27 - Le canal d'eaux noires

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Bruges, deux jours plus tard.

Un petit vent frais poussait les cols à se fermer, aux mains à se garnir de gants. Le soleil d'automne glissait sur les eaux noires des canaux brugeois, donnant ce scintillement féérique aux sillages des cygnes blancs.

Le quartier Sint-Anna se trouvait un peu à l'écart des circuits touristiques et les rues étaient presque vides. Col relevé, frissonant dans le petit matin du plat pays, Dutilleul pompa un grand coup sur sa clope. Sur sa gauche, Doutrelepont, la caquette plate baisée, s'en allumait une.

Appuyés sur la rambarde de la passerelle qui surplombait le canal, ils observaient le musée Van der Swael. Une maison brugeoise typique au fronton triangulaire et au toit très pentu. La brique blanche qui entourait les grandes fenêtres offraient un contraste bienvenu sur le rouge vif du bâtiment. On aurait dit qu'elle jouait des épaules avec ses voisines, cherchant à se blottir pour se préserver du froid.

Dans le silence des premières heures du jour, la nature offrait une présence timide dans ce décors minéral de briques et de pavés traversé par le canal d'eaux noires. Les cris des choucas glissant de clocher en clocher, saluant l'astre solaire. Les pillalement des mésanges qui cherchaient un abri pour l'hiver à venir.

— J'aime bien cette ville, sourit le Belge en soufflant la fumée de sa clope. Ca change des collines grasses de par chez moi. Je sais pas, y'a comme une douceur de vivre. C'est cossu, propre.
Dutilleul tourna un visage dubitatif, un sourcil relevé.
— Qu'est-ce que tu as ce matin, chef ? Tu fais de la poésie… ça ne te ressemble pas.
— Mm... j'ai passé une bonne nuit. Je m'sens bien.
— Ben pas moi ! Quand vous faites l'amour, vous en faites profiter tout le quartier. Et vas-y que je cire ma jouissance, en avant les grognements ! Et en plus, c'est que vous remettez le couvert plus d'une fois. Non, sérieux, c'est pénible.
Le colosse envoya une grande tape dans le dos du petit instituteur qui toussa sous le coup.
— Faut qu'tu te trouves une petite femme, mon gars. Tu as besoin d'une vidange. On va te trouver ça.
Dutilleul le regarda de travers.
— De quoi ?
— Quoi, de quoi ? Une vidange... t'envoyer en l'air ! Enfin… élucubra Doutrelepont.
Le Français détourna le regard, vaguement dégouté.
— Non merci, ça ira. J'ai ce qu'il faut à la maison.
Doutrelepont sourcilla et répéta pour lui :
— A la maison ?...
Ainsi donc, le petit franchouillard avait un domicile, un chez lui. Et une femme l'y attendait. Il fut pris de curiosité pour ce bonhomme qui venait de nulle part.

— Et... elle s'appelle comment... si on peut demander ?
Dutilleul laissa passer quelques secondes. Un chouca passa en croassant. Les mots sortirent avec difficultés.
— Sylvie. C'est ma petite amie. Elle est restée là-bas, murmura-t-il.
Le colosse appuya ses avant-bras sur la rambarde, tira sur sa clope et souffla dans l'air froid.
— A propos, je t'ai jamais demandé comment tu en savait autant sur ce truc... ce diapason.

Dutilleul contempla l'eau noire qui glisait sous la passerelle, lente et indifférente. Il baissa les yeux vers son reflet déformé. Le visage qu’il aperçut ne fut pas celui d’un homme aux abois, mais celui d’un adolescent. Soudain, il se retrouva au temps béni de son adolescence. Il revit la maison de Charleville-Mézières. Les murs épais, l’odeur du cirage et du papier ancien.

Dans le salon familial se dressait la bibliothèque familiale, austère, haute et étroite, comme un clocher domestique. Une vitre en protégeait le contenu, donnant à l’ensemble l’allure d’un reliquaire. Derrière le verre dormaient quelques trésors hérités depuis la nuit des temps.

