25 - Les Chiens Gris
Le bassin liégeois n’avait jamais vraiment cessé de brûler.
Après un siècle de domination industrielle, le bassin métallurgique liégeois montrait les premiers signes de régression. Certains hauts-fourneaux étaient froids et les chaînes arrêtées. Le long de la Meuse, les usines mortes se succédaient comme des carcasses : briques noircies, vitres éclatées, hangars éventrés. Dans les années d’après-guerre, l’industrie lourde avait nourri des milliers de familles ; à présent, elle ne nourrissait plus que les rats, les errants et ceux qui refusaient de disparaître.
C’est là qu'une meute de Chiens Gris du sud du royaume avait trouvé refuge.
Les Chiens Gris, des tonahuacs déshérités, à la marge. Certains utilisaient leurs petits pouvoirs pour dominer les faibles d'esprits et se la jouaient gourou de bac à sable. Mais presque tous étaient privés de leurs ishkals.
Celui qui transgressait les règles, le parjure, était jugé et puni par ses pairs. En règle générale, ça se traduisait par le bannissement du clan et le bridage du nahzu, le moteur biologique qui utilise le thra pour lancer les ishkals. C'est comme arracher les griffes d'un chat ou de casser les crocs d'un crotal.
On les appellait yauhqi, fumée noire. Pas besoin de prison, de cellule et de gardien. Ils purgeaient leur temps comme de simple nalhuns, livrés à eux même. La tôle version tonahuac était pire que la plus glauque des prisons.
Ces marginaux se regroupaient en petites bandes et zonaient dans des lieux retirés des activités humaines. Des maisons abandonnées, des friches industrielles… Ils n'avaient pas de structure centrale, pas de hiérarchie. Des groupes de trois ou quatre Clebards, rassemblés par affinités, par dettes, par habitudes.
Ils vivaient comme des zonards autour de feux de fortune, dormant sur des matelas récupérés, écoutant les tubes de l'été sur radios bricolées et tuant le temps en cassant des trucs déjà cassés.
Mais sous cette misère se cachait une vigilance constante, une méfiance aiguë, et la conscience d’appartenir à un monde qui n’avait plus le droit d’exister.
Mi-octobre. Les reste de l'été supliaient le soleil de rester encore un peu. L'air était doux, les ronces tiraient le cou le long des murs de briques, envahissaient les rails morts, étouffaient les anciennes voies de service.
Les dernières chaleurs de l'année glissaient sur le goudron et réveillaient l’odeur métallique du sol, mélange de rouille, d’huile figée et de poussière noire. Les hangars éventrés vibraient sous le bourdonnement des insectes ; leurs toitures trouées découpaient le ciel en plaques blanches et bleues.
Une Renault 4 bleu nuit, couverte de la poussière des routes du Nord se gara quelques centaines de mètres avant l’entrée du site.
Cassé par le voyage, les muscles endoloris par les centaines de bornes au volant de sa petite bagnole, Vincent Dutilleul était heureux de terminer le chemin à pied. Aussi épais qu'un câble de frein, le front haut et large d'un intellectuel, aussi chiffonné que son costume gris clair, Dutilleul incarnait l'administration.
Il s'empara d'un porte document en vieux cuir, raffermit sa cravate, ajusta ses lunettes et s'avança sur la route déserte comme un inspecteur du fisc en visite surprise.
Il laissa son esprit vagabonder sur les grands bâtiments abandonnés et les espaces bétonnés que la nature reprenait de force. Le Français eut l’étrange sensation de ne pas vraiment changer de territoire, mais de glisser latéralement dans une autre version du même monde.
La Meuse était là. Pas celle qu’il avait quittée à Charleville-Mézières, mais une sœur plus large, couleur terre de pisse, comme si elle avait avalé la misère industrielle en descendant vers Liège. Elle roulait sous un ciel bas, épais comme une tôle martelée à l'arrache.
Il évoluait aux abords de la friche industrielle comme un charognard observe les restes d'un animal vidé de ses entrailles. Des hangars béants, des verrières éclatées, des rails morts qui ne menaient plus nulle part. Le vent s’y engouffrait sans obstacle, soulevant des lambeaux de poussière noire. Ici, le travail s’était retiré en laissant derrière lui une empreinte qui s'ammenuisait avecle temps.
