctionne vraiment. Ca fait vingt ans que j'peux plus utiliser mes pouvoirs, bordel ! (elle fut soulagée).

— Pauvre petit chou... fit-elle sur un ton plaintif.

Doutrelepont se retourna, vexé, et la foudroya du regard.

— Te fous pas de ma gueule, poupée ! Tu sais pas c'que c'est toi d'être privé de cette puissance ! J'étais un dieu ! T'entends ?... un dieu ! Toi tu t'en fous, t'utilise tes pouvoirs pour te lisser les cheveux ou torturer des gosses. Moi, je les utilise pour une mission supérieure !

— Haha, une mission supérieure, s'esclaffa la jeune femme, volontairement provocatrice. Ben voyons, Pierre Doutrelepont ce bienfaiteur investit d'une mission supérieure !

Il bondit sur elle. La plaqua contre le mur, une main sur la gorge et s'approcha tellement que leurs nez se touchaient. Les dents serrées, il cracha :

— Ne joue pas avec moi, tu vas y laisser des plumes. Je te conseil vivement de te tenir à carreau. Et pour commencer, tu vas alller dire à ce connard que ton petit cul… c'est privé. Fin de la récréation.

— C'est bon, c'est bon, gémit-elle à moitié étranglée.

Il la relacha brutalement et s'écarta d'elle. Ils reprirent lentement leurs essuies de bain. Elle évitait son regard.

De l'autre côté du mur, Drusen ordonna au binôme Tango 2 de se placer en embuscade à l'angle du vestibule et de la cuisine. Les Wolframs avaient une fenêtre d'action de quelques secondes au moment où Tango 2 passerait dans le vestibule, Tango 1 devrait passer la porte de la chambre.

— J't'aime bien, poupée, fit Doutrelepont en serrant les dents, mais me pousse pas à bout. J'voudrais pas à devoir te refaire le portrait, tu piges ?

Soumise, habituée aux sautes d'humeurs de son amant, Christine prit sur elle. Elle refit sa tenue et s'approcha, féline à nouveau. Un jeu auquel elle excellait.

— J'aime te charier, mon amour. C'est là que t'es le meilleur.

Elle l'embrassa. Il se calma en la regardant de yeux, une grimace de dédain le défigura.

— Mon amour… tu me lance ça en pleine tronche, sans sourciller, après avoir couché avec Dutilleul ?… Sale petite pute !

Elle se figea. La violence des mots… après cinq ans avec ce type, elle n'arrivait toujours pas à l'encaisser. La jeune femme se ressaisit et construit un masque d'abandon.

— Tu es mon seul amour, Pierre. Lui, c'est juste physique.

Elle se recula, laissa passer quelques instants et composa un visage de soumission. Mais au fond de son âme, quelque chose venait de craquer. Cette ultime injure ouvrait une fêlure subtile encouragée par la présence de Vincent. Un espoir. Quitter ce monstre. S'affranchir de cette vie de gamine écrasée par l'homme, soumise à ses caprices.

— T'as raison… je vais lui parler, dit-elle avec aplomb.

Il entendit qu'elle allait envoyer le franchouillard sur les roses. Elle pensait l'inverse. Sa décision venait d'être prise : elle quitterait la Belgique pour embrasser la France. Fini la liberté totale, bonjour les contraintes. Mais enfin… enfin la peur la quitterait, pour toujours.

Doutrelepont la regarda s'habiller. Sa gorge jeune, pleine de vie, d'avenir. Cette fille, ce corps, ces pouvoirs étaient à lui. Pour son usage unique. Hors de question qu'un autre lui tourne autour.

— C'est bien… Tu redeviens sage, grogna-t-il. Cela dit, il est pas tiré d'affaire… C'est pas dit que j'lui casserais pas la gueule avant notre départ à ton petit Français… Bon, j'ai faim. Arrête de me les briser et trouve-moi un truc à bouffer.

Christine enfila ses ABL sans les lacer et quitta la salle de bain. Elle passa la porte de la chambre, perdue dans ses pensées, passant à côté des Wolframs au garde à vous, invisibles. Elle franchit le séjour et s'engagea dans le vestibule en direction de la cuisine. Six mètres devant, à l'angle, le binôme Tango 2 l'attendait, ishkals prêts.

Au final, se dit-elle, libérer les pouvoirs de Doutrelepont n'est pas une bonne idée…

Doutrelepont enfila son t-shirt et sortit de la salle de bain. Pas besoin d'attendre de retrouver ses pouvoirs pour casser la gueule à ce petit enfoiré. On ne touche pas aux affaires des autres. On ne baise pas sa femme sans le payer très cher. On va règler ça maintenant.

Vincent, debout, les mains appuyées sur la table, fixait le diapason. Le souvenir de leur étreinte de la veille ne le quittait pas. Et surtout, il revivait sans cesse l'ultime méditation profonde de cette après-midi avec Christine…

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