— Mes parents possèdent pas mal de vieux bouquins. C’est d’eux que me vint le goût de la lecture, et de l’histoire.

— Je le savais…

— Tu savais quoi, demanda Vincent, surpris.

— T'es un boulard… un intellectuel. Ca se voit. Et pas juste à cause de tes lunettes et de ton costume à deux balles. Je vois à traves toi. Mes pouvoirs ont beau être amoindris, j'ai des restes. Et je sais les utiliser.

— D'accord… je joue le jeu. Qu'est-ce que tu vois d'autres ?

Doutrelepont laissa passer quelques instants. L'observant à la volée en tirant des bouffées sur sa cigarette.

— Tu te planques. T'as la trouille de quelque chose… je sais pas encore quoi, mais je vais le découvrir.

Vincent ne dit rien, le regard perdu sur l'horizon de toits.

— T'as vu des trucs… différents. Y'a quelque chose dans ton regard et dans ta façon de marcher dans le monde des nalhuns que j'ai déjà vu chez certaines personnes bien précises.

— Lesquelles ? s'étonna Vincent, soudain interpellé par la finesse de ce type dense comme du plomb.

— Ceux qui ont été à Valleska.

Le Français tresaillit. Comment pouvait-il savoir ?

— Tu y as déjà été ?

Un chouca se fit entendre au loin. Pierre ajusta sa casquette.

— Non. Et si j'y vais, c'est pour tout pêter !

La franchise du Belge alliée à la dureté du ton frappèrent Dutilleul. Il en eut presque mal. Quelques instants passèrent et Doutrelepont continua :

— Alors, cette histoire de diapason…

Vincent repris ses esprits et continua :

— Le diapason… la bibliothèque familliale. Parmi les ouvrages, il y a deux carnets rédigés en vieux néerlandais. Des carnets qui remontent au moyen âge.

— Putain, ça… c'est vieux, siffla Doutrelepont.

Vincent marqua une pause, feuilletant mentalement les pages.

— Pendant mes études d’instituteur, je décidai de les traduire. Cela me prit des mois. J’y parvins grâce à mes capacités… et à l’Aënka. Les textes contenaient les travaux et les recherches d’un certain Martin, ou Maarten, Van der Swael, qui vécut ici, à Bruges, au milieu du XVe siècle.
— Mais... comment ces bouquins se sont retrouvés chez toi ?
Un léger sourire passa sur le visage de Vincent.
— Par héritage, tout simplement. L’un de mes parents devait compter un Van der Swael dans sa lignée. Par un concours de circonstances, ces cahiers traversèrent les siècles pour finir dans l’armoire du salon. Personne n’y prêta vraiment attention. Sauf moi.

Doutrelepont regarda la façade du musée à une centaine de mètres.
— Donc, d'une certaine manière, tu viens braquer ta propre famille… Là, tu m'épates !
Dutilleul releva la tête, pris une boufée sur sa cigarette et jeta le mégot dans le canal.
— Je ne vois pas ça comme ça. Je viens juste récupérer ce qui me reviens de droit : mes pouvoirs.
Le Belge acquiesca.
— C'est pas faux. Et t'as fait quoi comme connerie ?

Dutilleul raconta.

En juin dernier, il était prof en CM2 dans son école à Charleville. Un gamin de sa classe était en panique, traversé de peurs incohérentes devant les examens de fin de cycle. Vincent chercha à comprendre et utilisa l'ishkal Perception Mentale. Il franchit Yulmeren sans consentement explicite, persuadé que l’intention suffisait à légitimer l’acte. Il découvrit une violence familiale, une terreur muette, un appel à l’aide que personne n’entendait.