Cela lui rappela les usines de son enfance.
À Charleville, elles vivaient encore, haletantes, disciplinées. Ici, elles avaient rendu les armes. Les cheminées fumaient de loin en loin, comme des vieillards qui n'ont plus de souffle. Pourtant, l’odeur persistait : métal froid, huile ancienne, pluie sur la rouille. Une odeur qui ne meurt pas. Une odeur qui s’incruste dans les choses et les hommes.
Vincent se glissa par un trou béant dans le grillage et s'aventura entre d'énormes bâtiments ouverts au quatre vents.
Sous ses pas, le sol était instable, craquant de scories et de verre pilé. Chaque bruit trop fort, comme si le lieu refusait toute présence humaine. Il ajusta son ishak. Plus par réflexe envers ce lieu où flottait une mémoire résiduelle que pour se prémunir de l'attaque sournoise de ces Clébards en laisse.
Quelques instants plus tard, il sentit que quelqu'un frappait sur son ishak et tentait de le contacter en zha. Il fit un cran dans son bouclier mental à la manière d'un judas dans une porte.
— Qui est-ce ? murmura-t-il en zha.
Dutilleul mesurait chaque utilisation de son nahzu, chaque dépense de thra. Depuis son bridage quelques mois plus tôt, l'utilisation de ses pouvoirs l'accablait profondément.
— Ton nom, ton clan ! claqua une voix éreintée venue du fond d'un tonneau.
Son correspondant devait sans doute rencontrer les mêmes problèmes. La vie misérable du yauhqi.
— Vincent Dutilleul, Clan du Balbuzard.
Trois guetteurs des Chiens Gris sortirent de la carcasse rouillée d'un bâtiment squelettique. Trois braises mal éteintes.
Le premier, sec et noueux, la cinquantaine crasseuse, portait une barbe inégale et des yeux trop clairs qui clignaient à contretemps, comme s’ils cherchaient une fréquence perdue ; ses mains tremblaient par micro-rafales, prêtes à saisir l’invisible.
Le second, massif, épaules tombantes sous un manteau trop grand, avait la peau cireuse et des cernes creusés au burin ; sa nuque restait raide, veines saillantes, comme si quelque chose poussait de l’intérieur.
La troisième, une fille plus jeune en apparence mais déjà usée, gardait les cheveux courts collés aux tempes et une cicatrice fine au coin des lèvres ; son regard, fixe et profond, donnait l’impression d’une veille permanente. Ses doigts, toujours en mouvement, comptaient un rythme que personne n’entendait.
— Je souhaite parler à votre chef, lança Vincent à voix haute.
— Y'a pas de chef ici, coco, lui répondit la gamine avec l'accent liégeois traînant, chaud et musical. On est libre, on fait c'qu'on veux. Qu'est-ce qu'un col blanc vient faire ici ? T'es le nouveau propriétaire ? gloussa-t-elle.
Dutilleul toussota en redressant les épaules. Ignorant la tentative d'humour.
— Très bien… Alors, j'ai besoin d'hommes d'action… fiables. Vous avez ça ?
La gamine laissa passer quelques secondes.
— Ca peut se trouver. Combien tu donnes ?… répondit-elle enfin le menton dressé en défi.
Il tira un portefeuille de sa veste et tendit deux billets de dix francs français. Les magnifiques papiers colorés, les Voltaires, firent leur effet. La fille les empoigna et les fourra dans sa poche en un mouvement.
— Par là, fit-elle en tendant le bras. Y'a un nouveau. Tu peux pas l'rater, c'est une base. Et sa copine… commença-t-elle avec une pointe de jalousie. Une blondasse crasseuse… mais fait gaffe, c'est pas des tendres.
Vincent remercia les guetteurs et pris la direction qu'on lui indiquait.
À Charleville, la fatigue ouvrière avait quelque chose de digne. Ici, elle s’était transformée en une fatigue lourde, compacte, suintant des murs. Une lassitude industrielle et minérale. Le genre de fatigue qui ne quitte jamais un lieu tant qu'il tient debout.
