Chapitre 30 - Brèche silencieuse

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Il était dix-huit heures trente à Rome. Les opérateurs de Pungus participaient à l'opération de la Meute dans la banlieue de Bruxelles. Leurs corps demeuuraient à l'abri du Centre, dans les sous-sols du Vatican et leurs esprits, synchronisés, étaient en liaison avec les Wolframs. Tout ce que le commando voyait et entendait leur était retransmis sur des écrans par Pungus, cette entité mystérieuse qui fonctionnait grâce au thra et aux ishkals des tonahuacs.

Claire demeurait stupéfaite. Les événemetns inhabituels auxquels elle assistait en direct lui procuraient une sourde excitation. Elle ressentait les même sentiments de peur contenue, de pointes de crainte et de frissons d'effroi qu'elle avait ressentit la première fois que ses parents l'avait emmenée, enfant innocent, à la corrida dans l'arène de Arles. Les acclamations de la foule, la danse funèbre du torrero et la peur viscérale de taureau l'avait transpercée. Jamais plus elle ne voulut revivre pareil cauchemar.

Et ce soir, à mesure que les Wolframs prenaient position, elle sentait venir les mêmes sentiments : ceux qui naissennt dans les tripes. Tout était là : l'arène la maison des Verhaagen, le torero akéla Drusen, les picadores les Wolframs et le taureau Pierre Doutrelepont. Quant à elle et les opérateurs du Pungus, ils se trouvaient confortablement assis dans les gradins, attendant le spectacle. Sauf qu'il n'y avait pas les chocos glacés et les rafraîchissements.

Dans la visière mentale des Wolframs, les calques optiques vibrèrent une fraction de seconde, puis se stabilisèrent. Des trajectoires se matérialisèrent dans leur champ de vision, proposant le chemin le plus adapté pour atteindre les objectifs respectifs. Les priorités de chacun verrouillées, il n’y eut plus de doute, seulement des secondes à dépenser.

Les quatre binômes s'approchèrent de la maison, invisibles, inodores ; un souffle aussi concret que le merlin lancé sur l'enclume.

Ulfr et Faol entrèrent par la buanderie, là où la chaudière ronronnait. Le métal chaud, l’odeur d’eau stagnante, le souffle mécanique : tout travaillait pour eux. Ils se glissèrent à l’intérieur comme une variation thermique, ishak baissé, ishkals prêts et contenus. Au même instant, Carchar et Amarok franchirent la porte d'entrée. L'huis de s'ouvrit pas au sens commun, il se sépara, obéissant à une contrainte au niveau atomique. Les deux Wolframs bifurquèrent à gauche dans le hall d'entrée, pénétrèrent dans le grand salon et prirent position derrière le canapé, silhouettes basses, angles fermés.

Ils avisèrent Ulfr et Faol et les otages : la famille Verhaagen. Les quatre wolframs s'approchèrent et réalisèrent le diagnostique rapide de leurs objectifs. Etat stable mais sous emprise de l'ishkal Tourbière de la Pierre Noire.

Chez le père, la pensée tentait encore de se former, par réflexe. Une idée simple, primale, d'homme de la famille - se lever, parler, protéger - affleurait, puis s’enlisait aussitôt, comme un pas dans une tourbière invisible. Chaque intention s’étirait, se diluait, privée de traction. Son esprit était saturé de tout et de rien. Englué dans une masse noire, dense, sans contours, qui l’empêchait d’atteindre la moindre décision. Il comprenait ce qui se passait autour de lui, mais cette compréhension restait théorique, sans débouché. Une lucidité inutile qui le terrassait. A ses côté, son épouse partageait la même prison psychique mais avec une acuité plus douloureuse encore. La peur, l’angoisse pour les enfants, la honte de l’impuissance, circulaient librement et cruelllement ; sans filtre, sans possibilité d’action. Elle sentait le poids de la fatigue, une lassitude qui venait de son esprit, sollicité en permanence, incapable de se reposer. Désormais, une torture atroce l'affectait : penser lui demandait un effort démesuré et ne pas penser lui était impossible.

La gamine, treize ans, percevait un monde noyé dans une eau dégeulasse. Les sons lui arrivaient déformés et étouffés. Les visages des Wolframs se mélangeaient aux ombres et aux souvenirs des tortures prodiguées par cette femme blonde. Une trouille viscérale restait prisonnière de son état catatonique : incapable de déclencher un cri ou un mouvement. Elle essayait de comprendre, de se raccrocher à quelque chose de connu, mais même les pensées se perdaient, s’emmêlaient, prises dans un réseau invisible qui étranglait son âme.

