26 - Le diapason du diable
Au milieu du XVe siècle, Bruges marche sur l’eau.
Sous la coupe bien tenue des ducs de Bourgogne, la ville fait battre le pouls de l’Europe. Tout y passe, tout y circule, tout y s’achète. L’or, la laine, les épices, les idées, même les illusions trouvent preneur. C’est un nœud serré, un sac de nerfs économiques, une marmite où l’on touille sans cesse. Forcément, pour les Tonahuacs, ça crépite. Le thra y devient nerveux, instable, bourré d’énergie. Un terrain parfait pour ceux qui aiment jouer avec des allumettes dans une poudrière.
C’est là que surgit Maarten van der Swael, alchimiste tonahuac du Clan des Eaux Basses.
Un clan très ancien. Du genre qui n’a jamais aimé les projecteurs. Ils préfèrent quand la lumière hésite avant d’entrer. Leur territoire, c’est la terre qui colle aux semelles, l’eau qui ne sait pas où aller. Chez eux, les traces disparaissent vite, mais rien ne se perd. Les autres clans les appellent Ceux-d’en-bas. Eux disent que, dans ces sols lourds et silencieux, le monde n’a pas oublié comment respirer.
Leur savoir remonte loin. Trop loin pour tenir dans les livres. Ils ont compris tôt que l’esprit ressemble à une terre détrempée. Plus on creuse, plus tout ralentit. Le temps devient épais, les pensées s’enfoncent, les voix se multiplient et quand on descend vraiement trop profond, l’éternité s’invite sans frapper.
Puis le monde a changé. Après Tlallocan, quand les glaces ont fondu et que les hommes ont commencé à bâtir, mesurer, compter et mettre des noms sur tout, le Clan des Eaux Basses a baissé le rideau. Les nalhuns voulaient monter, grandir, briller. Eux savaient que monter, c’est toujours payer quelque chose au passage. Un souvenir, une vérité, un poids qu’on abandonne faute de place.
Ils ne se sont pas éteints dans le bruit. Ils ont choisi mieux. L’effacement. Leurs noms ont disparu, leurs rites ont été noyés volontairement. Ils ont appelé ça la Dissolution. Mais ils se sont fait une promesse : tant qu’il restera une terre humide, tant qu’un sol retiendra un pas un peu trop longtemps, ils ne seront jamais tout à fait partis.
Et encore aujourd’hui, dans certaines plaines basses, quand la boue semble réfléchir avant de vous lâcher, les anciens baissent les yeux et murmurent que les Eaux Basses se souviennent.
Officiellement, Maarten van der Swael est un type impeccable. Un artisan comme on les aime. Il fabrique des instruments qui mettent le monde d’équerre et d’autres qui le font chanter juste. Des balances pour les marchands, des horloges pour les princes, des orgues pour Dieu. Un homme utile. Respecté. Le genre qu’on salue sans penser à vérifier ses poches.
Mais officieusement, c’est une autre musique. Avec ses copains des Eaux Basses, qui savent que l’eau se souvient et que le thra circule mieux quand on ne lui crie pas dessus, il s’attaque à un pilier sacré de l’ordre tonahuac : l’ishkal de l’Entrave. Le verrou officiel. Le frein d’urgence. Le truc qui coupe le jus aux Tonahuacs quand ils dépassent les bornes.
Pour les autres clans, c’est une nécessité, un garde-fou, une idée bien propre. Pour van der Swael, c’est du bricolage. Une construction énergétique montée à la vas-y-comme-je-te-pousse. Là où ses pairs voient une loi éthique, lui voit un système réprimant et ce qui a été monté peut être démonté. L'Entrave, c'est un coup tordu, le tralhun replié, coincé et maintenu dans cette position par un jeu de résonances. Et quand on plie quelque chose, il suffit parfois de tirer dans l’autre sens.