Il n’alerta pas la direction de l'école et pris sur lui d'aider l’enfant à sa manière, discrètement, voulant bien faire. Pour Vincent, il n’avait fait que son métier. Mieux encore : il estima avoir bien agi. L'enfant réussit ses examens malgré un contexte famillial bancal. Puis tout bascula. Il fut interpellé par son clan qui avait reçu une note depuis Valleska, elle-même alertée par le Centre.

Il avait commis une transgression majeure et rompu son serment. Non pas tant pour l’intrusion elle-même que pour avoir substitué son jugement individuel à la Loi. Il avait observé et manipulé un esprit sans autorisation, brisé un interdit fondamental, et décidé seul de ce qui était juste. Le verdict tomba : yauhqi. Bannissement et bridage de ses capacités pendant quatre ans.

Vincent n'accepta pas la sanction, tenta de faire valoir ses principes, sa bienveillance, le contexte famillial du gamin. Rien n'y fit. On lui reprochait d’avoir été humain avant d’avoir été tonahuac.

— Ha les salauds ! Doutrelepont se racla la gorge et cracha dans le canal. Ce putain de Centre et cette foutue Valleska. Je les hais ! On doit s'en débarrasser, définitivement.
— En ce qui me concerne, retrouver mes pouvoirs et ma vie d'avant, quitte à ne plus mettre un pied dans mon ancien clan, ça me suffit amplement. Je saurai faire attention à l'avenir.
— Et t'as pas envie de leur foutre un pied au cul ?!

Dutilleul haussa les épaules.
— Chef, la vengeance c'est pas mon truc. Je suis un gars simple avec une vie simple.
Le Belge maugréa en fronçant les sourcils.
— Et toi ?… continua le Français, tant qu'on est dans les révélations intimes, t'as fait quoi pour devenir yauhqi ?

Il revit la Fagne de son enfance, le visage de son frère se disloquer, pulpe éclatée sous la violence de son ishkal. Il entendit les hurlements de son père, rauques, inhumains, tandis qu’il le pelait sans pitié. Autour de lui résonnaient les rires convulsifs des GI’s qu’il avait poussés aux confins de la raison, et les supplications des soldats allemands, brisées, répétées jusqu’à l’épuisement.

Il traversa de nouveau ces landes de tourbe rouge, où la terre n'en finisait pas de boire le sang des hommes. Les heures s’y étiraient dans une fièvre opaque, un délire continu dont nul ne sortait jamais. Ni les morts, ni les vivants.

Son clan l'avait pourchassé, traqué comme un fauve. Il se revit devant le tribunal de la Pierre Noire ; soumis par des ishkals qui le tenaient en laisse comme une bête. La sentence tombe : yauhqi à vie.

Son corps se rappella l'instant précis de sa condamnation : le chef du clan se dresse devant lui et prononce l'ishkal de l'Entrave. Une force le quitte. Un poids l'écrase. Il a vingt ans mais se sent dans la peau d'un vieillard.

— Tu veux pas savoir, trancha-t-il en serrant les dents.

Vincent n'insista pas, il connaissait le caractère brutal de son nouveau chef et ne voulait surout pas le chatouiller.

Soudain, une femme rondelette déboucha au détour d'une vénelle et pris la direction de l'hôtel particulier. Dutilleul consulta sa montre. 7 heures 55. La domestique du vieux se pointait pile à son heure. Engoncée dans un grand manteau brun clair, un fichu abritant ses cheveux grisonnants, elle s'arrêta devant la bâtisse.

Vincent se redressa lentement, presqu'à regret. Immobile depuis quelques minutes dans sa tièdeur relative, l'humidité froide s'invita dans son costume froissé. Il ne put réprimer un frisson. A côté de lui, Doutrelepont n'avait pas bougé. Il observait une fille qui se levait d'un banc non loin du musée.

— Ca y est, Christine intervient. Que la fête commence, dit le colosse dans un sourire carnassier.

La vieille dame déposa son cabat, tira un trousseau de clé et ouvrit la porte du musée.

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