Le gamin, enfin, petit bonhomme de dix ans à peine, luttait autrement. Son esprit cherchait des images simples : courir, appeler, pleurer. Mais chaque image se figeait avant d’atteindre sa forme complète, comme si une main étrangère les pressait dans une matière molle et collante. Il voyait. Il entendait. Il sentait son cœur battre trop vite. Pourtant, son corps restait lourd et distant. Un corps étranger, moite et froid. La fatigue montait en vagues lentes, telle une usure continue.

Tous les quatre partageaient la même certitude : ils étaient là, ils se sentaient mais absents d’eux-mêmes. Le temps s’étirait, poisseux, interminable. Chaque seconde exigeait un effort de survie mentale. Et plus ils luttaient, plus ils se vidaient, comme si la femme blonde se nourrissait de cette résistance, resserrant encore ses entrelacs visqueux autour de leurs esprits.

Freki leva deux doigts. Vert. Stable.

À l’arrière de la maison, Hati et Skoll pénétrèrent par la baie vitrée de la salle à manger jouxtant la cuisine. A nouveau, le double vitrage changea de vibration, pemettant le passage des Wolframs, puis se reformèrent derrière eux. Aucune trace, pas un son. Les tonahuacs prirent place des deux cpoté de la porte entruverte donnant sur la cuisine éclairée. Le coffret du diapason reposait sur la table, éclairé par la lampe abat-jours. Tango trois, attablé à son côté, était plongé dans l'écriture de notes dans un carnet.

Soudain, une canalisation encastrée laissa entendre une cascade d'eau. A l'étage, Pierre Doutrelepont et Christine Gohy avaient libéré l'eau du bain.

Le couple se sècha et papota tout en s'habillant.

— T'as pas faim, toi ? dit Christine. Ces galipettes m'ont ouvert l'apétit.

— Ouais... manges si tu veux, moi, j'vais causer avec Dutilleul. Je veux savoir si ce truc fonctionne vraiment. Ca fait vingt ans que j'peux plus utiliser mes pouvoirs, bordel !

— Pauvre petit chou... fit-elle sur un ton plaintif.

Doutrelepont se retourna, vexé, et la foudroya du regard.

— Te fous pas de ma gueule, poupée ! Tu sais pas c'que c'est toi d'être privé de cette puissance ! J'étais un dieu ! T'entends ?... un dieu ! Toi tu t'en fous, t'utilise tes pouvoirs pour te lisser les cheveux ou torturer des gosses. Moi, je les utilise pour une mission supérieure !

— Haha, une mission supérieure, s'esclaffa la jeune femme. Ben voyons, Pierre Doutrelepont ce bienfaiteur investit d'une mission supérieure !

Il bondit sur elle. La plaqua contre le mur, une main sur la gorge.

— Faut que je te rappelle pourquoi on est là ? Pourquoi on a tabassé le vieux à Bruges pour lui piquer son truc, là... son instrument de musique à la con ?

— C'est bon, c'est bon, souffla-t-elle à moitié étranglée.

Il la relacha et acheva de s'habiller.

— J't'aime bien, poupée, fit-il en serrant les dents, mais me pousse pas à bout. J'voudrais pas à devoir te refaire le portrait, tu piges ?

Habituée aux sautes d'humeurs de son amant, Christine pris sur elle. Elle refit sa tenue et s'approcha, féline.

— J'aime te charier, mon amour. C'est là que t'es le meilleur.

Elle l'embrassa. Il se calma.

— Ta raison, j'ai faim moi aussi, grimaça-t-il. Arrête de me les briser et trouve-nous un truc à bouffer.

Christine enfila ses ABL sans les lacer et emprunta l'escalier vers le rez-de-chaussée, Doutrelepont sur les talons.

En dessous-d'eux, Hati lança un zha aux Wolframs :

Tango Un u Kal, morak. Sha-len. Tangos 1 et 2 en mouvements. On reste fluide.

Le bassin liégeois n’avait jamais vraiment cessé de brûler.

Après un siècle de domination industrielle, le bassin métallurgique liégeois montrait les premiers signes de régression. Certains hauts-fourneaux étaient froids et les chaînes arrêtées. Le long de la Meuse, les usines mortes se succédaient comme des carcasses : briques noircies, vitres éclatées, hangars éventrés. Dans les années d’après-guerre, l’industrie lourde avait nourri des milliers de familles ; à présent, elle ne nourrissait plus que les rats, les errants et ceux qui refusaient de disparaître.