À partir de là, tout s’enchaîne. Et tout dérape. Van der Swael met au point un ishkal expérimental. Une clé à l’envers. Un contre-chant. Un outil pour rouvrir ce qu’on croyait définitivement fermé. Il l’appelle l’ishkal du Dénouement.
Dans certains dossiers, on préfère dire Contre-Contrainte. C’est moche, ça sonne mal mais ça raconte la même histoire. Sur un yauhqi, l’effet est immédiat. Le tralhun se remet en place et le flot de thra revient. Pas en sifflotant. En force. Comme un courant qu’on balance sans prévenir. Les capacités reviennent parfois violentes, souvent instables mais indéniables.
— C'est réversible ? demanda le colosse.
Vincent tarda à répondre.
— Putain ! Mon bridage... tu peux l'arrêter ? cria-t-il soudain en empoignant Dutilleul par le col.
— Ou... oui. Je pense bien, mais ce n'est pas si simple... il faut que...
— Tu me saoul ! Qu'est-ce que je dois faire ? Et magne-toi de répondre !
— Je, je.. il y a le diapason.
— Le quoi ?
— Le diapason du diable, c'est un instrument de musique qui...
Le tenant toujours fermement de la main gauche, la brute leva l'autre main, menaçante.
— Un instrument de musique ? Tu te fous de moi !
Un réflexe et Dutilleul se cacha le visage de ses avant-bras.
— C'est le seul moyen ! Je vous l'assure ! hurla-t-il, la peur brisant sa voix.
La belle blonde intervint en baissant la main levée de son amant.
— Laisse-le finir, mon amour. Si tu l'assomme, on ne connaîtra pas le moyen de te libérer.
Le Belge foudroya le rançais du regard et le poussa en grognant.
— Vas-y, champion, lui conseilla-t-elle. Mais direct à l'essentiel. Tu as grillé tous nos jetons de patience avec tes histoires d'eau basse.
Dutilleul rajusta ses lunettes et sa tenue puis raconta la fin de l'histoire de Maarten van der Swael.
À l'instant où l'alchimistre brugeois commence à libérer des yauhqis locaux de leurs entraves psychiques, il cesse d’être un chercheur et devient un problème. Parce qu’un Tonahuac capable de rendre le thra à ceux à qui on l’a retiré, ce n’est pas un savant, c’est une faille. La réaction est immédiate : hérésie, bris du Nân, atteinte à l’ordre. Bref, menace éthique majeure.
Le Sodalitium Radix Fluxus frappe vite et propre. Les travaux sont saisis. Le verdict tombe sans fioritures : van der Swael est déclaré yauhqi et le clan des Eaux Basses sévèrement réprimandé. Et pour la touche finale, l’ironie bien sentie, on lui applique l’ishkal qu’il a passé sa vie à démonter.
Son accès au thra est bridé. On l’a vidé et coupé de ses pouvoirs. Rendu inoffensif sur le papier, il lui reste ce que le Centre n’a jamais su confisquer : le cerveau. Alors il tente le dernier tour de piste. Le plus gonflé. Sortir l’ishkal de sa tête et le mettre dehors. Noir sur blanc. Métal contre métal. Car il sait que la Réversion n’est pas une prière ni un tour de passe-passe. C’est une vibration qu'il a mesurée. Et une vibration, ça se règle, ça s’accorde et ça se fixe. Plus besoin de volonté, juste de la physique bien appliquée.
C’est comme ça qu’il fabrique le Diapason du Diable. Un bel objet, sobre, presque respectable. Mais qui ne donne pas le la... il retourne l’orchestre. Le Diapason ne fait pas semblant. A son utilisation, van der Swael constate qu'il ne fait pas que copier l’ishkal de Réversion sur un individu, il le généralise sur une zone. Où plutôt, il inverse la vibration. Dans son rayon d’action, les cartes sont rebattues sans demander l’avis de personne : les yauhqis récupèrent le thra et les Tonahuacs, propres sur eux, se retrouvent bridés comme des fautifs. L’ordre tonahuac fait un demi-tour sec.
