Chapitre 32 - Le canal d'eaux noires
Jeudi 28 octobre 1965, dix-huit heure trente neuf. Pungus, dans les profondeurs du Vatican.
Frère Solmund, le Superviseur Maeron, le Veilleur Fenrir, l'opératrice en chef et la rédactrice Claire Delorme avaient été rejoints par Euréka Vallederak, archonte de Valleska. Ils assistaient depuis quelques minutes au déploiement de la Meute des Wolframs au domicile des Verhaagen, au quartier Tenberg de Asse, un village de la banlieue ouest de Bruxelles. Les objectifs : libérer quatre otages, la famille Verhaagen, neutraliser trois terroristes et sécuriser un artefact, le diapason. Deux binômes attendaient dans le salon non loin des otages, un autre sur l'arrière de la cuisine, près à intervenir sur l'artefact, et les louveteaux au point de repli. Le dernier binôme, le plus important, venait d'arriver à l'étage dans un souffle de silence.
Akéla Drusen réadaptait l'action des Wolframs minute par minute. A ses côté, Warg, son atout. Véritable miroir physique de Doutrelepont, le Wolfram était sous pression comme un réacteur maintenu au seuil critique. Le thra affluait en lui, comprimé, discipliné, prêt à être vectorisé au premier ordre. Ses perceptions embrassaient la maison et il percevait les signatures de ses deux objectifs en dehors de ses cinq sens.
Drusen attendaient le bon moment pour les neutraliser : qu'ils soient tous séparés, dans des pièces différentes.
Dans la cuisine, Christine Gohy tartinait de confiture quelques tranches de pain ; autour de la table de la cuisine, Pierre Doutrelepont observait Vincent Dutilleul qui achevait son étude du diapason.
— Tu crois que Christine doit encore le charger ? Ca fait une putain de semaine qu'elle le recharge tous les jours. Il devrait être bon là, non ?
— Laisse-moi la nuit, répondit Dutilleul sans lever la tête.
— Et merde ! Mais pourquoi ça te prend autant de temps !
— Ecoute, chef, il releva la tête, ce truc est une arme de guerre. Si on le déclenche de travers, on risque gros.
— Gros comme quoi ?
Dutilleul s'adossa à la chaise et laissa passer quelques secondes.
— Tomber dans le coma, perdre la raison, que sais-je encore, fit-il avec de grands gestes énervés.
Christine leur tendit des tartines à chacun et se rendit au salon. Doutrelepont mordit dans la sienne et continua en postillant.
— Ok pour la nuit. Et quoi que tu dises, on le teste demain matin, sans faute.
Sans attendre de réponse, il rejoignit sa petite copine dans le salon. La radio diffusait le chanteur Christophe et son hit de l'été : J'avais dessiné sur le sable, son doux visage qui me souriait, puis il a plu sur cette plage... Devant le feu mourant dans la cheminée, la jeune femme se balançait sur le rythme chaloupé.
Tout en achevant sa tartine, Doutrelepont admira son déhanchement. Il s'avança, lui pris les mains et l'invita à danser sur l'air langoureux. Ils s'enlaçèrent. Corps à corps.
La scène était surréaliste. Au centre du grand salon, devant la cheminée où mourraient quelques braises, un géant dansait langoureusement avec sa muse. A leur côtés, prostrés, recroquevillés dans le divan, la famille Verhaagen. Le père, la mère et les petits ados. Inconscients, cassés, brisés. Aux quatre coins de la pièce, debouts, invisibles et totalement immobiles, quatre Wolframs.
Je me suis assis auprès de son âme, mais la belle dame s'était enfuie...
Onze jours plus tôt.
Un petit vent frais poussait les cols à se fermer, les mains à se garnir de gants. Le soleil d'automne glissait sur les eaux noires des canaux brugeois, donnant ce scintillement féérique aux sillages des cygnes blancs.
Le quartier Sint-Anna se trouvait un peu à l'écart des circuits touristiques et les rues étaient presque vides. Col relevé, frissonant dans le petit matin du plat pays, Dutilleul pompa un grand coup sur sa clope. Sur sa gauche, Doutrelepont, la tignasse hirsute, s'en allumait une.