C’est là que les Chiens Gris du sud du royaume avaient trouvé refuge.

Ils occupaient une ancienne friche métallurgique à l’écart des routes. La bande n'avait pas de structure centrale, pas de hiérarchie claire. Des groupes de trois ou quatre Clebards, rassemblés par affinités, par dettes, par habitudes. Ils vivaient comme des zonards autour de feux de fortune, dormant sur des matelas récupérés, écoutant les tubes de l'été sur radios bricolées et tuant le temps en cassant des trucs déjà cassés. Mais sous cette misère se cachait une vigilance constante, une méfiance aiguë, et la conscience d’appartenir à un monde qui n’avait plus le droit d’exister.

Vincent Dutilleul était arrivé un matin, au volant de sa Renailt 4 bleu nuit, couverte de la poussière des routes du Nord. C'était le milieu de l'été et les ronces grimpaient le long des murs de briques, envahissaient les rails morts, étouffaient les anciennes voies de service. La chaleur faisait suinter le goudron et réveillait l’odeur métallique du sol, mélange de rouille, d’huile figée et de poussière noire. Les hangars éventrés vibraient sous le bourdonnement des insectes ; leurs toitures trouées découpaient le ciel en plaques blanches et bleues. La Meuse, toute proche, charriait une humidité lourde qui collait aux vêtements. La friche était entre deux, entre la vie et la mort.

Avant l’entrée visible du site, Dutilleul avait parqué sa caisse puis en était sortit avec difficulté. Cassé par le voyage, les muscles endoloris par les centaines de bornes au volant de cette petite bagnole, il était heureux de terminer le chemin à pied. Il savait à qui il rendait cette visite impromptue parce qu'on ne venait pas chez les Chiens Gris par hasard.

Instituteur de formation, tonahuac de naissance, yauqhi par condamnation, Dutilleul avançait avec une détermination froide. Dans la friche, les guetteurs l'avaient très vite identifié et laissé entrer sans l’arrêter. Il s'était enquit du chef, sans succès, y'avait pas de chef. Pourtant, on lui avait renseigné un nouveau venu, une base, un sale type, un alpha.

Doutrelepont était assis sur une poutrelle rouillée, une clope éteinte entre les doigts. Son thra était si bridé qu’il n’en sentait plus que l’écho : une fatigue chronique, une colère continue. Autrefois, il avait été quelqu’un. Désormais, il survivait. À ses côtés, Christine gardait le silence. Elle, au contraire, conservait un accès à ses capacités, mais elle avait appris à les dissimuler. Trop de regards, trop de convoitises. Le couple était dans le creux. Sans projet. Sans avenir. Juste le présent.

— Salut.

Dutilleul avait abordé le couple en saluant de la main. Geste amical qu'ils avaient ignorés tandis que Christine lui avait sondé la psyché à la manière d'un flic lisant une carte d'identité.

— Vincent Dutilleul, avait-il dit en tendant une main à Pierre qui l'avait ignoré tout en veroulliant son regard.

Christine s'était levée et tourné autour de lui comme un chat avec une souris. Dutilleul fondait dans son costume gris clair froissé. Il puait la transpiration rance et la clope. Mal rasé, mal fagoté, il aurait fait un parfait Chien gris. Vincent avait été déstabilisé par ce brin de fille, cette beauté brute, animale, qui le jaugeait en l'encerclant. Un parfum sucré, vanillé, l'enveloppait. Enfin, elle était retournée auprès de son amant, qui n'avait pas bougé.

Il est clair, avait-elle dit en zha vers Doutrelepont. C'est un yauhqi.

— Qu'est-ce que tu veux ? avait craché Doutrelepont.

— Je cherche une équipe pour voler un objet... spécial. Une sorte d'arme.

— Pas intéressé. Dégage.

Mû par le réflexe instinctif de fuite devant un prédateur, Vincent avait fait un pas en arrière. Il pris une inspiration et demanda :

— Vous... Vous êtes un yauhqi, comme prsque tous les Chiens Gris, juste ?

Le colosse s'était alors levé de la poutrelle et, les bras croisés sur la poitrine, le regard vrillé sur le petit bonhomme, avait répondu par un grognement.

— Je... je prend cela pour un oui... Et si je vous disais que cette arme pourrait vous affranchir du bridage de vos pouvoirs. Si je vous disais que vous pourriez retrouver votre grandeur, votre puissance... Alors ceci vous intéressera.

Et Dutilleul leur avait raconté l'histoire du diapason du diable.

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