Et van der Swael, fidèle aux Eaux Basses jusqu’au bout, ajoute l’ingrédient qui fait tout passer à l’échelle supérieure : l’eau. Parce que l’eau conduit, l’eau propage, l’eau n’oublie rien. Dans un liquide, le Diapason prend de l’ampleur. La vibration s’étale, se met à circuler comme une mauvaise rumeur. Dans un endroit humide, ce n’est plus un effet local. C’est un champ. Des bâtiments, des foules, des quartiers entiers pris dans la combine. Silencieux. Propre. Sans panache inutile.
À ce stade, on ne parle plus d’une lubie d’alchimiste vexé. On parle d’une arme. Et pendant qu'à Rome le Sodalitium Radix Fluxus se félicite d’avoir neutralisé un discident, à Bruges, van der Swael leur laisse un souvenir encombrant. Une petite vérité bien dure à avaler : on peut couper le thra d’un homme... mais pas ses idées.
Vincent se tut. Le silence tomba entre les trois individus. Elle regarda son homme par le bas. Le colosse demeurait impassible, plongé dans ses réflexions. Pour la première fois de sa vie, il effleura l'idée d'un avenir. Demain restait brumeux mais il commença à s'encrer dans le présent.
— Où est-il ton diapason ?
Dutilleul redressa le menton et affronta le regard glaçant du Belge.
— Alors... si nous avons une entente, je veux des garanties.
Elle pouffa.
— Des garanties ? Tu oublies ceci, persiffla-t-elle.
Dutilleul ressentit un léger décalage, un glissement à ses pieds. Le sol lui parut soudain irrégulier, comme si les dalles étaient mal jointes. Il recula. Un bourdonnement sourd accompagné d'une vibration monta du sol à l'assaut de son ventre transformé en caisse de résonnances. Malgré lui, les battement de son coeur s'y synchronisèrent. La nausée le gagna.
Autour du couple, les murs se mirent à bouger, à s'approcher. Nouveau pas en arrière. Le sol s'affaissa sous son talon… pourtant il était intact. Trouille.
Il regarda la jeune femme dont les yeux luisaient. A nouveau cette sensation de vide sous son pied. Derrière lui, un fracas métallique le fait sursauter, suivit d'un gémissement métallique qui décolla dans les aigu. Comme une articulation fatiguée qui cède. Il plaqua ses mains contre ses oreilles et ferma les yeux avec force. Sans effet. Tout saiten lui.
Son rythme cardiaque frôlait la rupture lorsqu'il eut la sensation très nette que le sol pouvait ne plus le porter. Il hurla d'effroi.
Puis tout s'arrêta. Le gouffre disparu. Le métal se tut. La friche redevint friche.
Prostré. Trempé de sueur. Les épaules affaissées. Dutilleul était lessivé. Cette fille avait bien ses pleins pouvoirs.
— Comment t'as fait ? souffla-t-il.
— T'as oublié le fermer le judas de tin ishak, répondit-elle avec un clin d'oeil. Petit oubli, grande conséquence.
— Quel Tsi ? arriva-t-il à prononcer, la gorge aussi humide que le désert.
— T1, presque T2, répondit-elle avec fireté.
Dutilleul se releva avec difficulté. Il puait avant, c'était encore pire maintenant. Le colosse n'avait pas bougé.
— Je dis, tu fais. C'est l'entente, dit-il simplement.
— Je suppose que ce n'est pas discutable.
En guise de réponse, le Belge lui tourna le dos et s'en alla ramasser quelques affaires. La blonde lui tendit la main avec ce sourire divin. Il lui serra la main. Peau douce, prise ferme.
— Christine… Christine Gohy. Et lui, c'est Pierre Doutrelepont.
— Vincent Dutilleul, enchanté.
Une demi-heure plus tard, la petite Renault 4 filait bon train sur l’autoroute belge flambant-neuve, la Hesbignonne, inaugurée quelques mois plus tôt par le roi Baudouin.
Objectif Bruges.

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