Appuyés sur la rambarde de la passerelle qui surplombait le canal, ils observaient le musée Van der Maele. Une maison brugeoise typique au fronton triangulaire et au toit très pentu. La brique blanche qui entourait les grandes fenêtres offraient un contraste bienvenu sur le rouge vif du bâtiment. On aurait dit qu'elle jouait des épaules avec ses voisines, cherchant à se blottir pour se préserver du froid.
Dans le silence des premières heures du jour, la nature offrait une présence timide dans ce décors minéral de briques et de pavés traversé par le canal d'eaux noires. Les cris des choucas glissant de clocher en clocher, saluant l'astre solaire. Les pillalement des mésanges qui cherchaient un abri pour l'hiver à venir.
— J'aime bien cette ville, sourit le Fagnard en soufflant la fumée de sa clope. Ca change des collines grasses de par chez moi. Je sais pas, y'a comme une douceur de vivre. C'est cossu, propre.
Dutilleul tourna un visage dubitatif, un sourcil relevé.
— Qu'est-ce que tu as ce matin, chef ? Tu fais de la poésie et ça ne te ressemble pas.
— Mm... j'ai passé une bonne nuit. Je m'sens bien.
— Ben pas moi ! Quand vous faites l'amour, vous en faites profiter tout le quartier. Et vas-y que je cire ma jouissance, en avant les grognements ! Et en plus, c'est que vous remettez le couvert plus d'une fois. Non, sérieux, c'est pénible.
Le Fagnard envoya une grande tape dans le dos du petit instituteur.
— Faut qu'tu te trouves une petite femme, mon gars. Tu as besoin d'une vidange. On va te trouver ça.
Dutilleul le regarda de travers.
— De quoi ?
— Quoi, de quoi ? Une vidange... t'envoyer en l'air ! Enfin… élucubra Doutrelepont.
Le français détourna le regard, vaguement dégouté.
— Non merci, ça ira. J'ai ce qu'il faut à la maison.
Doutrelepont sourcilla et répéta pour lui :
— A la maison ?...
Ainsi donc, le petit franchouillard avait un domicile, un chez lui. Et une femme l'y attendait. Il fut pris de curiosité pour ce bonhomme qui venait de nulle part.
— Et... elle s'appelle comment... si on peut demander ?
Dutilleul laissa passer quelques secondes. Un chouca passa en croassant. Les mots sortirent avec difficultés.
— Sylvie. C'est ma petite amie. Elle est restée là-bas, murmura-t-il.
Le colosse appuya ses avant-bras sur la rambarde, tira sur sa clope et souffla dans l'air froid.
— A propos, je t'ai jamais demandé comment tu en savait autant sur ce truc... ce diapason.
Dutilleul contempla l'eau noire qui glisait sous la passerelle, lente et indifférente. Il baissa les yeux vers son reflet déformé. Le visage qu’il aperçut ne fut pas celui d’un homme aux abois, mais celui d’un adolescent. Soudain, il se retrouva au temps béni de son adolescence. Il revit la maison de Charleville-Mézières. Les murs épais, l’odeur du cirage et du papier ancien. Dans le salon familial se dressait une bibliothèque austère, haute et étroite, comme un clocher domestique. Une vitre en protégeait le contenu, donnant à l’ensemble l’allure d’un reliquaire. Derrière le verre dormaient quelques trésors dont on ne parlait qu’à mi-voix.
— Mes parents possèdent pas mal de vieux bouquins. C’est d’eux que me vint le goût de la lecture, et de l’histoire. Parmi ces ouvrages, il y avait deux carnets rédigés en vieux néerlandais. Ils avaient été écrits par un type qui vécut dans les Pays-Bas au Moyen Âge.
Il marqua une pause, feuilletant mentalement les pages.
— Pendant mes études d’instituteur, je décidai de les traduire. Cela me prit des mois. J’y parvins grâce à mes capacités… et à l’Aënka. Les textes contenaient les travaux et les recherches d’un certain Martin, ou Maarten, Van der Swael, qui vécut ici, à Bruges, au milieu du XVe siècle.
— Mais... comment ces bouquins se sont retrouvés chez toi ?
Un léger sourire passa sur le visage de Vincent.
— Par héritage, tout simplement. L’un de mes parents devait compter un Van der Swael dans sa lignée. Par un concours de circonstances, ces cahiers traversèrent les siècles pour finir dans l’armoire du salon. Personne n’y prêta vraiment attention. Sauf moi.
Doutrelepont regarda la façade du musée à une centaine de mètres.