Un coup de vent fit grincer une tôle suspendue. Le son résonna, long, plaintif. Une plainte mécanique. Vincent s’arrêta et ferma les yeux. Empathe, il captait l'environnement au-delà de ses sens. Mais de façon diffuse, plus faiblement qu'avant son bridage. Ici, quelque chose persistait. Une accumulation d’instants usés, de gestes répétés, de tensions contenues. Il rouvrit les yeux.
— La belle Meuse… murmura-t-il intérieurement. Plus on te descend, plus l'homme t'abîme.
Le fleuve, planqué derrière les bâtiements mourant, poursuivait son cours indifférent. Il reliait les hommes, leurs villes, leurs industries… mais il ne les consolait pas.
Au détour d'un mur endomagé, il reconnut ses objectifs.
Un gars mastoc en trellis militaire et bleu de travail, une casquette plongeait ses yeux dans l'ombre et une barbe noire achevait de cacher son visage. Assis sur une poutrelle rouillée, une clope éteinte entre les doigts. La quarantaine puissante, très grand, massif, musculeux… le gars qu'il ne fallait surtout pas embêter.
Assise entre ses jambes, une grande blonde aux yeux bleus, de belles dents, outrageusement maquillée. Elle était vêtue d'un parka kaki sur un t-shirt moulant rouge et d'un jeans pattes d'ef bleu arborant de grosses fleurs brodées. Ses cheveux longs et dorés étaient serrés dans un fichu colorés porté à la pirate. Des bottes de combat ABL de seconde main et un couteau de combat à la ceinture terminaient ce mélange improbable flower power version fin des temps.
— Salut.
Dutilleul les salua de la main en les approchant à la manière du chaton qui aborde les chiens de la maison. Geste amical qu'ils ignorent.
Il sentit une sonde psychique puissante. La fille. Elle testait son ishak à la manière d'un flic lisant une carte d'identité en vous braquant sa lampe-torche dans la tronche.
— Vincent Dutilleul, dit-il en tendant une main au couple qui l'ignorait superbement.
Christine s'avança et lui tourna autour. Une beauté brute, animale, le jaugeait en l'encerclant. Son parfum sucré enivrant l'enveloppa. Le Français mal rasé, mal fagoté, puait la transpiration rance et la clope. Enfin, elle retourna auprès de son amant, toujours stoïc.
— Il est clair, dit-elle en zha vers son homme. C'est un yauhqi.
— Qu'est-ce que tu veux ? cracha enfin le colosse d'une voix grave et rocailleuse.
— Je cherche une équipe pour voler un objet... spécial. Une sorte d'arme.
— Pas intéressé. Dégage.
Mû par le réflexe instinctif de fuite devant un prédateur, Vincent fit un pas en arrière. Il pris une inspiration et demanda :
— Vous... Vous êtes des yauhqis, comme tous les Chiens Gris, juste ?
Le colosse se leva, alluma sa clope et tira une bouffée. Il ne quittait pas Vincent des yeux.
— Je... je prend cela pour un oui... dit le Français.
— Tous les Chiens Gris ne sont pas yauhqi, murmura la jeune femme en zha, par le judas de son ishak.
— Ah, mademoiselle… vous avez donc tous vos pouvoirs. Une chance, savez-vous. Gardez-vous bien de ne jamais faire de bêtise qui vous conduirait à être jugé et bridé.
Elle sourit, dégageant des dents blanches ourlées de lèvres parfaites. Un sourire de star, offert au monde. Le genre de sourire qui ouvrait toutes portes, qui arrêtait les guerres. D'une pichenette, le colosse envoya son mégot au visage de Dutilleul qui recula avec des grands gestes. Son porte documents valdinguant dans tous les sens.
— Dégage. J'aime pas me répéter, grogna l'homme.
Le Français repris contenance, ajusta sa tenue et dit :
— Et si je vous disais que cet objet pourrait vous affranchir du bridage de vos pouvoirs. Si je vous disais que vous pourriez retrouver votre grandeur, votre puissance...
Le colosse ne broncha pas. La fille fronça les sourcils.
— Ne déconne jamais avec Pierre, l'avertit-elle en zha. Tu pourrais le regretter.
— Raconte, ordonna laconiquement l'intéressé.
Et Dutilleul leur conta l'histoire du diapason du diable.

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