— Donc, d'une certaine manière, tu viens braquer ta propre famille. Là, tu m'épates !
Dutilleul releva la tête, pris une boufée sur sa cigarette et jeta le mégot dans le canal.
— Je ne vois pas ça comme ça. Je viens juste récupérer ce qui me reviens de droit : mes pouvoirs.
Le Fagnard acquiesca.
— C'est pas faux. Et t'as fait quoi comme connerie ?
Dutilleul raconta.
En juin dernier, il était prof en CM2 dans son école à Charleville. Un gamin de sa classe était en panique, traversé de peurs incohérentes devant les examens de fin de cycle. Vincent chercha à comprendre et utilisa l'ishkal Perception Mentale. Il franchit Yulmeren sans consentement explicite, persuadé que l’intention suffisait à légitimer l’acte. Il découvrit une violence familiale, une terreur muette, un appel à l’aide que personne n’entendait.
Il n’alerta pas la direction de l'école et pris sur lui d'aider l’enfant à sa manière, discrètement, voulant bien faire. Pour Vincent, il n’avait fait que son métier. Mieux encore : il estima avoir bien agi. L'enfant réussit ses examens malgré un contexte famillial bancal. Puis tout bascula. Il fut interpellé par son clan qui avait reçu une note depuis Valleska, elle-même alertée par le Centre.
Il avait commis une transgression majeure et rompu son serment. Non pas tant pour l’intrusion elle-même que pour avoir substitué son jugement individuel à la Loi. Il avait observé et manipulé un esprit sans autorisation, brisé un interdit fondamental, et décidé seul de ce qui était juste. Le verdict tomba : yauhqi. Bannissement et bridage de ses capacités.
Vincent n'accepta pas la sanction, tenta de faire valoir ses principes, sa bienveillance, le contexte famillial du gamin. Rien n'y fit. On lui reprochait d’avoir été humain avant d’avoir été tonahuac.
— Ha les salauds ! Doutrelepont se racla la gorge et cracha dans le canal. Ce putain de Centre et cette foutue Valleska. Je les hais ! On doit s'en débarrasser, définitivement.
— En ce qui me concerne, retrouver mes pouvoirs et ma vie d'avant, quitte à ne plus mettre un pied dans mon ancien clan, ça me suffit amplement. Je saurai faire attention à l'avenir.
— Et t'as pas envie de leur foutre un pied au cul ?!
Dutilleul haussa les épaules.
— Chef, la vengeance c'est pas mon truc. Je suis un gars simple avec une vie simple.
Le Fagnard maugréa en fronçant les sourcils.
— Et toi ?… continua le français, tant qu'on est dans les révélations intimes, t'as fait quoi pour devenir yauhqi ?
Il revit le visage de son frère se disloquer, pulpe éclatée sous la violence de son ishkal. Il entendit les hurlements de son père, rauques, inhumains, tandis qu’il le pelait sans pitié. Autour de lui résonnaient les rires convulsifs des GI’s qu’il avait poussés aux confins de la raison, et les supplications des soldats allemands, brisées, répétées jusqu’à l’épuisement.
Il traversa de nouveau ces landes de tourbe rouge, où la terre n'en finisait pas de boire le sang des hommes. Les heures s’y étiraient dans une fièvre opaque, un délire continu dont nul ne sortait jamais. Ni les morts, ni les vivants.
— Tu veux pas savoir, trancha-t-il en serrant les dents.
Vincent n'insista pas, il connaissait le caractère brutal de son nouveau chef et ne voulait surout pas le chatouiller.
Soudain, une femme rondelette déboucha au détour d'une vénelle et pris la direction de l'hôtel particulier. Dutilleul consulta sa montre. 7 heures 55. La domestique du vieux se pointait pile à son heure. Engoncée dans un grand manteau brun clair, un fichu abritant ses cheveux grisonnants, elle s'arrêta devant la bâtisse.
Vincent se redressa lentement, presqu'à regret. Immobile depuis quelques minutes dans sa tièdeur relative, l'humidité froide s'invita dans son costume froissé. Il ne put réprimer un frisson. A côté de lui, le Fagnard n'avait pas bougé. Il observait une fille qui se levait d'un banc non loin du musée.
— Ca y est, Christine intervient. Que la fête commence, dit le Fagnar dans un sourire carnassier.
La vieille dame déposa son cabat, tira un trousseau de clé et ouvrit la porte du musée.

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